Patrimoine et dynamiques économiques : constitution, détention, concentration, circulation
Basculant historiquement d’une prépondérance des terres agricoles à des actifs financiers, la composition du patrimoine national de la France a beaucoup évolué. Les Français, qui possèdent surtout leur logement, disposent d’un patrimoine élevé mais inégalement réparti. Le pays connaît une hausse contemporaine des inégalités patrimoniales. Ces dernières, bien plus élevées que les inégalités de revenus, alimentent des débats fondamentaux sur la répartition et la transmission.
La richesse attire et fascine. Elle a, de tout temps, nourri l’envie, parfois la fierté nationale 1. Sorti à la fin d’octobre 2025, le film La Femme la plus riche du monde, librement inspiré de la vie de Liliane Bettencourt, principale actionnaire de L’Oréal, a obtenu un César en 2026 (celui du meilleur acteur pour Laurent Laffitte) et approché le million de spectateurs en France au cours des trois mois de son exploitation. Pendant près de quatre ans, Bernard Arnault, PDG et actionnaire de LVMH, a été l’homme le plus riche du monde ; c’est aujourd’hui Elon Musk 2.
La richesse, la fortune font référence au patrimoine. C’est un terme polysémique désignant, selon les contextes, des entités très diverses, qui ont cependant toutes en commun certaines caractéristiques : il s’agit toujours d’un stock, durable et transmissible de diverses manières, résultant souvent d’une accumulation. On pense aux Journées du patrimoine, qui mettent à l’honneur le bâti ancien ; on parle aussi volontiers de patrimoine génétique, de patrimoine culturel, de patrimoine immatériel (UNESCO), de patrimoine naturel. Les économistes s’y intéressent depuis les débuts de la discipline, comme l’illustre le célèbre ouvrage fondateur d’Adam Smith, La Richesse des nations (1776) 3. Comme les comptables nationaux, ils n’en considèrent toutefois qu’une petite partie, celle qui engendre des revenus pécuniaires ou des services marchands et qui a, de ce fait, une valeur marchande, faute de pouvoir évaluer aisément les autres éléments de la richesse, pourtant potentiellement importants 4.
La valeur des différents éléments du patrimoine – les actifs – est déterminée par les marchés de ces actifs : marché du logement, marchés fonciers, marchés financiers. Sur ces marchés, la demande émanant des investisseurs qui souhaitent acquérir ces actifs dépend principalement du rendement anticipé de l’actif ou du service que l’on en attend (dans le cas du logement). L’offre est, quant à elle, soit déterminée par des contraintes physiques – le foncier disponible, la construction de logements, par exemple –, soit par l’émission de titres financiers ou la vente de ceux qui en détiennent. Résultant de la confrontation de l’offre et de la demande, sur ces marchés généralement très bien organisés et très liquides, le prix de chaque actif est donc éminemment variable, ce qui explique les rapides retournements de fortune et les fréquents changements dans les classements.
Cet article propose une vision d’ensemble du patrimoine de la France et des Français, de sa composition, de sa détention et des évolutions longues de ses différentes caractéristiques économiques. La première partie présente l’évolution globale du patrimoine sur longue période ; elle en décrit la structure actuelle et sa détention par les différentes catégories d’agents économiques. La deuxième discute différents aspects des inégalités patrimoniales. La troisième partie insiste sur l’importance du logement dans le patrimoine de la grande majorité des Français.
1. Toujours plus, et toujours plus d’actifs financiers
La valeur du patrimoine peut varier sous l’effet de deux processus : soit par accumulation (ou destruction), soit par changement dans la valorisation marchande des éléments qui le composent. Au cours des deux derniers siècles, la croissance du patrimoine national net par tête de la France a été spectaculaire : en monnaie constante (hors inflation), sa valeur a été multipliée par plus de 30, l’essentiel de l’augmentation ayant eu lieu après la Seconde Guerre mondiale (graphique 1.1). En 2024, il était de 219 624 € 5.
1.1. — Patrimoine net par tête en France, 1800-2023, en euros constants (2023)
Source : World Inequality Database.
