Mélanie PLOUVIEZ

Professeure de philosophie sociale et politique à l’Université Côte d’Azur, autrice de L’Injustice en héritage. Repenser la transmission du patrimoine (La Découverte, 2025).

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Petite histoire critique de l’héritage

Nos sociétés se disent méritocratiques, mais la richesse transmise pèse de plus en plus sur les trajectoires. L’héritage opère ainsi un puissant retour depuis les années 1970. Alors que se profile, d’ici à 2040, une grande transmission de 9 000 milliards d’euros, il importe de réviser les règles de la succession. Au XIXe siècle, des idées audacieuses nourrissaient les débats. Il faut imaginer à nouveau.

On croyait les sociétés d’héritiers derrière nous. L’héritage paraissait relever d’un autre temps : celui des destins scellés dès la naissance, des dynasties patrimoniales, de la gloire du nom, d’un ordre social dans lequel mieux valait hériter que travailler. Le XXe siècle semblait avoir déplacé le centre de gravité de nos sociétés, de la naissance vers le mérite, de la rente vers le travail. Mais l’héritage a opéré un retour. Depuis les années 1970, son poids ne cesse de s’accroître – non pas de manière spectaculaire, mais progressivement, presque à bas bruit. Le résultat n’en est pas moins là : accéder à la propriété, entreprendre, se prémunir contre les aléas de l’existence dépendent de plus en plus de ce que l’on reçoit de sa famille plutôt que de ce que l’on acquiert par soi-même. C’est là un des paradoxes frappants du présent : jamais l’idéal selon lequel les positions sociales devraient dépendre du mérite n’a été aussi affirmé ; pourtant, les ressources héritées pèsent de nouveau lourd sur les trajectoires. Nos sociétés continuent de se penser comme méritocratiques au moment même où elles deviennent, pour partie, héritocratiques.

Les injustices de l’héritage

Ce retour de l’héritage tend à rapprocher la société française contemporaine de ce qu’elle fut au XIXe siècle. Il ne s’agit pourtant pas d’une simple répétition. Les inégalités de patrimoine ont reculé sur le temps long : alors que les 10 % les plus riches détenaient près de 80 % du patrimoine total en 1810, ils en possèdent aujourd’hui autour de 60 %. L’émergence, au cours du XXe siècle, d’une classe moyenne patrimoniale a incontestablement contribué à desserrer cette concentration. Mais ce diagnostic doit aussitôt être nuancé. D’abord parce que, depuis les années 1970, la tendance s’est inversée : après avoir décru sous l’effet des deux conflits mondiaux et des politiques redistributives d’après-guerre, les inégalités patrimoniales sont reparties à la hausse. Or, en matière d’inégalités, si le niveau compte, la direction du mouvement importe aussi. Ensuite parce qu’une constante demeure, saisissante : au XIXe siècle comme aujourd’hui, la moitié la plus pauvre de la population française détient moins de 5 % du patrimoine total. Le plus grand nombre possède peu, transmet peu, reçoit peu ; une minorité détient et transmet beaucoup. L’existence d’une classe moyenne patrimoniale ne suffit pas à abolir cette fracture. Un chiffre le résume : la moitié des Français reçoivent moins de 70 000 euros en héritage.

Mais ce n’est pas tout. Les injustices contemporaines de l’héritage tiennent aussi à des transformations démographiques inédites. Premier fait majeur : avec l’allongement de l’espérance de vie, l’âge auquel on hérite a considérablement reculé. Alors qu’en France, au début du XIXe siècle, on héritait en moyenne vers 25 ans, on hérite aujourd’hui en pleine propriété autour de 60 ans. L’héritage tend ainsi à se reconfigurer en transferts de patrimoine entre personnes âgées, laissant les jeunes générations de côté, comme dans une salle d’attente – ce qui soulève des problèmes de justice intergénérationnelle. Cette seniorisation de l’héritage produit aussi des effets économiques préoccupants. Le risque n’est plus, comme au XIXe siècle, que le jeune héritier dilapide la fortune reçue, mais que le vieil héritier la fige dans des placements de court terme afin de financer une éventuelle grande dépendance future. L’économiste André Masson parle à ce propos de « crispation patrimoniale » et montre combien elle peut détourner les patrimoines des investissements de long terme dont nos sociétés ont besoin. Mais les difficultés soulevées par cette évolution sont aussi philosophiques. Peut-on encore justifier la transmission patrimoniale au nom de l’aide qu’elle apporterait aux débuts de l’existence, lorsqu’elle intervient si tard dans les trajectoires ? Quand l’héritage parvient au moment où la vie est déjà faite, il change de sens : il n’est plus un coup de pouce de départ ; il redouble des inégalités déjà constituées.

