Laurent LARDEUX

Chargé de recherche à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP)

Partage

Un nouvel âge de l’engagement ? Jeunesses, participation et inégalités

Moins présente dans les urnes et les organisations traditionnelles, la jeunesse investit d’autres formes de participation, plus ponctuelles, plus directes, parfois plus radicales. Cette recomposition ne doit pas masquer la permanence d’inégalités sociales et territoriales. Toutes les jeunesses ne disposent pas des mêmes ressources pour faire entendre leur voix.

À chaque échéance électorale ou presque, le même constat revient : les jeunes voteraient moins, adhéreraient moins aux partis et aux syndicats et se détourneraient plus largement de la politique. Leur abstention alimente régulièrement le diagnostic d’une jeunesse désengagée, individualiste ou indifférente aux affaires de la cité. Pourtant, il suffit de déplacer le regard pour rencontrer une tout autre jeunesse. En 2019, lycéens et étudiants participent aux grèves scolaires et aux marches pour le climat, organisées notamment par Youth for Climate1 ; certains passent ensuite de la manifestation aux blocages, occupations et actions de désobéissance civile. Lors de la mobilisation contre la réforme des retraites de 2023, lycées et universités sont également bloqués. Dans d’autres registres, des jeunes donnent du temps à des associations, signent des pétitions ou utilisent les réseaux sociaux pour défendre une cause. Début 2025, 40 % des 15-30 ans déclaraient ainsi avoir signé une pétition ou défendu une cause en ligne au cours des douze mois précédents 2.

Le paradoxe n’est qu’apparent. Il tient en grande partie à ce que nous appelons « engagement » et aux pratiques retenues pour le mesurer. Le vote et l’adhésion à une organisation politique ont longtemps constitué les principaux étalons de la participation citoyenne. Or, les nouvelles générations investissent un répertoire d’actions plus diversifié et entretiennent avec les institutions un rapport différent de celui de leurs aînés. Plus qu’à un effacement, nous assistons donc à une recomposition des formes de l’engagement. Mais celle-ci ne concerne pas uniformément « la jeunesse ». Derrière les moyennes par âges apparaissent de fortes inégalités selon le diplôme, la position sociale, l’insertion professionnelle, le genre, le territoire ou les expériences de socialisation. Comme l’avait montré Daniel Gaxie dès la fin des années 1970 avec la notion de « cens caché 3 », dans une analyse qui conserve toute son actualité, les ressources et le sentiment de compétence politique restent très inégalement distribués. L’enjeu est donc de penser ensemble transformation des répertoires et inégalités d’accès à la participation.

Que signifie encore « s’engager » ?

Une première difficulté tient au mot lui-même. La notion d’engagement peut désigner une mobilisation ponctuelle comme un investissement durable en faveur d’une cause. Elle mêle aussi deux significations : « s’engager à », qui renvoie à la promesse, au contrat ou à l’obligation, et « s’engager pour », qui insiste davantage sur le libre choix en faveur d’une cause ou d’un collectif 4. Cette polysémie invite à ne pas définir a priori ce qui relève ou non de l’engagement, mais à considérer la diversité des pratiques et des significations que les individus lui attribuent.

Or, tout dépend des pratiques incluses dans la catégorie. Vote, adhésion partisane ou syndicale, bénévolat, manifestation, pétition, boycott, mobilisation numérique ou désobéissance civile ne bénéficient pas de la même reconnaissance. La démocratie représentative a historiquement conféré au vote une légitimité particulière, tandis que les pratiques protestataires ont longtemps été considérées comme périphériques, voire concurrentes, de l’expression électorale. La distinction entre participation « conventionnelle » et « non conventionnelle » ne fait donc pas que classer les pratiques : elle contribue aussi à les hiérarchiser. Cette hiérarchie façonne le diagnostic porté sur la jeunesse. Lorsque le vote devient le principal baromètre de l’engagement, l’abstention donne à voir une jeunesse qui se retirerait de la vie collective. Élargir le répertoire des pratiques observées conduit à un diagnostic sensiblement différent.

Le recul du vote ne signifie pas la disparition de la participation citoyenne

Il serait toutefois erroné de minimiser les fortes inégalités de participation électorale selon l’âge. En 2022, 67 % des électeurs de 18 à 29 ans ont voté au premier tour de l’élection présidentielle, contre 77 % des 65 ans ou plus 5. Lors du second tour des élections législatives, seuls 28 % des moins de 30 ans ont voté, contre 59 % des 65 ans ou plus. Ces écarts prennent d’autant plus de poids qu’ils s’inscrivent dans une transformation démographique du corps électoral : sous l’effet du vieillissement de la population, les électeurs les plus âgés y occupent une place croissante. Leur influence est ainsi renforcée par un double effet, démographique et participatif : plus nombreux, ils votent également davantage. À l’inverse, le moindre poids démographique des jeunes, combiné à leur abstention plus fréquente, réduit leur poids dans la décision électorale.

