Eugénie DE LAUBIER

Économiste, Observatoire du bien-être

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Jeunes hommes et jeunes femmes : un clivage idéologique croissant

Longtemps expliquées par l’origine sociale ou le niveau d’éducation, les préférences politiques des jeunes se construisent davantage en fonction du genre. Tandis que les jeunes femmes adoptent des positions plus progressistes – sur l’immigration, les minorités, l’égalité –, les jeunes hommes s’orientent vers des idées plus conservatrices.

L’écart croissant en matière de satisfaction de vie et de confiance envers autrui contribue à éclairer les origines de la divergence idéologique entre jeunes femmes et jeunes hommes. Alors que la satisfaction des jeunes femmes tend à diminuer, sous l’effet notamment d’une prise de conscience accrue des discriminations et des inégalités depuis #MeToo, la défiance envers autrui progresse chez les jeunes hommes, favorisant leur adhésion à des valeurs plus conservatrices.

Ce clivage à la fois générationnel et genré soulève un enjeu politique et social majeur : comment reconstruire le dialogue au sein d’une jeunesse dont les valeurs, les trajectoires idéologiques et les comportements électoraux apparaissent de plus en plus divergents ?

Une fracture idéologique grandissante au sein des jeunes générations

Dans les démocraties occidentales, un clivage inédit semble émerger au sein des jeunes générations. Il est particulièrement visible en Corée du Sud : lors de l’élection présidentielle de 2022, près de 59 % des hommes de 20 à 29 ans ont voté pour le candidat conservateur Yoon Suk-yeol, contre seulement 34 % des femmes du même âge. À l’inverse, 58 % des jeunes femmes ont soutenu le candidat progressiste Lee Jae-myung, contre 36 % des jeunes hommes. En Allemagne, les dernières élections fédérales ont mis en évidence une fracture comparable : les femmes de 18 à 24 ans ont massivement soutenu Die Linke, tandis que les hommes de la même tranche d’âge se sont davantage tournés vers l’AfD. Aux États-Unis, la présidentielle de 2024 a confirmé cette dynamique : les jeunes électrices ont apporté un soutien nettement plus marqué à Kamala Harris, tandis qu’une proportion plus importante de jeunes hommes se prononçait en faveur de Donald Trump. En France, les élections législatives de 2024 ont révélé un écart significatif : près d’une jeune femme sur deux a voté pour le Nouveau Front populaire, soit un niveau de soutien supérieur d’environ douze points à celui observé chez les jeunes hommes.

Mais cette divergence ne s’arrête pas aux urnes. Elle s’exprime aussi dans les attitudes face à des enjeux cruciaux, tels l’égalité des genres ou la place des minorités dans la société. Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE), dans son rapport de 2025, tire la sonnette d’alarme : en France, 94 % des jeunes femmes estiment qu’il est aujourd’hui plus difficile d’être une femme qu’un homme, contre 68 % des jeunes hommes – un écart de 26 points. Cette différence de perception tend à s’atténuer avec l’âge : elle chute à 14 points chez les 35-49 ans et tombe à seulement 6 points chez les plus de 65 ans.

Afin de mieux comprendre l’origine et l’ampleur de ce fossé, Yann Algan et moi-même avons analysé la dernière vague (2023) de l’European Social Survey (ESS) et retracé l’évolution des attitudes des jeunes sur plus de vingt ans, entre 2002 et 2022. Notre étude porte sur plusieurs thématiques : l’immigration, l’homosexualité, la satisfaction à l’égard de la démocratie ou encore le rapport au bonheur 1.

Le positionnement politique des jeunes femmes et des jeunes hommes en France au cours des vingt dernières années

Les données de l’ESS révèlent un glissement politique global vers la droite en France entre 2002 et 2023. Cependant, derrière cette évolution d’ensemble se dessine une transformation plus profonde, marquée par des fractures générationnelles et de genre.

Ce basculement est principalement porté par deux groupes : les personnes âgées de 40 à 54 ans en 2023, qui ont évolué vers des positions plus conservatrices, et les hommes de moins de 40 ans, nettement plus ancrés à droite que leurs homologues de la génération précédente. Les jeunes femmes, elles, évoluent dans la direction opposée. Un contraste saisissant apparaît ainsi au sein des jeunes générations, en particulier à partir des années 2010 : tandis que les jeunes hommes sont devenus plus conservateurs, les jeunes femmes ont légèrement glissé vers la gauche. En vingt ans, l’écart entre hommes et femmes de moins de 40 ans s’est considérablement creusé.

Cette polarisation se confirme aux extrêmes. Chez les jeunes hommes, la proportion s’identifiant à la gauche radicale est passée de 29 % en 2002 à 24 % en 2023 (- 5 points), tandis que leur adhésion à la droite radicale atteignait 14 % en 2023 (+ 7 points). Chez les jeunes femmes, la dynamique est bien différente : leur identification à la gauche radicale reste élevée, à 32 % en 2023, avec même une hausse notable sur la période 2010-2023. Leur adhésion à la droite radicale demeure marginale et stable, à seulement 7 %.