Les deux grandes guerres du XXe siècle ont eu un effet massif sur le patrimoine français, que l’on décèle sur le graphique 1.1, mais plus visible sur le graphique 1.2, où la richesse nationale est exprimée en années de revenu national. Représentant entre 7 et 8 années de revenu national depuis la fin du Premier Empire, le patrimoine français s’est littéralement effondré pendant la Première Guerre, sous l’effet des destructions physiques et de l’inflation, qui a laminé la valeur réelle des actifs financiers, puis du grand krach boursier de 1929. Après un bref regain dans les années 1930, la Seconde Guerre mondiale a de nouveau amputé le patrimoine national, qui ne s’est reconstitué que beaucoup plus lentement que la croissance pendant les Trente Glorieuses, de sorte qu’il n’atteint pas encore les 7 années de revenu national en 2023, malgré une accélération forte de son accroissement depuis la fin du siècle dernier.
1.2. — Capital sur revenu national en France, 1800-2023
Source : World Inequality Database.
La composition du patrimoine national a beaucoup évolué au fil des siècles, reflétant les changements dans les prix relatifs des biens et des services produits, donc dans les rendements
1.3. — Composition du patrimoine brut de la France en 2024, en %
Source : INSEE.
Le patrimoine national est détenu par les différentes entités résidentes, regroupées par les comptables nationaux en secteurs institutionnels, et par le reste du monde (les non-résidents) (graphique 1.4). Mais ces mêmes entités ont également des dettes les unes envers les autres, dont une part importante constitue les actifs financiers (actions, obligations, etc.) (graphique 1.5), de sorte que la structure de détention de la richesse nette des secteurs, c’est-à-dire des patrimoines, est bien différente de celle de la détention des actifs : plus des trois quarts du patrimoine national sont détenus par les ménages (graphique 1.6) 7.
1.4. — Actif brut par secteurs institutionnels en France en 2024, en % du total
Source : INSEE.
1.5. — Passifs financiers par secteurs institutionnels en France en 2024, en % du total
Source : INSEE.
1.6. — Patrimoine net par secteurs institutionnels en France en 2024, en % du total
Source : INSEE.
2. Des inégalités patrimoniales qui se creusent
Les ménages détiennent le patrimoine national ; mais pas tous, et sa répartition est très inégale. Selon l’âge, bien sûr : la théorie du cycle de vie (Modigliani, 1986) montre que l’accumulation patrimoniale (l’épargne) est principalement le fait des personnes d’âge actif, ce qui suggère que la richesse individuelle aura une forme en cloche : croissante entre 25 ans et environ 65-70 ans, décroissante ensuite. À quoi se superpose la transmission intergénérationnelle des patrimoines, principalement sous forme d’héritage, qui, en raison de l’augmentation de l’espérance de vie, est perçu de plus en plus tard dans le cycle de vie.
Mais, au sein même de chaque tranche d’âge et dans la population tout entière, le degré d’inégalité dans la répartition des patrimoines est beaucoup plus important, et bien supérieur à l’inégalité de répartition des revenus. En matière de patrimoine, en effet, les écarts tendent à être cumulatifs (Piketty, 2013) : d’une part à cause des héritages, qui perpétuent les inégalités ; d’autre part parce que les patrimoines les plus élevés sont composés d’actifs dont le rendement est, en moyenne, très supérieur à celui des petits patrimoines 8.
Lorsque la répartition d’une entité est très inégale, comme c’est le cas pour le patrimoine, la moyenne ne signifie pas grand-chose, car elle est fortement influencée par les très gros patrimoines. Caractériser la répartition suppose de se tourner vers d’autres indicateurs, et ils sont nombreux. Le plus simple est sans doute le patrimoine médian, celui possédé par l’individu ou le ménage qui est exactement au milieu de la répartition : 50 % de la population possède un patrimoine inférieur, et 50 % un patrimoine supérieur. L’écart entre moyenne et médiane donne une première indication de l’inégalité dans la répartition. En 2024 en France, le patrimoine médian était de 134 900 €, alors que le patrimoine moyen était de 219 624 €.