Mais la participation électorale ne se résume pas à une opposition entre votants et abstentionnistes. Le développement du vote intermittent est devenu une caractéristique du rapport contemporain aux élections : la participation varie selon le scrutin, les enjeux, l’offre politique ou l’intensité de la campagne. Le vote tend ainsi à perdre une partie de sa dimension de devoir civique systématique pour devenir un droit dont l’usage est plus conditionnel. Surtout, une moindre fréquentation des urnes peut coexister avec d’autres investissements politiques. La distance avec les institutions ne saurait donc être automatiquement assimilée à une indifférence à la politique.

Cette évolution renvoie à une transformation plus générale du rapport aux institutions. Les nouvelles générations semblent moins disposées à accorder aux partis ou aux représentants une confiance de principe. Le passage de citoyens « déférents » à des citoyens « critiques 6 » permet d’en rendre compte : le scepticisme institutionnel peut exprimer une exigence démocratique plutôt qu’un désintérêt pour la démocratie.

Ce déplacement s’accompagne d’aspirations à des formes plus directes et horizontales de participation. Les jeunes ne veulent pas nécessairement moins participer. Ils acceptent moins spontanément de déléguer à d’autres le pouvoir de décider. Dans les mouvements climat étudiés à l’INJEP, cette aspiration se retrouve dans le fonctionnement même des collectifs : aux organisations verticales sont préférées des structures plus souples et décentralisées, accordant une large place à la prise de parole individuelle.

S’engager sans s’attacher ?

Cette évolution a notamment été saisie à travers la distinction proposée par le sociologue Jacques Ion entre l’engagement « timbre », durable et adossé à une appartenance collective, et l’engagement « Post-it », plus ponctuel, réversible et distancié 7. Cette grille de lecture, largement reprise dans la littérature académique, a durablement structuré l’analyse des transformations de l’engagement. La métaphore est éclairante, à condition de ne pas y voir deux modèles exclusifs d’engagement. La réversibilité de l’engagement ne préjuge pas de son intensité, tandis que le pragmatisme qui caractérise certaines formes de mobilisation peut s’articuler à des convictions idéologiques fortes. Participer à une occupation, à une ZAD ou à une action de désobéissance civile peut en effet exiger un investissement personnel élevé. Les recherches menées auprès de jeunes activistes du mouvement climat montrent davantage des trajectoires progressives que des basculements soudains vers la radicalité.

La transformation tient donc moins à la disparition de l’engagement durable qu’à la diversification des manières d’entrer dans les collectifs, d’y circuler et d’en sortir. Les appartenances deviennent, de la sorte, moins exclusives, les causes peuvent se croiser et les nouvelles générations entendent conserver davantage d’autonomie vis-à-vis des organisations. Les réseaux sociaux accompagnent cette évolution sans en être la cause unique. Ils facilitent la circulation des informations et des appels à mobilisation et mettent les futurs activistes en relation avec des collectifs, prolongeant des sociabilités amicales, familiales ou scolaires, qui restent essentielles pour l’entrée dans l’engagement.

Une « génération engagée » face aux « boomeurs » ?

Reste une question : ces transformations sont-elles véritablement propres à la jeunesse ? Le débat public tend volontiers à opposer les générations. L’expression « génération climat » dessine ainsi l’image d’une jeunesse progressiste, écologiste et protestataire face à des « boomeurs » plus conservateurs et beaucoup plus fidèles aux urnes.

Cette lecture rappelle utilement que les individus nés à des périodes différentes n’ont pas été socialisés dans les mêmes contextes. Grandir avec le changement climatique, les crises économiques, la pandémie, l’instabilité internationale et la précarisation des débuts de carrière ne produit pas exactement le même rapport au monde que grandir durant les décennies de forte croissance de l’après-guerre. Comme l’avait souligné Karl Mannheim, l’appartenance générationnelle tient aussi à l’exposition, à des âges proches, à des expériences historiques communes 8. Mais une proximité d’âge ne suffit pas à produire des valeurs, des intérêts et des comportements identiques. Derrière les oppositions générationnelles se trouvent aussi des conditions et des expériences de socialisation différentes.

Les enquêtes menées sur le temps long conduisent d’ailleurs à relativiser l’idée d’une exception juvénile. Les données de l’Enquête européenne sur les valeurs montrent que les jeunes se distinguent assez peu des autres générations d’âge actif sur plusieurs dimensions de la participation. La génération la plus atypique est plutôt celle des plus de 65 ans : elle continue à voter massivement, demeure davantage attachée aux formes traditionnelles de participation et recourt moins aux modalités protestataires.

Le changement est donc moins celui d’une jeunesse ayant brutalement rompu avec ses aînés que celui d’un renouvellement progressif de la culture politique. Il faut ici distinguer effet d’âge et effet de génération. Une participation plus protestataire, plus éruptive ou plus radicale peut être liée au temps de la jeunesse et s’atténuer avec l’avancée en âge. En revanche, certaines transformations du rapport au vote, aux institutions ou aux appartenances politiques relèvent davantage d’un effet de génération : acquises au cours de la socialisation, elles perdurent à mesure que les individus vieillissent.

