Martine VALO

Journaliste au « Monde » (service Planète).

L'eau à l'épreuve des changements climatiques

Lorsque les scientifiques évoquent le réchauffement de la planète, il ne s'agit pas seulement de l'augmentation de la température à la surface de la terre, mais aussi des modifications de l'océan. Sous l'effet de la chaleur qu'il absorbe, celui-ci se dilate, ce qui provoque une montée des eaux. Ce phénomène influence en fait tout le cycle hydrique de la planète, du débit des fleuves aux régimes de précipitation.

Il n'y a guère eu de neige à Noël 2015. Avec 22 °C à New York, 2 °C au pôle Nord, ce réveillon à la douceur printanière a de quoi nous interpeller. Selon l'Agence océanique et atmosphérique américaine (NOAA), l'année écoulée a été la plus chaude sur cette planète depuis les premiers relevés météorologiques, en 1880. Le problème, c'est que ces performances la placent devant 2014, 2010, 2013, 2005 et 2009, déjà classées comme exceptionnelles.

« Le réchauffement du système climatique est sans équivoque et, depuis les années 1950, beaucoup de changements observés sont sans précédent depuis des décennies, voire des millénaires. L'atmosphère et l'océan se sont réchauffés, la couverture de neige et de glace a diminué, et le niveau des mers s'est élevé », constatent sans ambiguïté les scientifiques du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) dans leur cinquième rapport d'évaluation, rendu en 2014. Les évolutions qui s'annoncent vont avoir des conséquences pour l'ensemble des écosystèmes. Si elles ne nous apparaissent pas encore toutes, les catastrophes qui se sont enchaînées en 2015 nous laissent entrevoir ce que peut être la violence des éléments sous l'effet du réchauffement.

Au moins vingt-cinq tempêtes tropicales majeures ont sévi dans le Pacifique, dont l'ouragan Patricia - le plus violent jamais observé dans le Pacifique nord-est - sur les côtes du Mexique et le cyclone Pam qui a dévasté l'archipel du Vanuatu. Or ces phénomènes se déclenchent en fonction de la température des couches superficielles de l'océan. La fréquence et l'intensité des événements extrêmes ont augmenté selon une répartition inégale dans le monde, observe le Giec, qui pronostique une accentuation « probable » à l'avenir.

S'efforcer de réduire les émissions de gaz à effet de serre générées par les activités des sociétés humaines constitue la seule réponse raisonnable, ont estimé les 195 délégations internationales venues participer à Paris, en décembre, à la 21e Conférence des parties à la Convention-cadre sur les changements climatiques, la fameuse COP21. Tâcher de ne pas laisser le thermomètre planétaire grimper de 2 degrés, voire de 1,5 degré comme l'ont demandé les petites îles du Pacifique menacées de submersion : voilà le credo auquel ont abouti ces deux semaines d'intenses tractations.

L'eau à la COP21

Le texte de l'accord de Paris, approuvé le 12 décembre dans l'enthousiasme, l'émotion même, ne dit à peu près rien d'autre. Rien, en tout cas, au sujet de l'eau, qui constitue en elle-même une composante essentielle du climat. Car elle n'est pas seulement une ressource précieuse, indispensable à l'agriculture, à la production d'énergie, à la vie sur Terre. Lorsqu'elle forme la fantastique masse de l'océan, qui occupe 71 % de la surface de la Terre, elle joue aussi le rôle d'un puissant thermostat, emmagasinant du dioxyde de carbone (CO2) et produisant de l'oxygène.

Alors, pendant la COP21, un intense lobbying parti des milieux scientifiques s'est opéré pour réclamer que les États demandent au Giec de se pencher sur la question hydrique et de lui consacrer un rapport spécifique. Le Maroc a par ailleurs déjà prévenu qu'il veillerait à ce que la même impasse ne se reproduise pas lors de la prochaine COP, à Marrakech, en novembre 2016.

Le réchauffement de la planète ne doit pas nous faire avant tout penser à la température à la surface de la Terre, explique le climatologue Jean Jouzel, « car 1 % seulement de la chaleur additionnelle due aux gaz à effet de serre va dans l'atmosphère, tandis que 93 % vont dans les océans, et le reste dans les glaces et les sols, assurait ainsi l'ancien vice-président du Giec dans un entretien au Monde, le 29 décembre 2015. C'est donc davantage l'élévation du niveau des mers, due à la dilatation des eaux et à la fonte des glaces, qui témoigne du réchauffement en cours. Nous n'avons pas encore les données complètes pour 2015, mais la hausse du niveau marin se poursuit et s'accentue ».

