Hippolyte D’ALBIS

Professeur à l’ESSEC Business School, auteur d’une Économie des âges de la vie (Odile Jacob, 2026).

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La grande transmission n’aura (probablement) pas lieu

La dynamique du nombre de décès en France laisse présager une hausse des flux d’héritages. Certains n’hésitent pas à parler de « grande transmission », évoquant le plus fantastique transfert de richesse de l’histoire contemporaine : le patrimoine accumulé par les générations du baby-boom étant ainsi légué à leurs enfants. Une analyse raisonnée des données statistiques disponibles conduit cependant à relativiser l’ampleur de ce phénomène.

La grande transmission reflète l’idée que l’accroissement du nombre de décès que l’on prévoit pour les années à venir se traduira par une augmentation des sommes léguées. L’objet de cet article est d’analyser la pertinence de cette idée, qui fait beaucoup parler d’elle et qui aiguise les appétits des experts patrimoniaux, des professionnels de l’héritage et des finances publiques en mal de recettes fiscales. Elle nourrit également un ensemble de représentations plus larges sur l’évolution du capitalisme, en particulier l’idée d’un retour d’une économie dominée par les patrimoines hérités. Cet article repose sur des données publiques, un très petit nombre d’hypothèses et un raisonnement transparent. La méthode présentée doit servir à alimenter la discussion mais ne prétend pas être une prévision. Elle vise avant tout à clarifier les ordres de grandeur, à expliciter les mécanismes et à distinguer ce qui relève de la démographie de ce qui relève d’autres forces économiques

Inerties et incertitudes démographiques

Cette idée de grande transmission renvoie à une série d’intuitions relativement simples. La première est que le patrimoine des ménages a fortement augmenté au cours des dernières décennies. Cette accumulation résulte de plusieurs facteurs bien identifiés, notamment la hausse des prix de l’immobilier, le développement de l’épargne financière et des trajectoires professionnelles qui ont permis, à une large part de la population, de constituer un capital au fil du cycle de vie. Ce patrimoine demeure par ailleurs fortement concentré chez les générations les plus âgées, ce qui représente une dynamique habituelle de l’accumulation. La seconde intuition est que le vieillissement démographique conduira mécaniquement à une augmentation du nombre de décès dans les décennies à venir, sous l’effet de la structure par âge de la population. La combinaison de ces deux éléments suggère une hausse des flux de successions et de donations, à la fois en niveau et en proportion du revenu.

Ces intuitions ont été formalisées dans plusieurs travaux récents. France Stratégie propose ainsi une analyse détaillée de l’évolution des transmissions en France, en mettant en évidence le rôle central de la démographie et du niveau de patrimoine dans la dynamique des flux (Dherbécourt, 2017). Plus récemment, une étude du Crédit Agricole développe une méthode de projection reposant sur la combinaison des comptes de patrimoine des ménages et des projections démographiques afin d’estimer les montants transmis à l’horizon 2050 (Ihaddaden, 2025). Dans ces approches, le flux annuel de transmission dépend du stock de patrimoine, du taux de mortalité et de quelques paramètres correctifs, tels que la richesse relative des personnes décédées ou la part des donations. Ces travaux contribuent à donner un cadre analytique robuste, mais ils reposent sur des hypothèses qui méritent d’être discutées, en particulier celles relatives à la démographie.

La dynamique des décès est ici la variable clef. Le graphique 1 montre qu’il est probable, si le scénario central des Nations unies se réalise, que le nombre de décès continue d’augmenter au cours des prochaines décennies. Après une longue phase de stabilité entre de 500 000 et 600 000 décès annuels, la hausse observée depuis les années 2010 devrait se poursuivre. Le nombre de décès atteindrait environ 800 000 à l’horizon 2040, contre environ 616 000 aujourd’hui. Cette progression correspond à une augmentation d’un peu moins d’un tiers et s’explique presque entièrement par la structure par âges de la population, en particulier l’arrivée des générations nombreuses aux âges élevés.