Une génération, des jeunesses

La lecture générationnelle ne doit toutefois pas conduire à une nouvelle simplification. Les écarts au sein même de la jeunesse sont parfois plus importants que ceux qui séparent les générations. Le vote en offre une illustration nette. En 2022, parmi les 18-29 ans hors étudiants, 50 % des jeunes sans diplôme n’ont participé à aucun tour des élections présidentielle et législatives, contre 17 % des diplômés du supérieur. L’écart atteint 33 points, contre 21 en 2002.

Le diplôme constitue ici moins une explication en soi que l’indicateur d’une distribution inégale de ressources économiques et culturelles, de stabilité professionnelle, de familiarité avec les institutions et de sentiment de compétence politique. Les étudiants et les jeunes en emploi participent davantage aux élections que les jeunes au chômage ou inactifs. Ces mécanismes opèrent également dans les formes institutionnalisées de participation. Les recherches sur les jeunes élus municipaux montrent ainsi combien l’accès précoce au mandat politique est socialement sélectif : pour compenser leur moindre expérience, les jeunes élus doivent souvent disposer d’importantes ressources scolaires, professionnelles et politiques 9.

Être jeune ne neutralise donc nullement les mécanismes ordinaires de sélection sociale du politique. Les formes alternatives de participation ne leur échappent pas davantage. Disposer de temps pour un collectif, pouvoir se déplacer pour manifester, posséder les réseaux permettant d’entrer dans un mouvement, maîtriser les codes de la prise de parole publique ou supporter les coûts d’une action protestataire supposent des ressources inégalement distribuées.

À ces inégalités sociales s’ajoutent des inégalités territoriales. Offre associative et militante, présence d’établissements d’enseignement supérieur, transports, espaces de réunion ou proximité des lieux de décision diffèrent fortement entre métropoles, banlieues, petites villes et espaces ruraux. Les possibilités concrètes d’engagement dépendent ainsi non seulement des dispositions individuelles, mais aussi des contextes dans lesquels celles-ci peuvent (ou non) trouver à s’actualiser.

Transformer le regard sur l’engagement

Les jeunes ne sont donc ni naturellement plus engagés que leurs aînés ni massivement retirés de la vie collective. Leurs pratiques donnent plutôt à voir une transformation plus générale de la citoyenneté : recul des affiliations durables, vote plus intermittent, défiance institutionnelle, volonté d’autonomie et développement de formes plus horizontales de mobilisation. Les pratiques traditionnelles ne disparaissent pas pour autant : vote, bénévolat, syndicalisme, manifestation et mobilisation numérique peuvent coexister chez un même individu. Les frontières entre participation conventionnelle et protestataire deviennent plus poreuses, et les trajectoires d’engagement, moins linéaires.

La question essentielle est alors moins celle du supposé désengagement d’une génération que celle des conditions sociales de la participation. Les ressources permettant de faire entendre sa voix restent très inégalement distribuées : tous les jeunes n’ont ni les mêmes possibilités d’accès à l’espace politique, ni les mêmes ressources pour y agir, ni les mêmes chances d’y être entendus. Le défi n’est donc probablement pas de « réengager les jeunes », mais de permettre à toutes les jeunesses de disposer des moyens de s’engager et de peser sur les décisions collectives. À condition, pour commencer, d’accepter que leur citoyenneté ne ressemble pas nécessairement à celle des générations qui les ont précédées.

  1. Youth for Climate est un mouvement international de jeunes mobilisés pour la justice climatique, notamment à travers des grèves scolaires, des manifestations et des actions de sensibilisation.
  2. Voir Charlotte Millot, Jörg Müller, Sarah Nedjar Calvet, « État d’esprit et engagement des jeunes en 2025. Résultats du baromètre DJEPVA sur la jeunesse », INJEP, Notes & rapports, 2025. https://injep.fr/publication/etat-desprit-et-engagement-des-jeunes-en-2025/.
  3. Daniel Gaxie, Le Cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Paris, Le Seuil, 1978.
  4. Voir Laurent Lardeux, « L’engagement des jeunes : définitions et usages », Fiche repère no 2024/09, Paris, INJEP, 2024. https://injep.fr/wp-content/uploads/2024/12/FR-2024-09_Engagement.pdf.
  5. Voir « Vingt ans de participation électorale : en 2022, les écarts selon l’âge et le diplôme continuent de se creuser », INSEE Première, no 1929, 2022. https://www.insee.fr/fr/statistiques/6658143.
  6. Vincent Tiberj, Les Citoyens qui viennent. Comment le renouvellement générationnel transforme la politique en France, Paris, PUF, 2017
  7. Jacques Ion, La Fin des militants ? Paris, Éditions de l’Atelier, 1997.
  8. Karl Mannheim, Le Problème des générations, Paris, Armand Colin, 2011 (1928).
  9. Isabelle Lacroix et Laurent Lardeux, Jeunes et déjà maires. Le prix de l’engagement dans la politique municipale, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2022.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-10/un-nouvel-age-de-l-engagement-jeunesses-participation-et-inegalites.html?item_id=8034
© Constructif
Imprimer Envoyer par mail Réagir à l'article