Figure 1. Évolution du positionnement à l’extrême gauche et à l’extrême droite en France entre 2002 et 2023 parmi les moins de 40 ans

Source : ESS 2022-2023, France. Proportion pondérée des répondants s’autopositionnant aux extrêmes politiques.

Immigration et homosexualité : des sujets polarisants

Sur l’immigration, au cours des vingt-trois dernières années, l’apport culturel des immigrés en France est perçu plus positivement. À la question : « Pensez-vous que la vie culturelle du pays est enrichie ou menacée par les immigrants ? », la part des réponses supérieures à 6 – indiquant une perception plus positive de l’immigration – est passée de 44 % en 2002 à 56 % en 2023.

Cette évolution peut sembler paradoxale au regard du discours politique et médiatique dominant, qui présente souvent l’immigration comme une menace – il est possible que la formulation généraliste de la question capte davantage une tolérance de principe que des attitudes politiques précises 2. Quoi qu’il en soit, ce sujet fait apparaître un net clivage de genre. Si la perception de l’immigration s’améliore d’une génération à l’autre, ce n’est pas le cas chez les jeunes hommes de moins de 40 ans, qui se montrent aujourd’hui plus réservés à son égard que leurs homologues de 2002 (- 7 points de pourcentage).

Sur l’homosexualité, depuis 2002, la tolérance a également globalement progressé en France. La part de la population approuvant l’affirmation : « Les homosexuels doivent être libres de vivre comme ils l’entendent » a augmenté dans toutes les tranches d’âge… à une exception près : les jeunes hommes de moins de 40 ans. Contrairement à la dynamique générale, leur soutien aux droits des personnes homosexuelles a reculé, passant de 89 % en 2002 à 85 % en 2023. Une enquête IPSOS de 2024 précise le tableau : 37 % des hommes de moins de 25 ans déclarent avoir une « mauvaise image des personnes LGBT+ », contre 13 % des femmes et 18 % de l’ensemble des sondés. Chez les hommes de 25 à 34 ans, ce chiffre atteint 30 %.

Ce revirement s’inscrit dans une tendance plus large : la montée du masculinisme en France. Les jeunes hommes expriment de plus en plus un sentiment de marginalisation et adhèrent davantage aux stéréotypes de genre. Les chiffres sont révélateurs. Selon le rapport du HCE du 22 janvier 2025, parmi les hommes de moins de 35 ans, 67 % estiment qu’un homme doit être sportif, 53 % considèrent qu’il doit savoir se battre, 46 % pensent qu’il ne doit pas montrer ses émotions. De même, selon l’édition 2024 de l’étude « Fractures françaises 3 », 29 % des hommes de moins de 23 ans estiment que l’égalité entre les sexes est allée trop loin.

Figure 2. Évolution de la perception de l’immigration et de l’homosexualité en France entre 2002 et 2023 parmi les moins de 40 ans

Source : ESS 2022-2023, France. Les homosexuels doivent être libres de vivre leur vie comme ils l’entendent. Tout à fait d’accord et d’accord. La vie culturelle du pays est enrichie par les personnes venant d’autres pays pour s’y installer, notation supérieure à 7 sur une échelle de 0 à 10. Proportion pondérée.

Comprendre le fossé idéologique : le rôle de la solidarité, du bien-être et de la confiance sociale

Les divergences d’opinions entre jeunes femmes et jeunes hommes sur des sujets comme l’immigration ou l’homosexualité s’expliquent en grande partie par l’évolution contrastée de deux valeurs fondamentales : l’ouverture à la différence et l’altruisme. En 2023, ces écarts se sont creusés de manière significative entre les genres. Les jeunes femmes accordent une importance croissante à la compréhension des personnes différentes d’elles, tout en manifestant un souci plus marqué pour le bien-être d’autrui. À l’inverse, les jeunes hommes semblent moins enclins à intégrer ces préoccupations dans leur vision du monde.

Ce fossé générationnel a commencé à se creuser il y a moins de six ans, dans le sillage du mouvement #MeToo, mais il dépasse aujourd’hui largement cette seule question. L’influence des réseaux sociaux semble aussi jouer un rôle clé dans cette polarisation croissante. Ainsi, selon les articles de John Burn-Murdoch, éditorialiste au Financial Times, les jeunes hommes évoluent de plus en plus dans des sphères numériques où prédomine le ressentiment envers les féministes, les étrangers ou les classes défavorisées, alors que les jeunes femmes, de leur côté, sont exposées à des contenus mettant en avant les inégalités sociales et les dynamiques de domination. Cette divergence dans les environnements informationnels contribuerait à amplifier les clivages idéologiques au sein de la jeune génération.

La véritable nouveauté réside dans l’évolution des jeunes femmes de 2023, qui affichent une vision nettement plus favorable à l’immigration et aux droits des personnes homosexuelles. Cette tendance s’explique par une montée des valeurs de solidarité et d’inclusion, qui constituent un marqueur fort de l’identité politique de gauche. À l’inverse, les jeunes hommes empruntent une trajectoire opposée, adoptant des positions plus conservatrices sur ces enjeux. Ce repli s’inscrit dans un contexte plus large de droitisation de la population masculine, marquant un tournant idéologique au sein des jeunes générations.

