Protéger le patrimoine culturel
La notion de patrimoine se dilate, tandis que musées et monuments rencontrent des difficultés budgétaires grandissantes. Quand les priorités de soutien vont plus à la création qu’à la préservation, il importe de souligner la rationalité économique de l’entretien et de l’investissement. Face aux altérations concrètes et aux gesticulations politiques, il faut démontrer et innover.
Comme toujours quand il est question de patrimoine culturel, il faut commencer par citer André Chastel. Et d’abord ce qu’écrit le jeune historien d’art le 22 janvier 1946, dans « Les monuments détruits », deuxième de la série d’articles qu’il donne au Monde, au lendemain de la guerre, sur les problématiques de la reconstruction et la nécessité d’y inclure l’impératif de préservation du patrimoine : « Les œuvres d’art, qui semblent à certains si inutiles, ne disparaissent pas sans accroître la solitude et le malheur de ceux qui vivaient, même distraitement, auprès d’elles. » Et c’est pourquoi, affirme-t-il alors avec optimisme, « les réfugiés des villes détruites ne trouveront pas vain qu’on s’obstine à préserver aujourd’hui et, demain, à restaurer la cathédrale et le château qui étaient le cœur de leur cité ».
Trente ans plus tard, et alors qu’il a su convaincre André Malraux de créer, en 1964, l’Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France, pour identifier le patrimoine à préserver avant qu’élus et aménageurs ne le détruisent par inadvertance, Chastel s’invite à nouveau dans Le Monde pour s’inquiéter de « l’avenir tremblant du patrimoine » (19 avril 1975). Il est, selon lui, entre les mains de l’État parce que celui-ci « finit toujours par avoir la responsabilité d’apporter normes et contraintes que tous devraient s’appliquer à eux-mêmes ». Mais peut-on vraiment compter sur l’État pour contraindre « la collectivité locale, enthousiaste des vertus du “bulldozer”, les grandes administrations, comme la Cour des comptes ou l’Éducation nationale… qui ne savent pas tirer parti d’un château, d’une abbaye ; les ingénieurs de l’équipement ou même les ministres qui […] ne savent pas tracer l’autoroute où il faudrait », quand la résistance est plus fatigante et coûteuse que la complaisance, et que sévit « le génie de l’autodestruction, l’art du vandalisme », titre d’un chapitre de son ouvrage posthume, Introduction à l’histoire de l’art français (1993) ? « Peut-être faut-il rappeler, avait-il en effet écrit en 1980, que dans toute société le patrimoine se reconnaît au fait que sa perte constitue un sacrifice et que sa conservation suppose des sacrifices. »
L’expansion du périmètre patrimonial
Sauf que l’époque ne se prête pas au sacrifice, et moins encore aujourd’hui qu’en 1980. Depuis les premiers articles de Chastel, la notion de patrimoine s’est en outre considérablement dilatée, et avec elle le coût de sa conservation et de sa transmission aux générations futures. Accroissement quantitatif en premier lieu : par rapport aux années 1940, le nombre d’édifices protégés a triplé (de 16 000 à près de 47 000), et les chiffres du patrimoine mobilier ont explosé, les collections des musées de France comptant désormais plus de 80 millions d’unités. Il en est de même pour les archives publiques, leur rythme annuel d’accroissement étant aujourd’hui de 20 % pour les fonds papier et de 23 % pour les fonds numériques. L’espace qu’elles requièrent double donc tous les cinq ans pour le papier et tous les quatre ans pour le numérique, ce qui explique qu’en 2023 il a fallu anticiper la construction d’un deuxième bâtiment pour les archives nationales à Pierrefitte-sur-Seine, celui ouvert en 2013 devant être saturé dès 2027. C’est aussi le motif de la forte croissance des emplois archivistiques de l’État depuis les années 1990 (+ 23 %) – malgré un tassement récent –, compensée par la baisse des emplois publics dans d’autres secteurs du patrimoine, notamment ceux affectés à l’entretien des monuments historiques dans les Directions régionales des affaires culturelles (DRAC). Ainsi s’explique la non-consommation chronique des crédits d’entretien déplorée par le Parlement, d’où une dégradation de l’état sanitaire des édifices protégés qui a pour corollaire des coûts de restauration plus élevés.
