Élodie GENTINA

Professeur à l’IESEG School of Management

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Ce que la génération Z nous dit du management

La génération Z est souvent décrite comme exigeante, instable, difficile à manager. Ces jugements disent probablement davantage des organisations que des jeunes eux-mêmes. Ces nouveaux salariés expriment des attentes qui dépassent largement leur génération : recherche de sens, apprentissage continu, confiance, qualité des relations et développement des compétences. Dès lors, la question n’est plus de savoir comment manager la génération Z, mais quel management permettra à toutes les générations de progresser ensemble.

La génération Z (les personnes nées entre 1996 et 2012) suscite autant de curiosité que d’interrogations. À peine arrivée sur le marché du travail, elle fait déjà l’objet de nombreux commentaires. On lui prête une faible fidélité, une exigence accrue vis-à-vis de l’entreprise, une quête permanente de sens, un besoin de reconnaissance immédiate ou encore une difficulté à accepter les règles établies. Pour certains, elle serait même devenue impossible à manager.

Ces jugements traduisent surtout le désarroi de nombreuses organisations face à des attentes qui bousculent leurs pratiques. Les entreprises cherchent à comprendre comment recruter, fidéliser et manager ces nouveaux collaborateurs. Elles adaptent leurs politiques RH, expérimentent de nouvelles formes d’organisation et multiplient les dispositifs destinés à attirer les jeunes talents.

Le véritable défi n’est peut-être pas de manager une nouvelle génération. Il consiste plutôt à comprendre ce que cette génération révèle de l’évolution du travail. La génération Z n’a pas inventé les transformations auxquelles les entreprises sont confrontées. Elle est simplement la première à entrer pleinement dans le monde professionnel après avoir grandi dans un environnement marqué par le numérique, les réseaux sociaux, les crises successives, l’urgence climatique, la pandémie de Covid-19 et, désormais, l’essor de l’intelligence artificielle. Pour elle, le changement n’est pas un événement exceptionnel ; il constitue la normalité.

Cette réalité façonne naturellement son rapport au travail. Là où les générations précédentes recherchaient avant tout la stabilité, ces jeunes cherchent d’abord à développer leur capacité d’adaptation. Là où l’entreprise promettait autrefois une carrière, ils attendent aujourd’hui des opportunités d’apprentissage. Là où la fidélité se construisait dans la durée, elle se bâtit désormais dans la qualité de l’expérience vécue au quotidien. Cette évolution dépasse largement les frontières générationnelles. Les attentes exprimées par la génération Z – autonomie, confiance, reconnaissance, qualité des relations de travail, possibilités de développement ou cohérence entre les discours et les pratiques – sont aujourd’hui partagées par un nombre croissant de salariés, quel que soit leur âge. La génération Z n’est donc pas une exception. Ses attentes et comportements constituent des révélateurs d’une transformation beaucoup plus profonde : celle du management lui-même.

Une génération qui révèle un nouveau contrat entre le salarié et l’entreprise

Chaque génération est façonnée par son époque. Les baby-boomeurs ont construit leur carrière dans une période de forte croissance économique, où la stabilité de l’emploi représentait une valeur essentielle. La génération X a connu les premières grandes restructurations et la mondialisation. Les millennials (1981-1995) ont accompagné la révolution numérique et l’apparition de nouvelles formes de travail. La génération Z, quant à elle, entre dans l’entreprise dans un monde où l’incertitude est devenue permanente.

Depuis leur enfance, ces jeunes vivent dans un environnement où l’information circule instantanément, où les technologies se renouvellent sans cesse et où les crises se succèdent à un rythme inédit. Ils ont vu des entreprises disparaître en quelques mois, des métiers se transformer sous l’effet du numérique, des organisations basculer massivement vers le télétravail pendant la pandémie puis intégrer, en quelques années seulement, les outils d’intelligence artificielle générative. Dans un tel contexte, il serait surprenant que leur rapport au travail soit identique à celui de leurs aînés.

Contrairement à certaines idées reçues, la génération Z ne rejette ni le travail, ni l’entreprise. Les jeunes investissent massivement dans leurs études, développent rapidement de nouvelles compétences et témoignent d’une incontestable envie de réussir. En revanche, ils ne considèrent plus que la réussite professionnelle doive nécessairement s’obtenir au prix d’un déséquilibre durable entre vie professionnelle et vie personnelle, d’une perte de sens ou d’une dégradation de leur santé.

