Transmettre des valeurs et du capital culturel
Préférences politiques et pratiques culturelles ne s’évaluent ni ne se transmettent mécaniquement, à la manière du capital économique. Le capital culturel, qui joue un rôle important dans la variation des inégalités, évolue à la faveur des modes de socialisation et des mutations des générations. Si, sur le plan global des transmissions, une convergence se repère en matière de mœurs et de modes de vie, la divergence prévaut dans le registre politique.
La transmission des valeurs d’une génération à l’autre est au cœur de ce que les sociologues appellent la socialisation, le processus par lequel les individus intériorisent les valeurs et les normes sociales. Ce processus passe d’abord par la famille durant l’enfance et l’adolescence, au moment où les individus sont malléables et n’ont pas encore été soumis à d’autres influences que celle de leurs parents. Néanmoins, l’influence familiale peut être concurrencée par d’autres sphères, celle du groupe des pairs notamment. Celui-ci a pris de plus en plus d’importance à mesure que la scolarisation se développait et se prolongeait. L’école a ainsi participé à la création des générations, en isolant les jeunes de l’influence familiale, en leur prodiguant une éducation distincte et en les regroupant par classes d’âge.
L’évolution des valeurs dépend donc en grande partie de l’intensité de la concurrence entre l’influence familiale et l’influence du groupe des pairs. Indéniablement, ce dernier a pris plus d’importance à partir des années 1960, qui ont vu émerger une forte revendication d’autonomie de la jeunesse visant à faire sauter le carcan d’un modèle éducatif et d’une gouvernance gérontocratique. Dans une enquête réalisée en 1975 auprès d’adolescents et de leurs parents, Annick Percheron 1 constatait ainsi que, dans tous les domaines relevant des modes de vie personnels, les jeunes émettaient des opinions beaucoup plus libérales et plus tolérantes que leurs parents.
La convergence générationnelle autour du libéralisme culturel
Cette revendication d’autonomie dans la sphère privée est ce que Gérard Grunberg et Étienne Schweisguth ont appelé le « libéralisme culturel 2 », l’idée que chacun doit être libre de conduire sa vie personnelle comme il l’entend, sans interférence d’injonctions religieuses, morales ou politiques émises par les institutions. Cette adhésion de la jeunesse au libéralisme culturel à partir des années 1960 a-t-elle conduit à un schisme générationnel, à une rupture des mécanismes de transmission ? Cela a sans doute été le cas au début du processus, mais cette rupture ne s’est pas amplifiée, elle s’est au contraire fortement réduite, voire inversée. Les enquêtes sur les valeurs européennes 3 le montrent clairement.
La figure 1 présente les courbes d’évolution par classes d’âge d’un indice de libéralisme culturel composé à partir de cinq questions de ces enquêtes très corrélées entre elles (sur la tolérance à l’égard de l’homosexualité, de l’avortement, du divorce, de l’euthanasie et du suicide). La figure illustre bien la convergence générationnelle sur ces valeurs de libéralisme culturel : l’écart entre les classes d’âge était beaucoup plus prononcé en début de période qu’il ne l’est en 2017, vague la plus récente de ces enquêtes. L’adhésion au libéralisme culturel s’est accentuée dans toute la société, mais elle l’a fait encore plus fortement dans les classes d’âge intermédiaires, ce qui fait que, sur ce plan, plus grand-chose ne sépare les Français âgés de 18 à 60 ans. Cette convergence s’explique simplement par le renouvellement générationnel : les classes d’âge les plus hostiles à ces valeurs ont progressivement quitté la scène, et celles qui les ont suivies ont été socialisées dans un nouveau contexte de valeurs qui voyait s’imposer peu à peu le libéralisme culturel. C’est ainsi qu’il a gagné progressivement l’ensemble de la société.
Figure 1. La convergence générationnelle des valeurs en France

Lecture : les points de chaque courbe représentent, pour une date et une classe d’âge données, la valeur d’un indice de libéralisme culturel construit à partir de 5 questions sur la tolérance à accepter l’homosexualité, l’avortement, le divorce, l’euthanasie et le suicide.
Divergence politique ?
