Olivier BABEAU

Professeur à l'université de Bordeaux. Président de l'Institut Sapiens.

Hypocrite transparence

L'injonction contemporaine et permanente à la transparence est hypocrite et dangereuse. Elle nie la réalité du monde des affaires, faite de théâtre, de circonstances et de compromis. Elle relègue ce qui doit être sacré dans la vie privée à une exposition publique qui pousse au conformisme. Pour mieux vivre, il faut un peu d'opacité.

La transparence fait partie de ces idées simples à l'apparente évidence que nul ne peut contester. Elle s'est rapidement imposée comme slogan obligatoire de toute entreprise, au même titre que la RSE, la diversité ou l'inclusion. La transparence est devenue une valeur inscrite en filigrane au fronton de nos institutions, claironnée à longueur de discours. Sa vertu est censée être si évidente que sa mention n'appelle aucune explicitation des avantages attendus. On dit « la transparence » comme on dirait « le souverain bien », ou comme on dit aussi « l'intérêt général ». Si l'on étudie pourtant ses présupposés et implications, force est de constater que le projet qu'elle porte n'est pas seulement absurde, il est surtout profondément dangereux.

La transparence censément bonne

La transparence n'est jugée indiscutablement et universellement souhaitable qu'en vertu d'une conception dualiste du monde, selon laquelle le bon et le mauvais pourraient être séparés comme l'huile et l'eau. Omar Aktouf décrit comment la logique occidentale repose tout entière sur la notion du « tiers exclu », c'est-à-dire sur la binarité des options : c'est vrai ou faux, il a tort ou raison, etc. Ce n'est pas le cas des Japonais et des Extrême-Orientaux, qui « ont depuis des millénaires […] intégré dans leur façon d'être la tierce possibilité d'avoir à la fois tort et raison 1 ». Les sciences économiques ont fondé leur approche classique sur l'existence systématique supposée chez tout individu d'un ordre de préférence clairement défini (traduit par la « courbe d'utilité »). Mais faire une telle supposition revient à nier que le désir humain puisse être lui-même contradictoire : j'achète sans préférer, je veux sans vouloir, je suis sûr, mais je doute, etc. La réalité des situations humaines, c'est l'ambiguïté, le balancement, ces « sincérités successives » dont parlait Proust. Le jeu social est ainsi une mise en scène de l'ordre du monde. C'est en jetant un voile sur le chaos et en partageant des représentations qui lui donnent sens que l'on crée la société. Plus cette vision binaire du monde est contredite par les faits, plus elle se radicalise. C'est pourquoi le principe du tiers exclu s'impose aujourd'hui avec une véhémence nouvelle. Une chose doit être l'une ou son contraire. Elle ne peut être les deux à la fois. Lincoln doit être un saint ou un salaud. Pour qu'il soit un saint, on veut ignorer certaines de ses déclarations qui dérangent. Si on ose avancer, de même, que le général Lee n'était pas un salaud, ou même pas seulement cela, alors c'est qu'on affirme qu'il était un saint. Pas de demi-mesure possible. Le nouveau puritanisme exècre la nuance. Aucune ambiguïté ne peut être tolérée, puisqu'elle reviendrait à faire cohabiter du blanc et du noir, du bon et du mauvais. Effroyable mélange d'étiquettes dont on ne veut à aucun prix : le monde doit être lisible, des lignes claires séparant les méchants des gentils, les exploiteurs des exploités. C'est pourquoi la société est sommée d'être en pratique ce qu'elle est dans les discours, autrement dit ce qu'elle est supposée être. Le dehors doit refléter le dedans. Il n'est plus question de tolérer de décalage.

La transparence est censée être le révélateur imparable de ce décalage honni. En exposant tout, elle rend théoriquement impossibles les contradictions, elle contraint à la cohérence. Montrer, c'est désormais purifier. Symétriquement, tout ce qui est caché est suspect, forcément honteux. Inavoué donc inavouable.

La vie des affaires comme concours de circonstances

Conçue comme remède miracle à un mal social endémique, la transparence est en réalité l'ultime hypocrisie d'une société qui n'accepte plus les contradictions inévitables dont elle vit. Elle se tue en voulant les supprimer, comme un individu se tuerait en voulant éradiquer les milliards de microbes qui vivent en lui et qui sont en réalité partie intégrante de sa santé.

La vie des affaires en offre une première illustration. Les entreprises n'échappent pas à l'injonction dominante en faveur de la transparence. Pourtant, il y a bien des raisons de douter de l'opportunité d'une mise à nu complète de leur fonctionnement réel, qui impliquerait nécessairement une impossible mise en cohérence.