Graphique 1. Nombre de décès annuels en France, en milliers (observations jusqu’en 2022 et projections à partir de 2023)

Source : Division de la population, Nations unies.

Toutes choses égales par ailleurs, une telle évolution impliquerait une augmentation du même ordre de grandeur des flux de successions. Une hausse d’un tiers est importante, mais elle reste modérée au regard des ordres de grandeur macroéconomiques. Pour fixer les idées, les recettes de la fiscalité des transmissions, droits de mutation à titre gratuit, s’élèvent à moins 17 milliards d’euros par an (Cour des comptes, 2024). Une augmentation d’un tiers représenterait donc un supplément inférieur à 6 milliards d’euros, soit un peu plus de 0,2 % du produit intérieur brut. Cette évolution, bien qu’elle puisse être significative pour certaines catégories d’acteurs, ne constitue pas en soi une transformation majeure de l’économie et des finances publiques.

Le graphique 1 met également en évidence un intervalle d’incertitude important autour de cette trajectoire. Les projections probabilistes des Nations unies indiquent qu’il existe environ 80 % de chances que le nombre de décès se situe entre 700 000 et 900 000 à cet horizon. Cet éventail relativement large rappelle que la démographie n’est pas une science parfaitement prédictive. Les évolutions de la mortalité, de la fécondité et des migrations peuvent s’écarter des trajectoires attendues. Cette incertitude est souvent sous-estimée dans les débats publics, alors même qu’elle affecte directement les projections de flux de transmission.

Évaluer les patrimoines et les flux de transmission

Pour approfondir l’analyse, il est nécessaire de préciser la manière dont ces flux sont construits. La méthode retenue ici s’inscrit dans la tradition des comptes de transferts nationaux, qui consistent à articuler les profils économiques par âges avec la structure démographique (d’Albis, 2026). Cette approche permet de relier de manière explicite les comportements individuels et les agrégats macro-économiques. Elle repose sur une idée simple, à savoir que les flux de transmission peuvent être reconstruits en combinant le patrimoine détenu à chaque âge avec la distribution des décès.

Les données de patrimoine proviennent des statistiques publiées par l’INSEE sur le patrimoine des ménages, qui distinguent les actifs immobiliers, financiers et professionnels (INSEE, 2024). Le recours au niveau des ménages est cohérent avec la réalité économique, mais il nécessite une étape d’individualisation pour relier patrimoine et décès. La procédure retenue consiste à diviser le patrimoine moyen des ménages par le nombre moyen d’adultes, qui varie selon l’âge. Il est ainsi d’environ 1,9 chez les quadragénaires et de 1,7 chez les septuagénaires. Cette approximation permet de reconstruire un profil individuel sans introduire une complexité excessive.

Le patrimoine utilisé est brut, sans correction des dettes. Ce choix est justifié par le fait que l’endettement est concentré aux âges plus jeunes, tandis que les individus âgés, qui concentrent les décès, ont généralement remboursé l’essentiel de leurs emprunts. L’impact de cette simplification sur les flux transmis est donc limité.

Le graphique 2 présente le patrimoine individuel moyen par âge en 2021. Le profil observé suit une logique de cycle de vie bien connue. On observe une forte croissance du patrimoine entre 25 et 53 ans, période durant laquelle les individus accumulent des actifs. Au-delà, le patrimoine continue d’augmenter, mais à un rythme plus modéré, jusqu’à atteindre un maximum autour de 80 ans. À partir de cet âge, une baisse marquée apparaît, traduisant des phénomènes de désépargne, de dépenses liées à la fin de vie et de premières transmissions. En niveau, le patrimoine moyen atteint environ 250 000 euros à ces âges élevés.

Graphique 2. Patrimoine brut individuel moyen par âge en 2021 (en euros)

Source : calculs de l’auteur à partir des données de l’INSEE.