Cette moitié de la population française adulte dont le patrimoine est faible ne détient, collectivement, que 4,8 % de la richesse nationale nette, tandis que les patrimoines des 10 % les plus fortunés en représentent près de 60 %, ceux des 1 % les plus fortunés, 27,7 % (graphique 2.1). Après une longue phase de réduction de ces écarts de patrimoine, entre le début du XXe siècle et la fin des années 1980, les inégalités patrimoniales se creusent à nouveau depuis près de quatre décennies 9. Parmi les moins fortunés, certains ont même une richesse nette négative, c’est-à-dire que leurs dettes sont plus élevées que ce qu’ils possèdent : en France, un peu plus de 2 % de la population était dans cette situation en 2021 10.
2.1. — Inégalités patrimoniales en France, 1900-2023, en % du patrimoine national net
Source : World Inequality Database.
À l’autre extrémité de la répartition, la France se place au troisième rang mondial, loin derrière les États-Unis et la Chine, pour le nombre de millionnaires : en 2025, près de 3 millions de millionnaires résidaient en France (UBS, 2025). Mais est-on riche quand on est millionnaire ? Pour nombre d’entre eux, du fait de la hausse des prix de l’immobilier résidentiel, notamment dans les grandes villes, leur logement constitue l’essentiel de leur fortune.
3. Pour la majorité des ménages, leur logement
Globalement, le patrimoine brut des ménages, principaux détenteurs, est inégalement réparti en trois parts : principalement des actifs financiers, puis des actifs non financiers produits, dont le logement, enfin des actifs non financiers non produits (terrains, ressources naturelles, etc.) (graphique 3.1). Mais pour la très grande majorité des ménages disposant d’un patrimoine, c’est le logement qui en constitue l’essentiel (Casarotti et al., 2025). Environ 60 % des ménages français sont propriétaires de leur logement principal 11, et ce pourcentage est d’autant plus élevé que le patrimoine est important.
3.1. — Composition du patrimoine brut des ménages en France en 2024, en % du total
Source : INSEE.
Or, le logement n’est pas tout à fait un actif comme les autres : son acquisition nécessite souvent de contracter un emprunt, de sorte que le patrimoine net est inférieur au patrimoine brut et que les charges d’intérêt peuvent peser sur le budget du ménage accédant ; en outre, il rend un service non marchand à son propriétaire-occupant, qui, certes, n’est pas imposé 12, mais dont le coût implicite marchand augmente avec les loyers, eux-mêmes corrélés aux prix des logements. Dès lors, l’augmentation de la valeur marchande du logement, qui peut résulter de nombreux facteurs – tensions sur le foncier et coût de la construction principalement –, ne correspond pas à un véritable enrichissement de son propriétaire : pour se procurer un logement équivalent, il lui faudra aussi débourser plus, de sorte qu’il n’est ni plus ni moins riche qu’avant.
Conclusion
Dans son acception économique étroite, le patrimoine de la France s’accroît assez régulièrement et se porte bien : selon les classements UBS (2025), notre pays est au 16e rang mondial pour la richesse par adulte, et au 10e rang pour la richesse médiane, ce qui traduit un degré moindre d’inégalités patrimoniales que bon nombre d’autres pays.
Elle est certes moins riche que la Suisse, les États-Unis, le Luxembourg ou le Royaume-Uni, mais plus que l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Corée du Sud ou le Japon ; et le Français médian est plus riche que l’Américain médian.
Les inégalités patrimoniales s’y sont, comme partout, creusées au cours des quatre dernières décennies, surtout entre les plus fortunés et la grande majorité des Français, ce qui nourrit les débats sur la fiscalité du patrimoine, des revenus du patrimoine et de l’héritage.
Bibliographie
- Guido Alfani, As Gods Among Men : A History of the Rich in the West, Princeton, Princeton University Press, 2023.
- Jean Bodin, Les Six Livres de la République, 1576, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k536293.image.
- Aurélie Casarotti, Aliette Cheptitski, Alice Foucher et Louis Le Clainche, « Les montants de patrimoine détenus par les ménages en 2024 », INSEE Focus, no 371, 9 décembre 2025, https://www.insee.fr/fr/statistiques/8672665.
- Lucas Chancel, Énergie et inégalités. Une histoire politique, Paris, Seuil, 2025.
- Zsolt Darvas, Judit Krekó, Anna Laczkovich, Nina Ruer, Unequal Wealth : Exploring socioeconomic disparities across the EU, Eurofound, Publication Office of the European Union, 15 septembre 2025. https://www.eurofound.europa.eu/en/publications/all/unequal-wealth-exploring-socioeconomic-disparities-across-eu#overview.