L'entreprise aime à se considérer comme un lieu de parfaite rationalité, où l'ambiguïté n'a pas cours. C'est un pur fantasme. La réalité du monde marchand et de l'économie en général n'est en aucune façon éloignée de la mise en scène qui a cours dans le reste de la société. Les affects, la recherche du prestige, la maximisation de l'influence sont autan t de déterminants possibles des décisions. Derrière la représentation de l'entreprise comme lieu d'efficacité se développe en réalité un construit social amplement décrit par la sociologie des organisations. Les entreprises sont des lieux de pouvoir, de rapports de force, de jeu autour des règles. Le décalage entre travail prescrit et travail réel est permanent. L'écart entre organisation théorique (processus de travail, répartition des tâches, etc.) et organisation réelle est parfois immense. Le secteur de la construction ne fait pas exception…

Les entreprises, de plus, passent leur temps à cacher le rôle du hasard dans leur réussite. L'évaluation de leur performance repose sur une mise en scène constante des processus qui les ont conduites au succès. En pratique, montre Antonio García Martínez, ancien employé de Facebook, les entreprises multiplient les essais et les erreurs, font des tentatives par dizaines, avant qu'une aboutisse 2. Mais tout est soigneusement mis en perspective pour donner l'impression que la réussite a correspondu à un plan. On appelle cela en psychosociologie une rationalisation a posteriori. Lorsque les événements sont placés dans une narration et adaptés de telle façon qu'un phénomène paraisse le résultat d'un processus voulu, entièrement maîtrisé et planifié. « Ce qui était un incroyable coup de bol devient le coup imparable d'un visionnaire assuré », dit Martínez. C'est exactement ce qui se passa dans les années 1950 pour Honda, qui fut la première firme japonaise à parvenir à pénétrer sur le marché américain des motos de petites cylindrées. Si un cabinet de conseil publia un compte rendu élogieux de l'opération, la réalité, révélée par un chercheur du nom de Richard Pascale, avait été bien différente. Honda n'avait aucune stratégie précise en arrivant aux États-Unis autre que le désir de vendre des motos de grosses cylindrées. Leur confiance en elles était dictée par M. Honda, qui voyait dans leurs guidons ayant la forme des sourcils de Bouddha un bon présage… C'est à la suite d'heureux concours de circonstances que l'opération, qui faillit être un échec complet, déboucha sur un succès commercial pour la vente des petites cylindrées.

Mise en scène et compromis nécessaires

Cette mise en scène de sa maîtrise des événements est indispensable à l'entreprise. Elle rassure d'abord le personnel, comme l'équipage d'un bateau qui a besoin de penser que le capitaine « sait ce qu'il fait ». Ensuite, elle est nécessaire, car, comme l'a noté le professeur Nils Brunsson, théoricien de l'organisation irrationnelle et de l'hypocrisie organisationnelle 3, elle permet à l'entreprise de convaincre tous les partenaires dont elle dépend pour sa survie : les investisseurs et banquiers qui prêtent de l'argent, les pouvoirs publics qui fournissent des aides et délivrent des autorisations, les clients qui achètent les produits, etc.

Les entreprises, comme les individus, montrent des visages différents selon les publics et les circonstances. Tout montrer de ces processus cachés rendrait le fonctionnement économique impossible. Aussi difficilement audible que cela soit, la transparence doit avoir des limites.

L'effet nocif de la transparence va bien plus loin que le seul monde des affaires. La plus grande partie de la population est désormais gagnée à une vision binaire du monde, où domine le principe du tiers exclu. Elle n'accepte plus le compromis. La transparence est alors l'injonction logique d'un système fondé sur l'idée que le bien et le mal pouvant être parfaitement séparés et ne se recoupant jamais, il suffirait de faire partout la lumière pour instaurer le règne éternel d'une société idéale. Pourtant, loin d'être un vecteur d'apaisement, la transparence est au contraire une puissante force de dislocation pour la société. Si les communautés « s'échinent à vivre dans la ratiocination de leurs différends et exigent sans cesse des repentances, l'harmonie ne peut naître entre les hommes », écrit Sylvain Tesson 4. La concorde ne peut naître que du compromis, de l'oubli des désaccords. Il faut savoir fermer les yeux pour faire société, mettre en scène l'impossible unité d'individus et de groupes épars. La transparence réalise exactement l'inverse : elle exacerbe les moindres clivages, rouvre les plaies, entretient les ressentiments.

Politiquement correct et discours fâcheux

La transparence est brandie comme la solution miracle à l'affaiblissement de nos démocraties, minées par l'abstention et le discrédit de leurs élites. Elle ne fera qu'en précipiter la décomposition. Elle va dissoudre le politique mieux qu'aucun scandale n'a pu le faire. La nouvelle hypocrisie est celle qui prétend n'avoir jamais rien su, rien vu, rien entendu, et pousse des cris de vierge effarouchée en faisant mine de découvrir l'affreuse vérité des pratiques. Elle nous convie à une tartufferie collective où chacun, à commencer par les médias, prétend ignorer ce qu'il savait fort bien pour mieux crier haro sur le baudet. Tel homme politique est traîné dans la boue, tel chef d'entreprise brûlé en effigie pour avoir fait hier ce sur quoi tout le monde s'accordait à fermer les yeux.