Or, si la protection juridique, classement ou inscription au titre des monuments historiques, contribue à la conservation d’un édifice, elle ne suffit pas à la garantir, comme le montre le cas de la piscine Molitor, exemple remarquable d’architecture sportive Art déco inaugurée en 1929. Désaffectée en 1989, elle est inscrite en 1990 afin d’empêcher son propriétaire, la ville de Paris, de la démolir pour y substituer un complexe hôtelier. La ville la laisse alors à l’abandon et au pillage de ses éléments décoratifs, ce qui conduit à sa ruine puis à sa destruction, en 2012, pour la remplacer par… un complexe hôtelier doté d’une piscine imitant l’original disparu. Un sort identique a frappé le casino d’Aix-en-Provence, lui aussi daté des années 1920, inscrit en 1995 puis radié en 2003, l’État s’étant finalement incliné devant la volonté de la ville de le remplacer par un casino Partouche ressemblant à un hypermarché. Une protection juridique qui n’est pas assortie de travaux de conservation ne constitue donc qu’une gesticulation, utile surtout pour l’autorité qui la décide et donne ainsi l’impression qu’elle agit.
La dilatation du champ patrimonial dans les dernières décennies est aussi et surtout de nature qualitative, avec l’extension aux « nouveaux patrimoines » (industriel, scientifique et technique, vernaculaire, végétal, naturel, ethnologique) puis au patrimoine immatériel. Dans le même temps, le champ d’intervention des politiques publiques s’élargissait aussi, y compris dans le domaine culturel. Et la dégradation des finances publiques réduisait les marges de manœuvre budgétaires, pour l’État comme pour les collectivités territoriales, majoritaires dans les financements et la détention du patrimoine, tant pour les monuments et les musées que pour les archives et les bibliothèques.
La création privilégiée par rapport à la préservation
Prise dans cet effet de ciseau, la cause du patrimoine peut paraître moins prioritaire à nos gouvernants et devient difficile à défendre sur le seul terrain du symbolique, même si le droit et l’opinion publique sont de son côté. Rappelons en effet que, depuis la Constitution de 1946, la République « garantit l’égal accès de tous à la culture », un « droit-créance », comme disent les juristes, qui soumet les pouvoirs publics à une obligation de résultats, et non pas seulement de moyens, dans « la politique de sauvegarde, de protection et de mise en valeur du patrimoine culturel ». Depuis Malraux, c’est la première des missions du ministère de la Culture, tout comme c’est la première sortie culturelle des Français : 67 % d’entre eux fréquentent chaque année musées ou monuments, 53 % les cinémas, 35 % les salles de spectacle ou de concert, et le public du patrimoine est moins urbain et surtout moins parisien que celui du spectacle vivant, et plus jeune qu’on ne le pense (40 ans en moyenne). C’est pourquoi, d’ailleurs, les meilleurs défenseurs du patrimoine sont les élus locaux, plus à l’écoute de leurs concitoyens que les élus nationaux. Au contraire, et sauf quelques exceptions, dont Roselyne Bachelot est la plus récente, on sent bien que, pour les ministres de la Culture, le patrimoine passe après la création, et les artistes vivants, avant les vieilles pierres – ce qui est humain…
Plus ennuyeux, cette préférence se traduit dans le budget du ministère. Si celui du patrimoine est encore le plus important en volume, notamment parce qu’il finance aussi l’architecture, sa part dans les crédits pour la culture diminue constamment depuis Malraux (de plus de 50 % en 1959 à 30 % en 2026), et quand leur total baisse, il contribue davantage que les autres – deux fois plus en 2026 que l’ensemble du ministère. Il est en effet plus facile de tailler dans les investissements que dans les subventions, et les élus préfèrent toujours les travaux neufs à l’entretien de l’existant. Quand on y regarde de plus près, on constate que si, depuis trente-cinq ans, le budget du ministère de la Culture a augmenté de 32 % en euros constants, la croissance de celui du patrimoine est trois fois moindre (11,6 %), alors que son périmètre s’est, on l’a vu, considérablement élargi et que la part des archives et de l’archéologie y est de plus en plus importante. Les monuments et les musées sont donc les moins bien servis : leurs budgets n’ont crû respectivement que de 6,4 % et 3,6 % en euros constants depuis 1990, soit une baisse en valeur réelle si l’on tient compte de l’indice INSEE des prix d’entretien et d’amélioration des bâtiments et non pas seulement de l’indice général des prix. Et le fléchissement de l’effort de l’État n’est pas compensé par les collectivités territoriales, exposées elles aussi à la croissance de leurs charges, notamment dans le domaine social. Les communes ont désormais le plus grand mal à financer leurs églises, dont seule une minorité est protégée et bénéficie, à ce titre, d’une subvention de l’État. Les départements et les régions réduisent, de leur côté, leurs aides à la culture, et notamment au patrimoine.
