Isabelle BARAUD-SERFATY

Fondatrice d'Ibicity, cabinet de conseil en économie urbaine.

Ville intelligente et intelligence artificielle, pour de vrai

Les sujets de la ville intelligente et de l'intelligence artificielle nourrissent nombre d'affirmations, d'espoirs et de craintes. Concrètement, il s'agit d'un ensemble de défis, faits de menaces et d'opportunités, relatifs à la production des villes et à la gestion des services urbains. Bien traiter ces enjeux passe par un meilleur équilibre entre les performances de l'artificiel et les attentes réelles.

Le titre de cet article contient une forme de syllogisme : les villes sont intelligentes, or l'intelligence est artificielle, donc les villes sont artificielles. Mais, lit-on, « l'intelligence artificielle n'est pas intelligente » 1, et le contraire d'une ville intelligente n'est pas une ville stupide 2. Alors oublions les concepts et les mots pour nous demander : qu'en est-il « pour de vrai », c'est-à-dire dans le vécu même des villes et de leurs habitants ?

Le concept de « ville intelligente » est encore jeune (IBM en aurait créé le concept en 2010 3), et souvent imprécis, mais il a un mérite : mettre en avant les conséquences de la révolution numérique sur les villes. Et assurément, le développement récent et exponentiel du deep learning (c'est-à-dire de l'apprentissage automatique) 4, qui est une des composantes essentielles de l'intelligence artificielle, doit conduire à s'interroger sur la manière dont les villes sont concernées.

Une amplification des tendances à l'oeuvre

Plus qu'elle ne viendrait donner une nouvelle orientation au développement des villes, l'intelligence artificielle renforce les tendances déjà à l'oeuvre dans les villes intelligentes.

Une première évolution que décrit le terme smart city 5 est que la ville est de plus en plus gérée à partie de données. Bourrée de capteurs, on la dit « monitorée ». Concrètement, les systèmes techniques permettent de traiter les données récoltées, dans tous les domaines (du remplissage des poubelles à la maintenance des réseaux), et d'optimiser son fonctionnement.

L'intelligence artificielle devrait renforcer encore l'efficacité de ce monitoring urbain, et contribuer à sa généralisation. L'exemple d'Alibaba illustre cette promesse. L'« Amazon chinois » 6 a réalisé en 2018 un investissement considéré comme un record dans une société chinoise leader dans l'intelligence artificielle 7, avec pour but de rendre plus performant son « système intelligent pour les villes intelligentes ». D'abord déployé dans la ville de Hangzhou, en Chine, où se situe son siège, puis à Kuala Lumpur, en Malaisie, le programme City Brain sert à optimiser les feux de signalisation, solliciter une patrouille de police ou encore adapter en temps réel la cadence des transports publics en fonction du trafic.

Deuxième évolution derrière le terme de ville intelligente : les villes sont saisies par la révolution numérique et l'intelligence artificielle, lesquelles transforment l'économie dans son ensemble. Le sujet et les perspectives concernent donc toutes les villes et pas seulement celles qui choisiraient d'être une smart city.

Dans ce nouvel environnement urbain, l'habitant-usager-consommateur change de rôle : il n'est plus seulement consommateur mais devient aussi producteur - d'énergie, de places libres dans sa voiture ou son logement, d'informations -, traduisant l'émergence de la « multitude » 8. C'est aussi un habitant-usager qui peut être dorénavant saisi « sur mesure », en fonction de son usage et de ses caractéristiques propres (âge, comportement, revenus, dépenses), et en temps réel. Ces nouvelles potentialités, qui permettent d'activer la valeur des actifs sous-utilisés et de proposer des offres individualisées à des prix standardisés, sont notamment activées par des plateformes, ces nouveaux acteurs qui mettent en relation offre et demande et qui se développent d'autant plus vite que leur économie repose sur les effets de réseau et la loi des rendements croissants, renforçant ainsi la course à la taille.

Exemple : si l'auto-stop existait avant Blablacar, le numérique permet un changement d'échelle, grâce notamment au smartphone, qui permet à chacun de se connecter à tout moment, aux systèmes de scoring (appréciation de la fiabilité d'un prestataire) qui créent la confiance, à la dématérialisation qui lève les barrières d'accès physiques, au cloud et aux nouvelles capacités de calcul.

Les plateformes existent depuis plus de dix ans, mais les progrès du deep learning devraient accentuer leur poids, puisque l'apprentissage profond - au coeur de l'intelligence artificielle - permet précisément de renforcer ce qui est la fonction même des plateformes et leur proposition de valeur, l'appariement (matching, ou complémentarité entre une offre et une demande à un instant T) : appariement entre des offres et des demandes de trajet en voiture (Uber), entre des offres et des demandes de biens de consommation (Amazon). Ces sujets sont très connus dans le commerce des biens et services. On les trouve dans bien d'autres domaines, par exemple la reconnaissance faciale, qui permet d'apparier un visage à une identité.