En multipliant les montants moyens à chaque âge avec le nombre de décès constatés, et en faisant la somme des montants obtenus, on obtient une estimation du patrimoine total des personnes décédées. Il approche 140 milliards d’euros, soit environ 6 % du PIB de 2021. Ce montant est inférieur à celui avancé dans certaines analyses, mais il n’existe pas de mesure officielle consolidée, ce qui rend les comparaisons délicates. L’objectif est ici de disposer d’un ordre de grandeur cohérent, qui servira de base pour analyser les évolutions.

Une « grande transmission » à relativiser

La démarche consiste ensuite à isoler l’effet de la démographie. Pour cela, on utilise les distributions par âges des décès du scénario central des Nations unies, disponibles jusqu’en 2100, dont la somme correspond aux valeurs indiquées dans le graphique 1. En les appliquant au profil de patrimoine observé en 2021, on mesure l’évolution du patrimoine des décédés en part du PIB dans un cadre où seule la démographie varie.

Le résultat est présenté dans le graphique 3. Il montre que le patrimoine transmis augmente bien en part du PIB, mais dans des proportions nettement plus faibles que ne le suggère la hausse du nombre de décès. À l’horizon 2042, ce patrimoine dépasse légèrement 7 % du PIB, puis se stabilise jusqu’au milieu des années 2060 avant de diminuer. L’augmentation totale est de l’ordre de 17 %, soit une hausse deux fois inférieure à celle des décès.

Graphique 3. Estimation de l’évolution du patrimoine des personnes décédées en part du PIB

Source : calculs de l’auteur à partir des données de l’INSEE.

L’augmentation attendue n’est donc pas phénoménale. Elle s’explique par la structure du profil de patrimoine et par la distribution des décès. Le patrimoine diminue après 80 ans, alors que les décès se concentrent précisément à ces âges. Aujourd’hui, un peu plus de 60 % des décès concernent des personnes de plus de 80 ans, et cette proportion devrait atteindre environ 70 % dès le milieu des années 2030. Autrement dit, une part croissante des transmissions provient d’individus dont le patrimoine est déjà en phase de décroissance. Ce mécanisme limite fortement l’impact de la hausse du nombre de décès sur les montants transmis.

Au total, l’évolution démographique probable ne devrait pas engendrer, à elle seule, une « grande transmission » au sens d’une augmentation spectaculaire des flux d’héritages. L’effet mécanique du vieillissement apparaît réel mais quantitativement limité.

Une évolution plus marquée pourrait en revanche se produire si le patrimoine continuait d’augmenter fortement, en particulier aux âges élevés. Cela supposerait que le rendement du patrimoine demeure durablement supérieur à la croissance du produit intérieur brut. Un tel scénario est envisageable, mais il ne découlerait pas directement du vieillissement démographique.

En effet, le vieillissement est associé à des forces contradictoires. Il tend à ralentir la croissance économique, mais il peut également s’accompagner d’une baisse des rendements du capital, liée à une moindre accumulation et à des transformations des comportements d’épargne. L’effet global sur le rendement du patrimoine est donc ambigu et probablement limité. Dans ce contexte, il est peu probable que la seule dynamique démographique conduise à une divergence durable entre rendement du capital et croissance.

Des rendements durablement plus élevés du patrimoine par rapport à la croissance seraient plus vraisemblablement associés à des dynamiques de concentration des richesses, à des évolutions institutionnelles ou à des transformations profondes des marchés d’actifs. Il s’agit là de phénomènes économiques et sociaux qui ne relèvent pas directement de la démographie. En ce sens, la grande transmission, si elle devait advenir, serait moins la conséquence mécanique du vieillissement que celle de transformations plus larges dans la distribution et la valorisation du capital.

Bibliographie

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-6/la-grande-transmission-n-aura-probablement-pas-lieu.html?item_id=8011
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