Kévin BADEAU

Journaliste idées et débats au Point

Partage

Le « péril jeune » à travers les âges

Depuis l’Antiquité, chaque génération se persuade que la suivante est moins travailleuse, moins respectueuse et plus dangereuse. Une plongée historique montre que les mêmes procès se répètent. Ce refrain du déclin, qui en dit davantage sur les inquiétudes des anciens que sur la jeunesse elle-même, rappelle que les jeunes ne seront jamais ce qu’ils étaient.

Toutes les générations disent que celle d’après fait n’importe quoi. » Cette punchline ironique, lancée par le rappeur Orelsan dans son célèbre titre Basique (2017), résume à elle seule des siècles et des siècles de procès faits à la jeunesse. De la Grèce antique à nos jours, les auteurs dénoncent leur époque décadente, et font des jeunes les boucs émissaires de l’Histoire. Il existe même une formule consacrée pour le dire : « le péril jeune », détournement du « péril jaune », expression qui désignait, au tournant des XIXe et XXe siècles, la menace géopolitique que l’Asie orientale représentait pour l’Occident.

L’un des premiers à coucher sur papyrus un constat froid sur la jeunesse fut Aristote, au IVe siècle av. J.-C. Dans la Rhétorique, traité dans lequel il enseigne aux orateurs grecs l’art de convaincre en fonction de leur auditoire, le philosophe écrit que « les jeunes ont l’âme élevée parce qu’ils n’ont jamais été humiliés par les misères de la vie ni pressés par le besoin… Ils pensent tout savoir et soutiennent leur opinion avec force, ce qui vient aussi de ce qu’ils font tout avec excès ». En filigrane, le disciple de Platon brosse le portrait psychologique d’une jeunesse orgueilleuse, impulsive, idéaliste, encore incapable de la mesure que seule l’expérience procure.

Au Ier siècle av. J.-C., le poète romain Horace poursuit la tradition dans les Odes : « Que n’altère pas le temps destructeur ? Nos pères étaient pires que leurs aïeux, nous sommes plus méchants que nos pères, et notre postérité sera plus dépravée encore. »

Bien plus tard, à la fin du Moyen Âge, les termes jeune et jeunesse sont parfois associés à « ignorant », voire « fou », comme l’a montré l’historienne Claude Gauvard, professeure émérite à Paris 1, spécialiste des lettres de rémission par lesquelles le Prince accordait sa grâce à un condamné.

Continuons ces pas de géant à travers les âges avec cette pépite trouvée dans les archives du Hull Daily Mail, un journal régional britannique qui dessert la ville de Kingston upon Hull. En 1925, un anonyme croit savoir que le péril jeune atteint son paroxysme : « L’attitude émanant de la part des jeunes ne peut être décrite que comme irréfléchie, grossière et purement égoïste, comme jamais auparavant. » God save the youth !

Un moteur de l’histoire

L’auteur de ces lignes, qui n’est probablement plus de ce monde un siècle plus tard, serait sans doute surpris d’apprendre que le pire n’est jamais sûr. Que disait-on, déjà, de la génération de mai 1968, pionnière de la libération sexuelle et des mœurs ? Que ne dit-on pas sur la génération Z (née entre 1996 et 2012), prétendument désengagée et accro à TikTok ? Que dira-t-on, bientôt, de la génération Bêta, qui a débuté en 2025 ? Probablement qu’elle héritera, comme toutes les autres avant elle, d’un procès en inconséquence dressé par ses aînés. Avec, en prime, un jeu de mots tout trouvé : en français, bêta est déjà, dans le langage courant, un synonyme pour désigner une personne naïve, un peu sotte, niaise.

Ce dénigrement intergénérationnel traverse les âges. « Les conflits de générations comptent […] parmi les “moteurs de l’Histoire”. Comme en matière de conflits sociaux, les frictions générationnelles sont permanentes », enseigne l’historien Jean-Jacques Yvorel dans L’ennemi intime. La peur : perceptions, expressions, effets (Presses universitaires de Rennes, 2011).

Gamins de Paris

De cette constante se dégagent des tendances. Génération après génération, la jeunesse est perçue comme une classe incivilisée, délinquante, parfois violente, en tout cas dangereuse. Et c’est particulièrement le cas des garçons, les filles échappant largement aux foudres des anciens. « En deux siècles, plusieurs représentations archétypales de la dangerosité juvénile masculine ont vu le jour avant de s’estomper et de ne subsister dans la mémoire collective que sous une forme patrimoniale plus ou moins folklorisée », nous éclaire encore Jean-Jacques Yvorel.