La convergence générationnelle sur les valeurs du libéralisme culturel s’accompagne néanmoins d’une divergence concernant les attitudes politiques. Celle-ci serait d’une double nature. D’une part, une partie de plus en plus large des jeunes se détourne de la politique. Dans une large enquête réalisée en 2021 pour l’Institut Montaigne auprès d’un échantillon de jeunes et de personnes de la génération de leurs parents ainsi que celle des baby-boomers 4, on constate que 43 % des jeunes refusent de se situer sur l’échelle gauche-droite, contre 25 % dans la génération des parents et 20 % dans celle des baby-boomers. La désaffiliation politique semble donc s’amplifier fortement dans la jeune génération. Cette évolution est confirmée par la croissance chez les jeunes de l’abstention complète aux deux tours des élections générales. Par exemple, 41 % des jeunes de 18-24 ans se sont abstenus au premier tour de l’élection présidentielle de 2022 5.
S’agit-il d’un effet d’âge ou d’un effet de génération ? La figure 2 montre que les deux effets se conjuguent : aux deux dates d’observation, l’abstention systématique diminue avec l’âge jusqu’à 60-65 ans pour ensuite remonter fortement. Mais on voit également que, de 2002 à 2022, l’abstention systématique a nettement progressé chez les jeunes, alors qu’elle est stable dans les autres classes d’âge. Il y a bien là le signe d’un effet de génération.
Figure 2. Taux d’abstention systématique aux élections générales de 2002 et 2022 en fonction de l’âge

Lecture : en 2022, 23 % des 18-24 ans se sont abstenus à tous les tours de scrutin des élections nationales de cette année-là ; ils étaient 14 % en 2002.
Source : INSEE, enquêtes sur la participation électorale.
Mais ceux qui s’expriment, c’est la deuxième tendance, le font plus souvent et plus fortement en faveur de l’extrême gauche. Dans le même sondage IFOP, 36 % des 18-24 ans ont voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle de 2022 et la fréquence de ce vote diminue régulièrement à mesure qu’on avance en âge (figure 3).
Figure 3. Le vote pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle 2022 en fonction de l’âge

Source : sondage IFOP-Fiducial, 10 avril 2022.
Les profils sociaux des deux groupes sont très différents. Les désaffiliés politiques sont plutôt des jeunes à faible niveau d’étude, tandis que ceux qui adhèrent à l’extrême gauche sont plus souvent des jeunes ayant fait des études supérieures. Cette attirance pour l’extrême gauche est même encore plus élevée dans une partie de l’élite scolaire. Une enquête réalisée sur les étudiants de Sciences Po par Anne Muxel et Martial Foucault 6 montre en effet que 55 % d’entre eux disent avoir voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle de 2022. C’est beaucoup plus que l’ensemble des jeunes (figure 3). C’est aussi le signe d’une forte évolution par rapport à ce que l’on connaît des mêmes étudiants de Sciences Po interrogés vingt ans plus tôt par Anne Muxel. En 2002, le candidat du Parti socialiste, Lionel Jospin, arrivait largement en tête (40 %) et les candidats de droite (Jacques Chirac, Alain Madelin, François Bayrou) rassemblaient 28 % des intentions de vote. Ces deux familles politiques sont laminées en 2022 chez ces étudiants.
Cette évolution des attitudes politiques de l’élite scolaire semble être le symptôme d’une crise du modèle méritocratique. Les étudiants de Sciences Po se sentent bien appartenir à l’élite, et même plus en 2022 qu’en 2002 (la question leur était posée dans les deux enquêtes), mais ils le font en 2022 avec mauvaise conscience. L’enquête montre qu’ils sont de plus en plus persuadés que ce sont les privilèges de la naissance et non leur mérite personnel qui leur ont permis d’accéder à cette position ; ils ne croient plus à la justice de la sélection par les talents, ayant assimilé les idées de Pierre Bourdieu sur la reproduction sociale par la transmission du capital culturel 7. Leur radicalisation politique est un moyen de résoudre cette contradiction : ils ne renoncent pas à leur appartenance élitaire mais pensent l’utiliser pour changer radicalement la société.
Dans son analyse de l’enquête de 1975 sur les adolescents, Annick Percheron remarquait que des divergences générationnelles se creusaient sur les mœurs alors que, « en ce qui concerne l’organisation générale de la société, les jeunes interrogés dans cette enquête ne remettaient pas véritablement en cause les règles qui la régissent et les institutions qui la symbolisent ». Ce schéma serait presque complètement inversé aujourd’hui : convergence sur les mœurs, divergence sur les attitudes sociétales et politiques.