En politique, la transparence se traduit par une obsession d'exemplarité qui en vient à vider l'action politique de sa substance. Niant le caractère profondément théâtral du pouvoir, la transparence réduit le discours politique à l'insignifiance. Un discours qui ne choque personne est un discours qui, à coup sûr, ne dit rien. La politique du plus petit dénominateur commun n'en est pas une, elle est plutôt une sorte de dérive au fil de l'eau du politiquement correct. Le rigorisme de la nouvelle morale publique n'est pas seulement une promotion d'une médiocrité aux mains propres au détriment du critère, désespérément inexistant, de l'action efficace. Il est surtout le prodrome d'une vague robespierriste qui va tout emporter.

Michel Foucault l'avait montré dans le premier tome de son Histoire de la sexualité, l'aveu est le dispositif de contrôle le plus puissant. L'idée de transparence a la beauté du diable : immédiatement séduisante, elle est un objectif évident, une vertu indiscutée. Qui pourrait contester qu'elle est garante de probité, d'honnêteté ? Avec elle, pas de petit secret, pas d'arrangement honteux à craindre. Il n'y a rien qui échappe au regard. Ce faisant, elle prépare surtout l'avènement d'une société panoptique totalitaire. L'argument est terrible et imparable : « les gens qui n'ont rien à se reprocher n'ont pas à craindre la transparence ». Parfois posé avec franchise, il est le plus souvent sous-entendu, suggéré, lors de chaque petit coup de canif donné à notre liberté. C'est l'argument le plus dangereux, dans sa stupide candeur. Comme le soulignait Edward Snowden dans une interview donnée à la télévision américaine, dire « la surveillance n'est pas utilisée contre la liberté des citoyens normaux » est exactement aussi rassurant que de dire « je te mets un revolver sur la tempe, mais je te jure que je ne tirerai pas ». Dans le monde de l'hypersurveillance, la dictature sera « à un clic de souris ». Une personne mal intentionnée aura à sa disposition tous les outils pour se saisir du pouvoir absolu sur nos existences.

Pour le respect de la sphère privée, et un peu d'opacité

Mais cela n'est peut-être même pas le plus grave. Le problème est que cet abandon si aisé de l'idée de vie privée traduit la façon dont on la considère. Le biologiste Jean-Claude Ameisen, président d'honneur du Comité consultatif national d'éthique, a eu cette belle formule : « La vie privée, ce n'est pas ce que l'on dissimule, c'est de l'espace non public, quelque chose dont nous avons besoin pour ensuite jouer notre rôle sur l'agora. Elle est aussi vitale socialement que le sommeil l'est biologiquement. 5 »

L'idée stupide selon laquelle les gens honnêtes n'ont rien à craindre de la surveillance repose sur un mépris fondamental de la vie privée, une incompréhension de son rôle. Elle est un espace où l'on mène une partie indispensable de l'existence. Les moments de vie privée sont des parenthèses, au sens propre, sacrées, où l'on a la possibilité d'être différent de nous-mêmes, d'échapper un instant à notre « nous » public, qui ne contient jamais l'entièreté de ce que nous sommes. La vraie privation de liberté n'est pas tant de devoir rester entre les murs de la centrale pénitentiaire que d'être entièrement à la merci du contrôle permanent, contraint de tout montrer. La vraie peine, c'est la transparence. L'intimité inexistante.

Voilà ce au-devant de quoi nous nous précipitons. Une société sans transgression, sans incohérence, où toute marge sera confondue de force avec le courant dominant et unique. L'enfer de la conformité obligée, sous l'éclairage constant du regard des autres. Le « partage » que toutes les applications des réseaux sociaux nous suggèrent avec insistance en est l'horripilant rappel. Les machines nous proposent en permanence de tout dire à nos amis, de partager le moindre instant banal avec notre « réseau ». La musique que l'on écoute, le restaurant où l'on dîne, la rue où l'on passe, le parcours de jogging que l'on achève : tout doit être matière à étalage, claironné urbi et orbi pour manifester combien notre vie, par ses points de passage obligé, est parfaitement conforme. Être dans le partage continu de soi, et donc dans cette nouvelle mise en scène de sa jovialité permanente, de son succès, de son bonheur. Une mise en scène perverse, car elle ne sert pas de voile au foisonnement contradictoire des pratiques, mais au contraire constitue la pratique elle-même, conditionne notre vie, au fur et à mesure que sa conformité va pouvoir être contrôlée.

La transparence, c'est la mort. Il est urgent que nous redécouvrions les vertus de l'opacité.

  1. Omar Aktouf, La stratégie de l'autruche. Post-mondialisation, management et rationalité économique, Montréal, Ecosociété, 2002, pp. 200-201.
  2. Voir Antonio García Martínez, Chaos Monkeys. Obscene Fortune and Random Failure in Silicon Valley, Harper, 2016.
  3. Voir Nils Brunsson, The irrational organization. Irrationality as a basis for organizational action and change, John Wiley & Sons, 1985.
  4. Sylvain Tesson, Un été avec Homère, Éditions des équateurs, 2018, p.116.
  5. Cité in Marc Dugain, Christophe Labbé, L'homme nu. La dictature invisible du numérique, Robert Laffont-Plon, 2016, p. 63.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2018-11/hypocrite-transparence.html?item_id=3677
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