Les gamins de Paris, nés sous la monarchie de Juillet (1830-1848), peuvent tenir lieu d’exemples. Chateaubriand qualifiait ces mômes de « singes laids et étiolés, libertins avant d’avoir le pouvoir de l’être, cruels et pervers… », dans ses Mémoires d’outre-tombe. Ces saligauds sont associés à la rue, aux insurrections populaires, aux barricades. On les retrouve symbolisés par Delacroix dans La Liberté guidant le peuple (1830), notamment avec ce très jeune étudiant brandissant deux pistolets. Victor Hugo leur construira la plus belle des réputations en en faisant une figure incontournable de la littérature du XIXe siècle. Avec Gavroche, l’exilé de Guernesey fait oublier la peur et la détestation qu’inspiraient ces enfants chétifs et dépenaillés. L’écrivain « crée un personnage là où il n’existait qu’un être collectif. Et ce personnage présente une particularité décisive : il est la voix des misérables », explique Luce Abélès dans Le Gamin de Paris (1985).

Un demi-siècle plus tard, les apaches prennent la relève dans la capitale. Il s’agit en réalité d’un nom générique attribué par la presse racoleuse aux jeunes bandes de voyous – souvent rivales d’ailleurs – qui terrorisent le Paris de la Belle Époque. « On est dans les années 1895-1910, Buffalo Bill a fait sa tournée en France […]. Il y a un véritable mythe pour la conquête de l’Ouest américain, et les apaches deviennent une figure symbolique de la peur, de l’anxiété dans Paris », explique l’historien Jean-Marc Berlière, auteur, avec René Lévy, d’Histoire des polices en France. De l’Ancien Régime à nos jours (Nouveau Monde Éditions, 2011).

À la fin des années 1950 et jusque dans les années 1960, l’image du blouson noir émerge en France pour désigner une sous-culture juvénile influencée par des codes vestimentaires américains : cheveux mi-longs gominés vers l’arrière, blouson de cuir sur les épaules, jeans serrés aux mollets. Issus de milieux populaires, on les dit asociaux et toujours prêts pour la castagne. Les loubards leur succèdent après 1968, reprenant une partie des codes : culture de rue, bandes, valorisation de la force physique et goût prononcé pour la provocation ou la bagarre. Le chanteur Renaud les décrit mieux que personne dans son célèbre titre Laisse béton (1977).

Jeunes de banlieue

La figure de classe dangereuse se focalise depuis les années 1980 sur les jeunes des banlieues défavorisées. « Parler des jeunes des cités aujourd’hui, c’est renvoyer à un stéréotype : ce sont des garçons de 14 à 25 ans, d’origine immigrée, vêtus de jeans et de Nike, ayant des activités à la limite de l’illégalité et vivant en bande au pied des tours des cités HLM », disait en 2001 la sociologue Joëlle Bordet.

Deux décennies plus tard, l’archétype a peu évolué. Cette classe de jeunes est toujours perçue comme infréquentable, agressive et mêlée aux trafics et à la délinquance. On les appelle « racailles », comme Nicolas Sarkozy en 2005, lorsqu’il désignait les perturbateurs du quartier Val-d’Argent, à Argenteuil. On les désigne parfois comme des « wesh-wesh », en référence à un terme issu de l’arabe qu’ils utilisent, comme une large partie de la jeunesse, pour dire « salut », « quoi ? » ou appuyer une émotion (« wesh, c’est chaud… »). Les plus jeunes parlent aussi de « Lacoste-TN » pour désigner leurs homologues générationnels peu fréquentables, abonnés aux survêtements à la marque au crocodile et aux iconiques sneakers à la virgule.

Des feignants, des loques…

En plus de constituer une classe dangereuse, les jeunes seraient, selon leurs aînés, des feignants et des loques. C’est l’autre versant de ce péril jeune. Horace – encore lui – écrivait que « le jeune homme imberbe qui n’est plus surveillé se réjouit des chevaux, des chiens et du gazon du Champ-de-Mars ; il est de cire pour le vice, rebelle aux censeurs, lent à se pourvoir de choses utiles, prodigue d’argent, hautain, plein de désirs et prompt à délaisser ce qu’il aime ». Traduction : l’oisiveté le rend vulnérable à tous les excès. Deux millénaires plus tard, la presse britannique nous régale, une fois de plus, par son sens de la formule : « De nos jours, les jeunes sont tellement gâtés qu’ils en oublient le simple fait que l’on puisse marcher pour se rendre quelque part », lit-on en 1951 dans le Falkirk Herald.

Jean de La Bruyère nous impose un petit détour par l’enfance en développant l’idée d’une paresse congénitale dans Les Caractères (1688). « La paresse, l’indolence et l’oisiveté, vices si naturels aux enfants, disparaissent dans leurs jeux, où ils sont vifs, appliqués, exacts, amoureux des règles et de la symétrie », commence le moraliste, avant de poursuivre : « présages certains qu’ils pourront un jour négliger leurs devoirs, mais qu’ils n’oublieront rien pour leurs plaisirs. » Si on prolonge la courbe, le jeune est resté un grand enfant !