Par ailleurs, les données révèlent une corrélation claire entre satisfaction de vie et positionnement politique : plus une personne se déclare satisfaite (score supérieur à 7 sur une échelle de 0 à 10), plus elle a tendance à voter à droite. Or, entre 2002 et 2023, la part des Français se déclarant satisfaits de leur vie est passée de 41 % à 45 %, contribuant ainsi, en partie, au glissement global vers la droite observé ces dernières années. Une exception importante : les jeunes femmes. Contrairement aux autres groupes, elles se déclarent légèrement moins satisfaites que leurs homologues de 2002, ce qui peut expliquer leur positionnement politique plus à gauche par rapport au reste de la population. L’une des explications majeures réside dans une prise de conscience accrue des violences sexistes et sexuelles, dont elles sont les premières victimes.

Depuis le mouvement #MeToo, en 2017, la perception de ces violences a profondément évolué. Si les générations précédentes de femmes y étaient également exposées, la différence majeure réside dans une conscience collective accrue de l’ampleur du phénomène et de son impact sur les carrières et les trajectoires de vie.

Cette évolution se traduit par des perceptions d’inégalités et d’injustice persistantes, comme le montre la figure 3 : les jeunes femmes signalent plus fréquemment des traitements injustes dans le cadre médical, et entre 25 % et 30 % d’entre elles déclarent avoir été victimes de discriminations dans leur carrière.

Figure 3. Injustice perçue dans les secteurs médical, professionnel et policier par âge et par sexe

Avez-vous eu le sentiment d'avoir été traité(e) injustement parce que vous êtes un homme ou une femme...

Source : ESS 2022-2023, France. Proportion pondérée.

Enfin, en 2023, les jeunes femmes sont particulièrement exposées au sentiment d’insécurité lorsqu’elles se déplacent dans l’espace public. Ce ressenti s’est intensifié, touchant désormais près d’une sur deux (45 %).

Dans ce contexte, la prise de conscience des inégalités structurelles auxquelles elles sont confrontées semble peser durablement sur leur bien-être. Ces facteurs alimentent une perception plus critique de leur environnement social et professionnel et peuvent contribuer à freiner l’amélioration globale de leurs conditions de vie.

Du côté des jeunes hommes, la progression de la défiance envers autrui semble contribuer à leur droitisation. Si la défiance interpersonnelle a globalement reculé au sein de toutes les générations depuis 2002, une exception notable concerne les jeunes hommes de moins de 40 ans, dont la méfiance a augmenté, passant de 29 % en 2002 à 32 % en 2023. À l’inverse, les femmes de cette même tranche d’âge sont de moins en moins défiantes, avec une baisse de 10 points de pourcentage depuis 2015 (de 35 % à 25 % de défiance).

Reconstruire le dialogue

Ce que révèlent vingt ans de données, ce n’est pas tant une « guerre des sexes » qu’une divergence croissante des expériences sociales, des perceptions et des valeurs au sein d’une même génération. D’un côté, les jeunes femmes développent une conscience plus aiguë des discriminations, des violences et des inégalités persistantes, qui nourrit leur adhésion à des valeurs d’égalité et d’inclusion. De l’autre, une partie des jeunes hommes exprime une défiance croissante envers autrui et les institutions sociales, ainsi qu’un sentiment de perte de repères ou de déclassement symbolique.

Cette évolution constitue un défi majeur pour les démocraties contemporaines. Comment répondre simultanément aux aspirations d’égalité portées par les jeunes femmes et au malaise exprimé par une partie des jeunes hommes, sans opposer les unes aux autres ? Comment reconstruire des espaces de dialogue et des récits collectifs capables de rassembler une jeunesse dont les trajectoires idéologiques tendent à s’éloigner ? La réponse à ces questions sera sans doute déterminante pour l’évolution du débat public dans les années à venir.

  1. Voir Yann Algan, Eugénie de Laubier, « Un fossé idéologique grandissant entre jeunes femmes et jeunes hommes en France », Note de l’Observatoire du bien-être, no 7, CEPREMAP, 2025. https://www.cepremap.fr/depot/2025/03/2025-07-Un-fosse-ideologique-grandissant.pdf.
  2. Voir sur cette question le débat entre Vincent Tiberj (La droitisation française. Mythe et réalités, Paris, PUF, 2024) et Monique Dagnaud et Gérard Grunberg, « Mythe contre mythe : la droitisation selon Tiberj » (Telos, 12 octobre 2024), https://www.telos-eu.com/fr/politique-francaise-et-internationale/mythe-contre-mythe-la-droitisation-selon-tiberj.html.
  3. https://www.ipsos.com/fr-fr/fractures-francaises-2024-une-crise-de-confiance.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-10/jeunes-hommes-et-jeunes-femmes-un-clivage-ideologique-croissant.html?item_id=8036
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