Cette évolution traduit moins une rupture générationnelle qu’une transformation du contrat psychologique entre le salarié et son employeur. Pendant plusieurs décennies, ce contrat reposait sur un échange relativement stable : l’entreprise offrait un emploi durable, une progression de carrière et une sécurité ; le collaborateur apportait en retour son engagement et sa fidélité. Cette logique correspondait à un environnement où les organisations évoluaient lentement et où les trajectoires professionnelles étaient largement prévisibles. Ce modèle s’effrite aujourd’hui. Les entreprises elles-mêmes ne peuvent plus promettre les mêmes garanties. Les réorganisations se multiplient, les compétences deviennent rapidement obsolètes et les parcours professionnels sont de plus en plus diversifiés.

La génération Z ne remet donc pas en cause ce contrat ; elle le redéfinit. Elle attend moins une sécurité à vie qu’une employabilité durable. Elle recherche moins une carrière linéaire que des possibilités d’apprendre, d’expérimenter et d’évoluer. L’engagement ne repose plus principalement sur la promesse d’un avenir lointain ; il se construit dans la qualité de l’expérience. Cette évolution modifie profondément les leviers de fidélisation. Pendant longtemps, les entreprises misaient principalement sur la rémunération, le statut ou les perspectives de carrière. Désormais, l’ambiance de travail, la qualité du management, les possibilités de développement, la reconnaissance et le sentiment d’appartenance deviennent des facteurs déterminants. La fidélité ne disparaît pas ; elle change de nature. Elle devient moins contractuelle que relationnelle, moins subie que choisie. Et c’est précisément cette évolution qui oblige aujourd’hui les entreprises à repenser leurs pratiques managériales.

Ces évolutions peuvent être résumées à travers les principaux changements qui caractérisent le passage du contrat psychologique d’hier à celui qui se dessine aujourd’hui. La figure 1 en propose une synthèse, en mettant en regard les principaux déplacements des attentes et des modes de fonctionnement qui structurent désormais la relation entre les collaborateurs et leur employeur.

Figure 1. Du contrat d’hier au contrat d’aujourd’hui

Le manager : du contrôle des tâches au développement des capacités

Les attentes exprimées par la génération Z conduisent parfois à une lecture caricaturale du management. Certains y voient la fin de l’autorité, d’autres une remise en cause de l’effort ou encore une recherche permanente de confort. Cette interprétation est trompeuse. Ce que les jeunes mettent en question n’est pas l’existence du management ; c’est sa finalité.

Pendant longtemps, la mission première du manager consistait à organiser le travail. Il planifiait les activités, répartissait les tâches, contrôlait leur exécution et veillait au respect des procédures. Dans un environnement relativement stable, cette logique avait toute sa pertinence. Les organisations recherchaient avant tout la fiabilité, la standardisation et la maîtrise des processus.

Les entreprises évoluent désormais dans un contexte radicalement différent. Les cycles d’innovation sont plus courts, les compétences deviennent rapidement obsolètes, les projets sont transversaux et les collaborateurs disposent parfois d’une expertise plus pointue que leur responsable sur certains sujets. La valeur ne réside plus uniquement dans l’application de procédures connues, mais dans la capacité à apprendre, à coopérer et à résoudre des situations inédites. Cette évolution transforme profondément le rôle du manager. Son objectif n’est plus seulement d’atteindre des résultats à court terme, mais de développer les capacités individuelles et collectives qui permettront à son équipe de produire durablement de la performance.

Le management évolue ainsi progressivement d’une logique de conformité vers une logique de développement des capacités. Il ne s’agit plus uniquement de s’assurer que chacun respecte les règles et les processus, mais de créer un environnement propice à l’apprentissage, au partage des connaissances, à l’expérimentation et à l’innovation. Le manager devient alors un facilitateur du développement des compétences et de l’intelligence collective, en accompagnant ses collaborateurs dans leur progression plutôt qu’en contrôlant uniquement l’exécution de leurs tâches.

Cette évolution est particulièrement visible chez les jeunes employés de la génération Z, dont les attentes rendent plus explicites des transformations qui concernent désormais l’ensemble du monde du travail. Ces salariés ne demandent pas un allégement des exigences ; ils souhaitent comprendre ce que leur travail leur permet d’apprendre, comment il contribue à leur développement professionnel et en quoi il participe à un projet collectif porteur de sens.

Dans ce contexte, l’autorité du manager ne disparaît pas ; elle se transforme. Elle ne repose plus uniquement sur la position hiérarchique ou l’expertise technique, mais de plus en plus sur la capacité à accompagner le développement des compétences, à créer les conditions de l’apprentissage et à faire progresser les collaborateurs. Les organisations qui réussiront à s’adapter à ces mutations seront vraisemblablement celles qui considéreront le développement des compétences comme une responsabilité quotidienne du management, et non comme une mission relevant exclusivement de la fonction ressources humaines. En faisant de l’apprentissage continu un levier de management, elles renforceront à la fois l’engagement des collaborateurs, leur capacité d’adaptation et leur performance collective.