Transmission culturelle et inégalités
Un autre aspect de la question de la transmission culturelle est d’évaluer à quel point celle-ci entretient les inégalités. C’est Pierre Bourdieu, déjà cité, qui a le premier mis cette question au cœur de l’analyse sociologique moderne, en proposant le concept de « capital culturel » (voir encadré). Son apport voulait compléter l’analyse marxiste de l’exploitation économique par l’analyse wébérienne de la domination culturelle. En effet, le grand sociologue allemand Max Weber avait introduit l’idée que la domination et les divisions sociales n’ont pas qu’un fondement économique. Elles ont une nature multidimensionnelle et reposent aussi sur des styles de vie, des idéaux et des valeurs qui ont une dimension culturelle. Ainsi des groupes de statut se constituent et créent des barrières culturelles pour bien distinguer ceux qui partagent les mêmes marqueurs statutaires et ceux qui ne les partagent pas. Pierre Bourdieu développera ces thèmes de la domination culturelle dans la société contemporaine dans son ouvrage La Distinction 8.
Pour évaluer l’impact du capital culturel indépendamment du niveau d’études, de nouveaux indicateurs sont introduits dans les enquêtes, comme celui du nombre de livres possédés au foyer dans l’enfance ou l’adolescence. Cet indicateur est recueilli par exemple parmi les caractéristiques sociodémographiques de toutes les éditions successives de l’International Social Survey Programme, une grande enquête européenne.
Les enfants ont dès leur naissance des capacités cognitives différentes. Mais le contexte familial dans lequel ils évolueront par la suite contribuera à renforcer ou à atténuer ces inégalités de départ. L’effet du capital culturel familial sur la réussite scolaire des enfants, surtout au cours de la petite enfance, et plus largement leur réussite sociale est ainsi indéniable. Il ne passe pas uniquement par la socialisation explicite qui incite les enfants à lire, aller voir des expositions, à accéder en général aux biens culturels, ce qui les armera pour la compétition scolaire. Il passe également par un contexte familial plus favorable aux échanges entre parents et enfants dans les familles à fort capital culturel : dans ces familles, on parle durant les repas de sujets plus variés, on aborde des questions sociétales, et les enfants acquièrent ainsi un background culturel et une aisance sociale qui leur seront utiles tout au long de leur vie. Ce qui se transmet implicitement et parfois explicitement, ce sont aussi des ambitions plus élevées. En voici un exemple tiré de l’enquête de l’Institut Montaigne « Une jeunesse plurielle » déjà citée (voir note 4). L’enquête demandait aux jeunes interrogés d’indiquer quel type d’emploi ils choisiraient parmi une liste de 8 possibilités. Le choix le plus fréquent correspond à l’item « un emploi dans un domaine qui me passionne ». Mais, comme le montre la figure 4, ce choix est d’autant moins fréquent que le jeune est issu d’une famille à faible capital culturel (le nombre de livres possédés au foyer des parents est une approche permettant d’évaluer ce niveau). Ces jeunes originaires de familles à faible capital culturel choisissent plus souvent la sécurité (emploi avec un bon salaire, ou emploi sûr sans risque de chômage) que la passion au travail associée aux emplois les plus valorisés.
Figure 4. Choix d’un emploi en fonction du nombre de livres possédés au foyer des parents (jeunes de 18-24 ans, enquête « Une jeunesse plurielle », 2021)
Lecture : on demandait aux jeunes interrogés d’indiquer parmi 8 propositions définissant des types d’emploi, celui qu’ils choisiraient en premier ; le graphique montre la proportion (%) de jeunes choisissant la proposition « un emploi dans un domaine qui me passionne » en fonction du nombre de livres possédés au foyer des parents.