L'essor de l'IA devrait aussi renforcer la capacité des plateformes dans les systèmes de paiement, qui deviennent un élément très structurant pour agréger des bouquets de services urbains 9.

Des défis qui s'accentuent

L'intelligence artificielle devrait aussi bien consolider l'instrumentation de la ville qu'accroître le poids des plateformes. Elle contribue ainsi à accentuer des défis qui étaient certes présents, mais qui prennent, compte tenu de leur développement, une importance accrue.

Une première question porte évidemment sur le type de société, et de ville, que l'on souhaite. Renforcer l'efficacité de la ville monitorée, c'est en même temps renforcer ses effets pervers. La promesse de City Brain d'être capable d'analyser les vidéos de quelque 50 000 caméras de surveillance pour adapter la signalisation en temps réel induit la crainte d'une société de surveillance généralisée. De son côté, Cloud Town, le projet de ville connectée financé par Alibaba qui repose sur l'intelligence artificielle, ressemble à s'y méprendre à un laboratoire de surveillance de masse pour le Parti communiste chinois 10. On retrouve les mêmes questions avec le système de crédit social, qui, toujours en Chine, « recourt à un ensemble de systèmes de notation qui attribuent à chaque citoyen une note calculée à partir de différents paramètres (capacité à tenir les engagements commerciaux, comportement sur les réseaux sociaux, respect du code de la route, consommation, etc.) » 11. Sans doute la France n'est-elle pas la Chine, mais la vigilance s'impose.

La deuxième question est celle du gouvernement des villes, particulièrement concernant la place respective des acteurs publics et des nouveaux acteurs privés. Cette question se pose notamment en France et questionne le rôle des maires et des collectivités locales. Alors que, traditionnellement, celles-ci avaient le monopole de la production des services urbains (y compris via des délégations de service public), ces nouveaux acteurs que sont les plateformes s'invitent dans la production de ces services urbains, tandis que leur capacité à être au plus près de l'usager leur permet de capter l'essentiel de la valeur créée 12. De telles tendances menacent le financement des fonctions aujourd'hui assurées par les infrastructures traditionnelles, notamment dans leurs dimensions de continuité et de péréquation. Cela pose également la question de la manière dont les collectivités locales peuvent continuer à maîtriser l'organisation des services urbains.

Comment répondre à ces défis ?

Face à ces nouveaux défis, quelles peuvent être les réponses à apporter ? Trois peuvent être identifiées.

La première réponse est la mise en place de nouvelles régulations. Face au renforcement du pouvoir des plateformes, cette exigence d'encadrement se renforce. C'est ce à quoi s'attellent notamment aujourd'hui les États, qu'il s'agisse des États-Unis ou de l'Europe. Mais sans doute faut-il que les maires eux-mêmes soient en première ligne et on peut imaginer que le C40, réseau mondial de villes 13 qui a montré son ambition en matière climatique, joue un rôle en la matière, car c'est d'abord dans les métropoles que l'avenir de ces plateformes se joue.

La deuxième réponse viendra sans doute des habitants-usagers-consommateurs. En même temps que le numérique se développe, les appels à la déconnexion ou à des modes de vie low tech se multiplient. Sans doute sont-ils encore minoritaires, et les attitudes restent souvent schizophrènes. Qui, en effet, ne promet pas de se « débrancher » tout en pilotant sa vie avec son smartphone ? Un élément clé est aussi le caractère colossal de ces plateformes géantes. S'il s'agit certes de colosses, ce sont des colosses aux pieds d'argile 14. Et les changements de comportement ont des effets sensibles. Le numérique, et tout particulièrement l'intelligence artificielle, a un coût environnemental très élevé 15, et, alors que la sensibilité environnementale augmente, il est possible qu'à la « honte de prendre l'avion » succède la « honte de recourir à l'intelligence artificielle ».

Enfin, la troisième réponse émanera sans doute du retour de la réalité. Plus l'immatériel se développe, plus le tangible prend de la valeur. De même que les concerts n'ont jamais eu autant de succès depuis que le numérique a saisi l'industrie musicale, les actifs tangibles de la ville (les espaces publics, les trottoirs, les immeubles) devraient voir leur valeur augmenter. Ainsi, Softbank Vision Fund, le plus important fonds de placement dédié aux technologies du monde, vise à investir là où les besoins ou les désirs humains ne seront ni remplacés ni détruits par la technologie, notamment dans l'immobilier. « Même si les robots et l'IA occupent une place importante dans nos vies, lit-on dans un article sur la vision du futur de Softbank, nous aurons toujours besoin de manger et d'avoir un toit au-dessus de notre tête ; nous aurons toujours le désir d'apprendre, de voyager et de nouer des relations plus profondes et plus personnelles. »

Le besoin d'atterrir, dont parle le sociologue Bruno Latour, se traduit par une certaine revanche de la ville « réelle », en chair, en os et en brique, sur la ville « artificielle ».