- INSEE, Comptes de patrimoine, 28 mai 2025. https://www.insee.fr/fr/statistiques/8574720?sommaire=8574832#titre-bloc-8.
- Franco Modigliani, « Cycle de vie, épargne individuelle et richesse des nations » (traduction française de la conférence Nobel), Revue française d’économie, vol. 1, no 2, 1986.
- Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2013.
- Adam Smith, La Richesse des nations (1776), traduction française de Germain Garnier, 2 tomes, Paris, Flammarion, 2022 et 2025.
- Joseph E. Stiglitz, Amartya Sen, Jean-Paul Fitoussi, Rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social, septembre 2009, https://www.vie-publique.fr/files/rapport/pdf/094000427.pdf.
- UBS, Global Wealth Report, 2025, https://www.ubs.com/global/en/wealthmanagement/insights/global-wealth-report.html.
- World Inequality Database, https://wid.world/fr/country/france-2/.
- Pour une passionnante histoire des riches dans le monde occidental, de leurs rapports avec la société et de la manière dont ils sont perçus par leurs contemporains, voir Alfani (2023).
- La roue de la fortune tourne, un peu. Selon le classement du magazine américain Forbes publié le 10 mars 2026, l’héritière de Liliane Bettencourt était, en 2025, la deuxième femme la plus riche du monde, tandis que Bernard Arnault pointe désormais à la septième place des fortunes mondiales.
- Deux siècles avant Adam Smith, un autre grand auteur avait, quant à lui, eu cette formule, également célèbre : « Il n’est de richesse que d’hommes » (Bodin, 1576).
- Au cours des deux dernières décennies, de nombreux chercheurs ont tenté d’évaluer le patrimoine naturel, notamment pour en mesurer l’évolution au cours du temps, dans le cadre de réflexions sur la soutenabilité de nos modes de développement économique. Voir notamment le rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009).
- En 2024, le patrimoine net par tête atteignait 275 727 € en Allemagne, 272 827 € aux États-Unis.
- Alors que les machines et autres biens et services durables utilisés dans la production par les autres secteurs sont comptabilisés à leur actif non financier produit, les biens durables possédés par les ménages autres que les bâtiments – voitures, équipements ménagers, etc. — ne le sont pas, faute de données comptables sur leur amortissement. Notons aussi que, dans ce graphique et ceux qui suivent, le secteur « Institutions à but non lucratif au service des ménages », dont le patrimoine est faible, a été consolidé avec celui des ménages.
- Les sociétés financières disparaissent du paysage, car leurs dettes équivalent pratiquement à leurs actifs. Il en va de même, actuellement, pour le reste du monde, ce qui pourrait ne plus être le cas si la France accumulait des déficits de sa balance courante. Notons enfin que si l’actif net des administrations publiques est positif, celui de l’État, qui en est une composante, est négatif du fait du montant colossal de la dette publique.
- Les actions, obligations et autres produits financiers rapportent, en moyenne, beaucoup plus que le logement individuel et les livrets d’épargne que détiennent la grande majorité des ménages. En outre, les ménages détenteurs d’un gros patrimoine peuvent accéder à de meilleurs conseils en gestion de portefeuille et, bien souvent, échapper à l’impôt.
- La part de la richesse nationale détenue par les 50 % les moins fortunés a atteint un maximum de 9,5 % en 1987.
- Mais cette proportion était de 14 % aux Pays-Bas et en Irlande, de 8 % en Allemagne et en Espagne, en 2014, au lendemain de la crise financière (Eurofound, 2025). À noter toutefois qu’il s’agit de données sur un échantillon de la population totale, donc pas directement comparables avec celles de la comptabilité nationale (INSEE) ou celles issues de données fiscales (WID).
- C’est sensiblement plus qu’en Allemagne (47 %), mais moins que la moyenne de l’Union européenne (70 %).
- L’imposition des « loyers fictifs », souvent évoquée, est régulièrement refusée par l’Assemblée nationale.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-6/patrimoine-et-dynamiques-economiques-constitution-detention-concentration-circulation.html?item_id=8008
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