À cette transmission devenue plus tardive s’ajoute une transmission appelée à devenir massive. C’est là le second fait démographique : le vieillissement des baby-boomers prépare ce que l’on a nommé la « grande transmission ». D’ici à 2040, près de 9 000 milliards d’euros seront transmis en France. Il s’agit du plus vaste transfert de richesses privées de notre histoire. L’expression n’a rien d’excessif : nous sommes face à un véritable événement patrimonial. Car cette masse successorale ne soulève pas seulement la question de son ampleur, mais aussi celle de sa destination. Ces 9 000 milliards d’euros passeront-ils simplement des mains des octogénaires et nonagénaires vers des héritiers eux-mêmes déjà sexagénaires ? Ne feront-ils que renforcer les inégalités existantes ? Ne pourraient-ils pas être l’occasion de les corriger ? À une telle échelle, l’héritage cesse d’être seulement une affaire familiale ; il devient une question de société. Ce moment n’est pas seulement économique ; il est aussi politique. Une interrogation s’impose : laisserons-nous cette immense transmission suivre les mécanismes ordinaires de l’héritage, ou ferons-nous de cet événement une occasion d’en repenser les règles ?

Des idées anciennes pour de nouvelles règles ?

Mais c’est précisément ce retour contemporain de l’héritage qui rend plus frappante encore la distance qui nous sépare du XIXe siècle. Car si nos sociétés se rapprochent à certains égards des sociétés d’héritiers d’alors sur le plan de l’économie patrimoniale, elles s’en distinguent radicalement sur celui des représentations. Là réside peut-être le paradoxe le plus étonnant : nous nous rapprochons du XIXe siècle par les structures de l’héritage, mais nous nous en éloignons par les idées – et plus encore par l’imagination politique. L’héritage faisait alors l’objet de controverses nourries, de projets de réforme audacieux, d’hypothèses que nous peinons aujourd’hui à concevoir. Revenir à ces manières anciennes de penser l’héritage n’a rien d’un détour érudit. C’est au contraire se donner accès à d’autres possibles et saisir, par contraste, ce que nous ne parvenons plus à penser en matière d’héritage. Trois écarts, en particulier, frappent.

Premier contraste : au XIXe siècle, l’héritage était omniprésent. Il ne structurait pas seulement les fortunes ; il peuplait l’imaginaire social. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder la place qu’occupe cette institution dans les romans réalistes, véritables observatoires des sociétés d’héritiers. Chez Balzac, le cynique discours de Vautrin à Rastignac dans Le Père Goriot en donne peut-être l’incarnation la plus saisissante : venu faire son droit à Paris, Rastignac apprend qu’il ne rivalisera jamais, par le seul travail, avec ce que pourraient lui apporter un mariage bien doté et un héritage – fût-il nécessaire, pour cela, d’épouser Victorine après avoir fait disparaître son frère. Quelle meilleure incarnation de ce que veut dire, en termes de trajectoire individuelle, un flux successoral annuel de 25 % du PIB ? Par contraste, quel roman contemporain se saisit de ce que l’héritage impose aujourd’hui à nos existences ? Qui décrit actuellement l’importance retrouvée de l’héritage dans nos vies, la quasi-impossibilité pour qui n’hérite pas d’accéder par exemple à la propriété du logement dans les grandes métropoles, l’influence de l’héritage sur les choix familiaux, personnels et même professionnels des individus ? L’héritage a retrouvé du poids dans nos vies, mais il a largement disparu de nos représentations.

Second écart : le XIXe siècle ne se distinguait pas seulement par l’importance accordée à l’héritage, mais aussi par la surprenante pluralité des solutions imaginées pour le réformer. Là où nos débats se réduisent le plus souvent à savoir s’il faut taxer davantage ou moins les successions, l’héritage apparaissait alors comme un terrain d’expérimentation politique. Certains en défendaient la pleine liberté ; d’autres voulaient soumettre les successions à une fiscalité progressive. Certains envisageaient de plafonner ce que l’on peut recevoir au cours d’une vie. D’autres proposaient de traiter différemment le patrimoine issu du travail propre et celui issu de transmissions antérieures. Quelques-uns allaient jusqu’à proposer de jouer les héritages à la loterie. Plusieurs voulaient faire de tous des héritiers, grâce à une dotation en capital accordée à chaque jeune adulte. D’autres, enfin, des saint-simoniens à Émile Durkheim, allaient jusqu’à penser l’abolition de l’héritage familial.