Le feedback : un outil d’apprentissage plus que de reconnaissance

Parmi les attentes fréquemment associées à la génération Z, la demande de feedback revient presque systématiquement. Nombre de managers ont le sentiment que ces jeunes ont besoin d’être rassurés en permanence ou qu’ils attendent une validation constante de leur travail. Cette interprétation est pourtant réductrice.

Ayant grandi dans un environnement numérique où chaque action s’accompagne d’un retour quasi immédiat – une notification, un commentaire, une évaluation ou une réaction –, ils ont développé un rapport différent au feedback. Celui-ci est moins perçu comme une marque de reconnaissance que comme une information permettant d’ajuster rapidement ses pratiques et de progresser.

Le feedback s’inscrit ainsi dans une logique d’apprentissage continu. Dans des organisations où les projets s’enchaînent et où les compétences évoluent rapidement, attendre l’entretien annuel pour faire le point apparaît de moins en moins pertinent. Les collaborateurs, et pas seulement les plus jeunes, attendent des échanges réguliers, concrets et directement liés à leur activité.

Les recherches en management montrent d’ailleurs que les équipes progressent davantage lorsque les retours sont fréquents, précis et orientés vers le développement plutôt que vers le jugement. Le feedback facilite les ajustements, renforce la coopération et soutient la performance collective.

Dans cette perspective, le rôle du manager évolue. Il ne se limite plus à évaluer les résultats ; il accompagne les apprentissages, aide ses collaborateurs à progresser et favorise leur autonomie. Le feedback devient ainsi un véritable levier de développement des personnes et des équipes.

Faire de la confiance le premier levier de performance

La confiance est devenue l’un des fondements du management contemporain. Cette évolution apparaît avec une acuité particulière chez les collaborateurs de la génération Z, dont les attentes révèlent une transformation plus profonde des relations de travail.

Pendant longtemps, la présence physique constituait un indicateur de l’engagement. Être au bureau, participer aux réunions et respecter des horaires communs étaient autant de signes d’implication. L’essor du travail hybride a profondément remis en cause cette logique. Les organisations ont progressivement constaté que la performance dépend moins de la proximité géographique que de la qualité des relations de travail.

Le sentiment de proximité ne repose ainsi plus principalement sur la présence physique. Il se construit à travers la réactivité des échanges, la qualité de la communication, le soutien perçu, la confiance, les valeurs partagées et le sentiment d’appartenance.

Cette évolution est particulièrement marquée dans la génération Z. Ayant grandi dans un environnement où les interactions numériques et présentielles coexistent naturellement, ces jeunes collaborateurs associent davantage la proximité à la qualité de la relation qu’au lieu de travail. Un manager est perçu comme proche lorsqu’il est accessible, à l’écoute, disponible, transparent dans ses décisions et capable d’entretenir des échanges réguliers, quel que soit l’endroit où chacun travaille. À l’inverse, une présence quotidienne ne suffit pas à créer cette proximité si les échanges restent limités ou essentiellement descendants.

Cette proximité relationnelle nourrit directement la confiance, qui apparaît aujourd’hui comme l’un des principaux moteurs de l’engagement, de la coopération et de l’autonomie. Lorsqu’elle est présente, les collaborateurs prennent davantage d’initiatives, partagent plus facilement leurs difficultés, apprennent de leurs erreurs et contribuent plus activement au collectif.

Le véritable enjeu n’est donc plus de contrôler la présence, mais de créer les conditions d’une relation de confiance. Pour la génération Z, comme pour l’ensemble des salariés, cette confiance devient moins une conséquence de la performance qu’une condition de sa réussite.

Conclusion

La génération Z n’est pas le problème que les entreprises doivent résoudre. Elle agit comme un révélateur. Ces jeunes, exprimant plus ouvertement leurs attentes, mettent en lumière les limites de pratiques managériales qui peinent à répondre aux transformations du travail.

Derrière les débats sur cette génération se joue en réalité une question beaucoup plus large : comment créer des organisations capables de faire grandir les personnes autant que la performance ? Car, dans un environnement marqué par l’incertitude, l’intelligence collective, l’apprentissage continu, la confiance et la qualité des relations deviennent des ressources aussi stratégiques que les compétences techniques.

La question n’est donc peut-être plus : « Comment manager la génération Z ? », mais plutôt : « Quel management permettra à des générations différentes de travailler, d’apprendre et de progresser ensemble ? » La génération Z ne demande pas un management différent. Elle anticipe le management dont toutes les générations auront besoin demain.

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