De manière contemporaine, la jeune génération est souvent décrite comme désengagée. Trois figures juvéniles ressortent du lot. L’adolescent mollasson, accro à son smartphone, qui n’aurait pour seul loisir que de scroller des heures durant sur TikTok et Instagram. « Tes hormones aspirent ton fessier vers le canapé », lit-on, ébahi, dans le magazine Phosphore de février 2023. Les générations précédentes étaient elles-mêmes dépeintes comme accros au flipper, aux jeux de cartes, au poste de télévision ou à la PlayStation. Quoi qu’ils fassent, les plus jeunes emploient mal leur temps, si l’on en croit leurs aînés.

Autre figure, l’étudiant, et plus encore la représentation caricaturale de l’élève en sciences humaines, cheveux colorés, militant de gauche qui retape ses premières années à la fac et s’engouffre dans une voie de garage. Il est vrai que seul le tiers des étudiants inscrits en licence obtiennent leur diplôme dans la durée théorique (trois ans). Et, bien sûr, n’oublions pas la figure mollassonne du jeune au boulot. En 1974, Jean Rousselet publiait L’Allergie au travail, ouvrage dans lequel il explique que les jeunes de l’époque refusaient de sacraliser le travail, à la différence des aînés.

Une figure combine les deux, le NEET, de l’anglais « not in education, employment or training », qui signifie en français « ni en études, ni en emploi, ni en formation ». En France, près de 1,5 million de personnes âgées de 15 à 29 ans se trouvent dans cette situation. Elle recouvre des parcours divers, mais alimente le cliché selon lequel la jeunesse a un poil dans la main.

De manière systémique, l’essayiste Olivier Babeau dépeint une glaciation du sens de l’effort dans L’Ère de la flemme (Buchet-Chastel, 2025) : « Une énergie qui habitait l’humanité depuis toujours est en train de nous quitter. En particulier les plus jeunes. Nous perdons ce souffle vital qui avait permis notre survie et nos plus belles œuvres. »

La décadence morale, un sillon antique

Aussi loin que remontent les archives, on sait que les auteurs ont cherché à raconter la décadence supposée de la jeunesse. Le plus souvent cité est assurément Hésiode, poète grec qui vécut au tournant des VIIIe et VIIe siècles av. J.-C. Dans Les Travaux et les Jours, il raconte ce déclin sous la forme de cinq âges de l’humanité, du règne de Cronos au sien propre. Après un âge d’or paisible et prospère, viennent un âge d’argent, enfantin et insensé, puis un âge de bronze voué à la guerre, avant que Zeus ne fasse surgir un âge des héros demi-dieux, plus amis de la justice, et enfin l’âge de fer, le plus malheureux, qui correspond à son présent.

Dans ce dernier âge, les hommes se fatiguent au travail sans répit, détruisent les villes, honorent les violents plutôt que les justes et, surtout, « méprisent leurs parents », les accablant de paroles cruelles, tandis que la pudeur et la juste indignation abandonnent la terre pour rejoindre l’Olympe…

Chez Hésiode, le malheur des temps n’est donc pas imputé d’abord à une génération particulière de jeunes, mais à une humanité entière engagée dans un processus de décadence morale, qui empire génération après génération.

Des réalités parallèles

Voilà pour la légende, mais il est plus intéressant encore de se pencher sur la production scientifique. Le sociologue Kingsley Davis développe, au début des années 1940, l’idée que l’hostilité récurrente des aînés à l’égard de la jeunesse ne renvoie pas à une supposée « décadence morale » des jeunes, mais à la manière dont la structure sociale moderne organise la place des âges.

Pour le comprendre, il faut s’accrocher un peu. Si les vieux ont sans cesse le sentiment que la jeunesse part à vau-l’eau, c’est parce que les sociétés modernes créent un décalage structurel entre la maturité physique et la maturité sociale. Ainsi, les jeunes, individus déjà adultes biologiquement, sont maintenus longtemps dans une position subalterne, sans responsabilités ni fonctions centrales reconnues. Isolés dans l’univers scolaire et entre pairs, ils élaborent une culture propre – centrée sur les loisirs, la bande, la sexualité et le rejet du contrôle adulte – que l’ordre social global, défini et contrôlé par les plus âgés, refuse de reconnaître comme légitime et requalifie comme une exubérance folle, décadente et destructrice, plutôt que comme une forme normale de socialisation générationnelle.