L’analyse des mécanismes de la transmission culturelle ne peut pas faire l’impasse sur la diversité sociale de la population. Cet impact est très différent selon que l’on considère les mœurs ou les questions sociétales et politiques. Dans le domaine des modes de vie et des mœurs, la convergence générationnelle s’accompagne d’une convergence sociale. Le modèle éducatif autoritaire qui prévalait dans les classes populaires a laissé la place au modèle négociateur des classes moyennes, qui s’est répandu dans l’ensemble de la société. Les questions sociétales et politiques sont beaucoup plus clivantes. L’enquête « Une jeunesse plurielle », réalisée en 2021, montrait ainsi que l’adhésion des jeunes aux thèmes identitaires – relatifs au genre, à l’orientation sexuelle ou à la « race » – était loin d’être systématique au sein de la jeune génération et était fortement indexée sur le niveau d’étude des jeunes et le capital culturel de leur famille d’origine. Il est même possible qu’un clivage se creuse à l’intérieur de la jeunesse sur ces questions. Ce clivage est aussi un clivage sexué, les jeunes femmes étant à la pointe de l’évolution sociétale sur ce plan et divergeant assez nettement des attitudes masculines. De ce fait, le clivage générationnel est aujourd’hui plus marqué chez les femmes que chez les hommes.
Le capital culturel et les héritiers selon Pierre Bourdieu
Pierre Bourdieu a introduit dans La Distinction, à côté du « capital économique », une ressource d’un type différent qu’il nomme « capital culturel ». Le capital culturel peut exister sous diverses formes : sous forme de biens matériels, synonymes d’accès particulier à la culture ; sous forme de disposition cultivée, de compétences acquises par l’individu dans son milieu social qui se cristallisent dans l’« habitus » ; sous forme de titres scolaires. Certains groupes sociaux sont riches en capital économique mais pauvres en capital culturel, comme certains commerçants ; d’autres sont riches en capital culturel mais pauvres en capital économique, comme les professeurs du secondaire. Pour Bourdieu, la transmission du capital culturel au sein de la bourgeoisie produit des « héritiers » (titre de son livre de 1964 coécrit avec Jean-Claude Passeron sur les étudiants). Ainsi, les étudiants ne peuvent pas constituer un groupe social car ils seraient totalement surdéterminés par leur origine sociale, tant dans leurs conditions de vie que dans leur rapport aux études. Cette assertion sera démentie quelques années plus tard par le mouvement de mai 1968.
Néanmoins, plusieurs recherches ont plutôt validé l’intuition de Pierre Bourdieu selon laquelle les dotations en capital culturel sont importantes pour analyser les inégalités. Cependant, l’idée que les classes populaires seraient dépourvues de toute forme de capital culturel est contestée. Des travaux anthropologiques, à propos des classes populaires anglaises notamment, avaient montré que la culture populaire a bien une réalité spécifique, qu’elle correspond à un type de sociabilité particulier, à l’échelle familiale comme à l’échelle du quartier, et à des valeurs propres. Par ailleurs, d’autres travaux ont montré qu’il n’y a pas de correspondance univoque entre la hiérarchie sociale et les styles de vie ou les goûts culturels. Des recherches sur les pratiques musicales aux États-Unis ont montré que les catégories supérieures, loin de se restreindre à l’écoute de la musique classique, s’intéressaient à toutes sortes de genres musicaux. Ces personnes appartenant aux milieux favorisés et aux goûts éclectiques sont qualifiées d’« omnivores ».
- Annick Percheron, « Peut-on encore parler d’héritage politique en 1989 ? », in Idéologies, partis politiques et groupes sociaux, études réunies par Yves Mény pour Georges Lavau, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1989.
- Gérard Grunberg et Étienne Schweisguth, « Libéralisme culturel et libéralisme économique », in Daniel Boy et Nonna Mayer, L’Électeur français en questions, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1990.
- Les enquêtes de l’European Values Study (EVS) sont réalisées en Europe tous les neuf ans depuis 1981.
- Olivier Galland et Marc Lazar, Une jeunesse plurielle. Enquête auprès des 18-24 ans, Institut Montaigne, février 2022, voir : https://www.institutmontaigne.org/publications/une-jeunesse-plurielle-enquete-aupres-des-18-24-ans.
- Source : « Présidentielle 2022. Sondage jour du vote : profil des électeurs et clés du scrutin (premier tour) », IFOP-Fiducial, 10 avril 2022.
- Martial Foucault et Anne Muxel, Une jeunesse engagée, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2022.
- Pierre Bourdieu avait fait une analyse sociologique critique des grandes écoles dans La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, éditions de Minuit, 1989.
- Publié aux Éditions de Minuit en 1979.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-6/transmettre-des-valeurs-et-du-capital-culturel.html?item_id=8016
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