Mais l’audace de ces pensées tient moins à la diversité des solutions qu’à leur déplacement du problème. Elles invitent à penser d’autres destinataires de l’héritage. Nous concevons la transmission comme devant aller des parents aux enfants. Nombre de penseurs du XIXe siècle élargissaient ce cercle bien au-delà de la famille, parfois bien au-delà des individus eux-mêmes. L’héritage pouvait par exemple être orienté vers des collectivités locales, des associations de travailleurs, voire vers les générations futures.

Dans les années 1830, Prosper Enfantin, chef de file des saint-simoniens, propose ainsi que, à la mort, les biens n’aillent plus aux enfants, selon le principe d’hérédité, mais à une banque publique d’investissement chargée de les redistribuer, selon des principes délibérés démocratiquement, aux individus les plus aptes à les administrer – ce qu’il nomme le principe de capacité. Il ne s’agit pas seulement d’une réforme technique de l’héritage, mais d’un déplacement radical : ce qui devient objet de délibération collective, c’est la destination même des biens après la mort. C’est peut-être là le plus déconcertant pour nous. Nous débattons de savoir s’il faut taxer davantage les successions ; eux interrogeaient ce que les morts doivent aux vivants, et à quels vivants. Nous voyons dans l’héritage une affaire familiale ; eux y décelaient une allocation des ressources appelant une délibération collective sur les principes de distribution. À cet égard, ce qui frappe rétrospectivement n’est pas tant l’étrangeté de telles propositions que l’étroitesse relative de notre propre imaginaire politique.

Troisième contraste : aujourd’hui, la réforme de l’héritage est pensée comme un instrument parmi d’autres pour corriger, à la marge, les inégalités patrimoniales. Il s’agit d’atténuer leurs effets, non d’agir sur leurs causes. Au XIXe siècle, plusieurs penseurs voyaient au contraire dans la réforme de l’héritage le levier par excellence d’une transformation de la structure sociale elle-même. L’idée, aujourd’hui largement oubliée, est exprimée par Émile Durkheim avec une simplicité déconcertante : la propriété individuelle « commence avec l’individu pour finir avec lui ». Qu’est-ce qui justifie, en effet, que la propriété perdure au-delà de la mort ? Pourquoi le propriétaire, devenu poussière, conserverait-il un quelconque droit de détermination sur ce qu’il a possédé de son vivant ? Si la propriété individuelle s’arrête avec l’individu, ce qu’il reste à penser est le devenir post mortem des biens. À travers l’héritage, s’esquisse alors la possibilité d’une propriété temporalisée : privée du vivant, potentiellement sociale après la mort. Là où nous voyons dans la succession le mécanisme par lequel la propriété privée se perpétue, plusieurs penseurs du XIXe siècle y décelaient le moment où elle pouvait changer de nature. Sous leur plume, l’héritage cesse d’être le sanctuaire de la propriété privée pour devenir l’un des lieux possibles de sa réinvention.

Rouvrir la question de l’héritage

Dans les conditions économiques et démographiques qui sont les nôtres, face à la grande transmission qui se prépare, une question s’impose : persistons-nous dans nos évidences successorales ? Demeurons-nous dans la séquence non interrogée parents-enfants, au risque de nous réveiller en 2040 avec une jeunesse déshéritée et des besoins collectifs vitaux (environnement, éducation, santé, logement) insuffisamment financés ? N’avons-nous pas l’intelligence collective de faire mieux ?

Il y a urgence à rouvrir la question de l’héritage. Urgence à rouvrir, avec elle, des possibles que nous avons laissés se refermer après le XIXe siècle. Car ne pourrions-nous pas profiter de la bascule de la vie à la mort pour infléchir collectivement le devenir des biens ? Ne pourrions-nous pas imaginer des institutions au sein desquelles l’usage d’une part de ces 9 000 milliards d’euros serait déterminé collectivement et démocratiquement ?

Au fond, la question est simple : avons-nous l’intelligence collective de faire de cette grande transmission autre chose que la reproduction mécanique du passé ? Une délibération collective sur ce que nous pouvons faire de cet argent du passé ne pourrait-elle pas rouvrir l’avenir aux jeunes générations et aux générations futures ? Ne pourrait-elle pas contribuer, ce faisant, à renouveler l’exigence démocratique elle-même – ce dont nos sociétés semblent avoir grand besoin ?

Peut-être les pensées oubliées de l’héritage au XIXe siècle nous rappellent-elles que ce qui nous semble politiquement impossible n’est souvent que ce que nous avons cessé d’imaginer.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-6/petite-histoire-critique-de-l-heritage.html?item_id=8010
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