Ainsi, l'intelligence artificielle qui saisit les villes comporte aussi bien des menaces que des opportunités. Favoriser les dernières tout en atténuant les premières, tel est l'objectif d'une ville vraiment intelligente.



  1. « L'intelligence artificielle n'est pas "intelligente" », interview de Gérard Berry, professeur au Collège de France, L'Express, 12 juillet 2018.
  2. Cédric Verpeaux, « Smart city versus stupid village », Caisse des dépôts (www.caissedesdepots.fr/smart-city-versus-stupid-village).
  3. Francis Pisani, « Mais d'où vient cette idée bizarre de "ville intelligente" ? », La Tribune, 16 janvier 2015.
  4. Voir notamment le chapitre « Intelligence artificielle » dans Dominique Cardon, Culture numérique, Presses de Sciences-po, 2019. Sur les termes urbains, voir Julien Damon, Thierry Paquot, Les 100 mots de la ville, PUF, « Que sais-je ? », 2014.
  5. Même si les deux termes smart city et ville intelligente sont employés comme synonymes, on peut considérer que le premier renvoie à une approche plus technologique et le second au nouveau fonctionnement de l'économie.
  6. Il sera intéressant d'observer l'arrivée d'Alibaba en France à l'occasion des Jeux olympiques de Paris en 2024. Alibaba est l'un des principaux sponsors mondiaux du CIO.
  7. Notamment avec l'entreprise Sensetime, spécialisée dans la reconnaissance faciale (www.sensetime.com).
  8. Nicolas Colin et Henri Verdier, L'âge de la multitude. Entreprendre et gouverner après la révolution numérique, Armand Colin, 2012.
  9. Ces modèles d'agrégation par les données des usagers, encore peu structurants en France, sont déterminants en Asie : les systèmes de paiement Alipay (Alibaba) ou WeChat Pay (Tencent) sont des facteurs d'agrégation essentiels. Voir Isabelle Baraud-Serfaty, Clément Fourchy, Nicolas Rio, « Qui sera le fleuriste de la ville intelligente ? Ou de l'art de composer des bouquets de services urbains », Third, no 2, mai 2019 (https://third.digital/numero-2-a-la-recherche-de-la-smart-city/qui-sera-le-fleuriste-de-la-ville-intelligente/).
  10. « Cloud Town, le laboratoire de la ville totalitaire connectée », Demain la ville, 18 mars 2019, (www.demainlaville.com/cloud-town-laboratoire-ville-totalitaire-connectee/).
  11. Florian Forestier, « Émergence de nouvelles formes de contrôle social en Chine », Futuribles.com, 11 octobre 2018 (https://www.futuribles.com/fr/article/emergence-de-nouvelles-formes-de-controle-social-e/).12. Isabelle Baraud-Serfaty, Clément Fourchy, Nicolas Rio, « Étude sur les nouveaux modèles économiques urbains » (www.modeleseconomiquesurbains.com).
  12. Isabelle Baraud-Serfaty, Clément Fourchy, Nicolas Rio, « Étude sur les nouveaux modèles économiques urbains » (< a href="https://www.modeleseconomiquesurbains.com/" target="_blank">www.modeleseconomiquesurbains.com).
  13. Dont la présidente est aujourd'hui la maire de Paris (< a href="https://www.c40.org/" target="_blank">www.c40.org).
  14. Uber a par exemple fini l'année 2018 avec une perte de 1,8 milliard de dollars.
  15. « Quand une IA émet autant de CO2 que cinq voitures », les Échos, 11 juin 2019.
  16. « Pourquoi "la honte de prendre l'avion" inquiète les compagnies aériennes », le Monde, 3 juin 2019.
  17. Erin Griffith, « SoftBank's Futuristic Vision Fund Takes on the Real (Estate) World », Wired.com, 16 avril 2018 ( www.wired.com/story/softbanks-futuristic-vision-fund-takes-on-the-real-estate-world/ ). Merci à Élisabeth Grosdhomme de nous avoir signalé cet article.
  18. Bruno Latour, Où atterrir, la Découverte, 2017.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2019-10/ville-intelligente-et-intelligence-artificielle-pour-de-vrai.html?item_id=5707
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