Le patrimoine en péril
Il faut donc craindre une contraction des chantiers patrimoniaux, dans un marché du bâtiment déjà fragilisé. Au début des années 2020, l’activité restait cependant dynamique dans le patrimoine protégé. Mais c’est depuis lors qu’est intervenu le recul de l’État sur le front du patrimoine, qui affecte surtout les aides attribuées par les DRAC au patrimoine des communes et des particuliers. Et d’autres signaux inquiètent, le plus alarmant étant la chute des emplois dans les métiers d’art, qui ont perdu 25 % de leurs effectifs entre 1995 et 2019, pendant que ceux des professions culturelles décollaient (+ 70 %), notamment dans les arts visuels (+ 140 %). Une fois détruits, ces emplois très qualifiés sont difficiles à recréer, comme le constatent les entreprises de restauration des monuments historiques, qui peinent encore plus que celles des travaux neufs à recruter les compétences dont elles ont besoin.
Le grand chantier de Notre-Dame a heureusement réveillé des vocations, par une intelligente communication sur l’intérêt de ces métiers, largement relayée par les médias. Mais on sait qu’il a été financé par un élan exceptionnel de générosité, qui ne se renouvellera pas à ce niveau. La relance ne peut s’installer que si l’État offre aux entreprises et aux artisans la visibilité dont ils ont besoin pour investir dans la formation de nouveaux compagnons, comme ont pu le faire les lois de programme pour le patrimoine des ministères Malraux, Léotard et Toubon, un outil budgétaire toujours utilisé aujourd’hui pour les investissements dans la recherche, la justice et la défense, mais dont le patrimoine a cessé de bénéficier depuis trente ans.
Il en aurait pourtant bien besoin. Car la situation des musées et des monuments est devenue critique. Les premiers affrontent la dégradation de leurs infrastructures techniques, et parfois même de leurs bâtiments, et sont trop souvent amenés à fermer une partie de leurs salles. Les malheurs récents du Louvre en sont l’exemple le plus frappant. Mais il y en a beaucoup d’autres, comme celui du musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, qui a dû, pour ce motif, réduire de 60 % son parcours de visite, comme l’ont relevé les députés en examinant le projet de loi de finances pour 2026.
L’état sanitaire du patrimoine monumental n’est pas meilleur : les deux tiers des 46 700 monuments protégés nécessitent des travaux, près du quart sont dans un état mauvais ou périlleux, qui s’aggravera encore si on n’y programme pas de travaux, ce qui est le cas pour la moitié d’entre eux. Parmi les monuments en péril, la moitié sont des propriétés communales et 62 % sont dans des zones rurales. Enfin, le parc privé se détériore plus vite que les autres, l’État priorisant de plus en plus le sien.