Dans son essai Le Problème des générations (1928), le sociologue et philosophe Karl Mannheim montre lui aussi que les tensions entre jeunes et vieux ne relèvent pas d’un éternel déclin moral de la jeunesse, mais d’un décalage historique entre cohortes. Chaque génération se forme au contact d’événements spécifiques et développe, à partir de là, un style propre : les plus âgés restent attachés au monde de leur jeunesse, érigé en norme, tandis que les plus jeunes abordent la réalité avec un « contact frais », et sont plus disponibles pour la rupture et la réinterprétation de l’héritage.

On comprend mieux, dès lors, pourquoi les baby-boomeurs (nés entre 1946 et 1964) sont si prompts à juger que la génération Z fait n’importe quoi, qu’elle gaspille les acquis et ne respecte plus rien. Et l’on saisit tout aussi bien pourquoi cette dernière, en retour, accable les boomeurs, génération qu’elle estime gâtée par les Trente Glorieuses, qu’elle accuse d’avoir acheté son pavillon pour une bouchée de pain, d’avoir profité du plein-emploi et laissé en héritage une planète en surchauffe. De tout temps, finalement, les anciens ont vu dans la jeunesse une bande de « jeunes cons », et les jeunes n’ont jamais cessé, en miroir, de traiter leurs aînés de « vieux cons ». « Simple, basique », comme dirait Orelsan.

La musique jeune : du rock au rap

Si le rock s’est imposé comme la bande-son des jeunes boomeurs et de certains millennials, le rap et la culture hip-hop lui ont depuis chipé le titre de musique des jeunes.

« Les gens m’appellent l’idole des jeunes… » Quand Johnny Hallyday fredonne d’une voix douce et mélancolique L’Idole des jeunes en 1962, il n’a que 19 ans et s’est déjà hissé au rang de figure du rock auprès des adolescents du baby-boom. Dans les années 1960, la France se laisse emporter par la vague du rock’n’roll venue des États-Unis. Sous l’influence d’Elvis Presley et de Chuck Berry, puis des groupes britanniques The Beatles et The Rolling Stones, le rock s’impose même dans le monde occidental comme la musique de la jeunesse.

Si le rock et ses sous-genres sont vite adoptés par les jeunes baby-boomeurs (nés entre 1946 et 1964) – puis par la génération X (1965-1980) et une partie des millennials (1981-1996) –, c’est que, au-delà de sa rythmique, il aborde des thèmes directement liés à l’expérience juvénile. Le rock parle de conflit générationnel (My Generation, The Who, 1965), d’amour et de pulsions sexuelles (Whole Lotta Love, Led Zeppelin, 1969) ou explore la quête de sens (Imagine, John Lennon, 1971).

Il se combine aussi aux mouvements de contestation, notamment aux États-Unis – droits civiques, guerre du Vietnam –, ce qui renforce son attrait auprès d’une jeunesse sensible à une posture anti-establishment et prompte à faire différemment que les anciens. Le rock, c’est la rébellion !

Ce quasi-monopole du rock comme bande-son des jeunes Occidentaux va peu à peu s’effriter à mesure que le rap et la culture hip-hop gagnent des parts de marché. Le passage de flambeau démarre dans les années 1970, dans le Bronx, à New York. Le rap s’inscrit dans un contexte de pauvreté urbaine et exprime la ségrégation, les violences et les inégalités sociales. Il se diffuse dans les années 1980 grâce à des précurseurs comme Public Enemy, avant de conquérir le grand public dans les années 1990. En France, les jeunes se passionnent pour IAM et NTM.

Pour tout un public, même éloigné des réalités décrites, la posture générale de défi face aux institutions et le discours antipolice est irrésistible. L’ouverture à des thématiques plus crues – l’argent, la drogue – séduit d’abord la jeunesse des quartiers, puis essaime dans toutes les jeunesses au fil des années 2000 et 2010, à mesure que le rap devient mainstream, s’éloignant ainsi de son registre « ghetto ».

La conquête de la jeunesse par le rap se vérifie dans les chiffres. Les rapports annuels de Nielsen/MRC Data indiquent que le hip-hop est devenu, depuis la fin des années 2010, le genre le plus écouté aux États-Unis, en particulier chez les publics jeunes. Les données du Pew Research Center publiées en 2018 montraient que les adultes de moins de 50 ans déclaraient écouter plus souvent du hip-hop que leurs aînés, chez qui le rock reste davantage ancré. En France, selon le Syndicat national de l’édition phonographique, les trois artistes les plus écoutés en 2025 étaient les rappeurs Gims, Werenoi et le groupe L2B.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-10/le-«-peril-jeune-»-a-travers-les-ages.html?item_id=8031
© Constructif
Imprimer Envoyer par mail Réagir à l'article