Avec tout ce qu'il absorbe depuis l'ère préindustrielle, l'océan se dilate de plus en plus vite. Il est monté de 1,7 millimètre par an en moyenne de 1901 à 2010, mais de 3,2 mm par an depuis 1993. D'ici la fin du XXIe siècle, selon les différents scénarios du Giec, le niveau des mers devrait connaître une élévation de 55 centimètres à 82 centimètres par rapport à 2005. Pas de façon uniforme : l'Asie devrait être la plus touchée, car la surface du Pacifique occidental grimpe trois fois plus vite que la moyenne mondiale.

Impact sur le débit des fleuves

Sur les îles Kiribati, dans le delta du Brahmapoutre, au Bangladesh, des habitants vivent déjà avec de l'eau dans leurs maisons presque à chaque marée haute. Ce phénomène génère aussi de fortes érosions et accentue le recul généralisé des côtes - des plages de plusieurs dizaines de mètres de profondeur disparaissent en quelques années -, il menace en outre d'intrusions salines les réserves d'eau douce contenues dans les aquifères côtiers et suscite des crues inédites près des rivages lors des tempêtes. Par exemple, en Camargue - un delta drainé de toutes parts -, les étangs ont de plus en plus de mal à évacuer leur contenu dans la Méditerranée. On peut ajouter à ce sombre tableau des impacts indirects sur la biodiversité de zones littorales.

La fonte des glaces contribue au mouvement. Sur terre, elle peut avoir des effets plus spectaculaires encore. Sur les hauts sommets, la résorption des glaciers est si brutale qu'elle peut former des vagues géantes - des « tsunamis des montagnes » - emportant tout sur leur passage, comme cela a été récemment le cas au Pérou et sur les contreforts de l'Himalaya.

Quant aux masses de glace des calottes polaires, elles régressent à vitesse accélérée. Depuis les premières observations par satellite de 1979, la banquise de l'Arctique a diminué de 3,5 % à 4,1 % par décennie (ce n'est pas le cas de celle de l'Antarctique). Avant le milieu du siècle, l'océan du Grand Nord a de grandes probabilités d'être presque libre de glace en septembre.

Les bouleversements en cours de la cryosphère (glaces à la surface du globe terrestre) ont un impact sur les débits des fleuves et, du coup, sur la qualité de l'eau. Les taux de salinité sont en train de varier dans le milieu marin - notamment à cause du réchauffement plus rapide en surface que dans les grands fonds -, les courants océaniques se modifient aussi. Toutes ces évolutions influencent le cycle hydrique planétaire et, fatalement, les régimes de précipitations.

Les régions les plus salées de l'océan, où se produisent les plus fortes évaporations, ont tendance à le devenir de plus en plus, et inversement pour les moins salées. De là à en tirer de grandes généralités sur les pluies à venir, il y aurait un grand pas qu'il serait imprudent de franchir. Tout juste les scientifiques du Giec observent-ils que les épisodes de fortes précipitations sont devenus plus fréquents et plus intenses depuis un siècle en Amérique du Nord et en Europe. Le manque de données rend les conclusions hasardeuses pour d'autres contrées.

Sécheresses et pluies diluviennes

Cependant, les moyennes de précipitation ont augmenté au-dessus du Pacifique à la hauteur de l'Équateur et dans nombre de régions déjà bien humides. Elles ont diminué en revanche sur les régions subtropicales arides. Si ces tendances se poursuivent, la fin du siècle devrait connaître encore plus de pluies diluviennes et des glissements de terrain en Amérique centrale et du Sud, des sécheresses toujours plus prononcées et des feux incontrôlés dans l'ouest des États-Unis et en Australie, tandis que les régimes de mousson devraient s'étendre à des régions plus vastes et devenir plus intenses.

À l'été 2015, ce phénomène saisonnier a valu au service public de météo indienne de sérieuses remontrances. Les prévisionnistes avaient prévu un déficit de précipitations, compte tenu de l'impact du perturbateur climatique El Niño, qui avait provoqué une canicule épouvantable en mai, tuant 2 200 personnes dans le sud du pays. La mousson a entraîné en fait 24 % de pluie de plus que d'habitude et causé des centaines de morts. La Birmanie, l'Inde, le Pakistan, le Bangladesh et le Vietnam ont subi des inondations exceptionnelles. En juin, la ville de Bombay a reçu plus de 1 040 millimètres d'eau, du jamais-vu depuis 1951.

Selon Éric Guilyardi, directeur de recherches CNRS au Laboratoire d'océanographie et du climat, spécialiste des échanges océan-atmosphère, nous n'en avons pas fini avec les années sous l'emprise d'El Niño. Aujourd'hui, un épisode El Niño sur six s'avère très intense. Si les émissions de gaz à effet de serre se poursuivaient au rythme actuel, ce pourrait être un sur trois avant la fin du siècle.

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