Le patrimoine : un investissement rentable
Comment convaincre le gouvernement de ne pas sacrifier le patrimoine aux urgences de l’heure, de privilégier l’effort continu et sur le long terme plutôt que la navigation à vue, et de préférer la transmission à l’événementiel ? Tentons un raisonnement économique, celui de la rentabilité des investissements publics dans le patrimoine, qui, avec le tourisme qu’il engendre, occupe entre 250 000 et 300 000 emplois en France, dont 40 000 à 60 000 sur les chantiers, et dont le poids économique avoisinait les 5 milliards d’euros en 2019. Comme le note Atout France sur son site en mars 2025, le patrimoine culturel est en effet « l’attrait no 1 de la destination France, grâce à une offre plurielle répartie sur l’ensemble du territoire ».
Cette rentabilité est certaine, mais difficile à évaluer précisément, comme l’a observé en 2010 le sénateur d’Eure-et-Loir Albéric de Montgolfier dans son rapport intitulé « La valorisation du patrimoine culturel ». Il y concluait tout de même que chaque euro (public ou privé) investi dans le seul patrimoine monumental en rapportait dix fois plus en matière d’activités économiques directes et indirectes, principalement dans le secteur touristique ; rapporté aux seuls investissements publics, le coefficient multiplicateur grimperait à 12,5.
D’autres études ont conclu à des coefficients multiplicateurs de 19 (étude de l’économiste Xavier Greffe en 2002) ou de 28 (étude du ministère de la Culture en 2009), mais en comparant cette fois les investissements publics dans le patrimoine monumental et muséal et leur impact économique global. Le ministère estimait également que chaque euro d’investissement public rapporte 2,70 euros de recettes fiscales (hors recettes sociales), principalement perçues par l’État grâce à la TVA, alors qu’il n’apporte lui-même que la moitié du financement public. Cette dernière donnée est la plus convaincante au regard de l’équilibre des finances publiques. Avec un autre mode de calcul fondé sur les seules recettes fiscales et sociales du tourisme en 2024, et sur l’hypothèse raisonnable que 20 % de ces recettes sont dues à l’attrait du patrimoine monumental et muséal, on arrive à un coefficient multiplicateur proche de celui du ministère (2,5), et à la conviction que c’est du côté du tourisme qu’il faut chercher les recettes supplémentaires nécessaires pour l’entretenir, puisque ses clients en visitent gratuitement une bonne partie.
J’ai donc récemment proposé (Alerte sur le patrimoine, « Tracts », Gallimard, 2026) de créer, comme on l’a fait pour financer les grandes infrastructures de transport, une taxe additionnelle à la taxe de séjour affectée à l’entretien du patrimoine d’accès gratuit, ce « blanc manteau d’églises » qui façonne le paysage de la France depuis le Moyen âge et que les communes n’arrivent plus à préserver de la ruine.
Dans son rapport de 2010, Albéric de Montgolfier estimait cependant que l’investissement dans d’autres équipements touristiques que le patrimoine peut être encore plus rentable, en attirant un tourisme de masse, et que l’argument ne peut donc pas suffire à convaincre d’augmenter, ni même de stabiliser, les financements publics. Mais l’exemple cité, celui de Disneyland Paris, est probablement le seul probant et ne convainc donc pas. Depuis 2010, au demeurant, la fréquentation de ce parc de loisirs a chuté de 30 %, et la première place qu’il occupait alors dans les sites touristiques européens est aujourd’hui prise par Notre-Dame de Paris, qui a reçu en 2025 trois millions de visiteurs de plus que lui, et deux millions de plus qu’avant l’incendie de 2019.
Cet exemple montre aussi aux sceptiques qu’investir dans le patrimoine a un effet direct sur la fréquentation touristique. C’est bien la restauration de la cathédrale parisienne qui a entraîné ce surcroît de visiteurs et l’augmentation de la fréquentation internationale de la France par rapport à 2024, année olympique, pourtant. Et, en l’occurrence, c’est l’État qui empoche les recettes fiscales, mais c’est la générosité du public qui a financé les travaux. Il est temps maintenant de lui rendre la pareille.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-6/proteger-le-patrimoine-culturel.html?item_id=8018
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