Pierre-Yves CUSSET

Chef de projet à France Stratégie.

L'augmentation artificielle de l'intelligence humaine

L'intelligence artificielle est généralement définie comme un assortiment de programmes et de machines capables de simuler l'intelligence humaine. Elle peut aussi s'entendre comme un ensemble de techniques et produits visant à stimuler l'intelligence humaine. Tour de piste des perspectives et des enjeux de l'amélioration artificielle de l'intelligence des êtres humains par une action directe sur leur cerveau.

Depuis le début des années 2000, à la faveur notamment de la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, de l'informatique et des sciences cognitives (dites NBIC), la mise au point de nouvelles technologies d'amélioration de nos capacités physiques et intellectuelles est de plus en plus souvent évoquée dans le cadre de rapports officiels. Cette perspective a notamment été traitée de front dans un rapport de 2003 de la National Science Foundation américaine, qui envisageait ouvertement l'amélioration des capacités physiques et intellectuelles de l'être humain comme un but légitime de la recherche 1. Cette perspective suscite pourtant un scepticisme important chez une majorité de scientifiques ainsi qu'une réprobation assez générale des divers comités d'éthique, particulièrement en Europe. Quelle est la réalité des avancées scientifiques à partir desquelles se fondent les visions les plus futuristes ? Quels sont les arguments en présence s'agissant de la désirabilité ou non de telles technologies ?

Dopage cognitif : quelles réalités ?

Si le débat sur l'amélioration artificielle des performances humaines émerge aujourd'hui, c'est en grande partie parce que la connaissance du vivant et la capacité de l'homme à le manipuler ont beaucoup progressé, de même qu'a augmenté sa capacité à intervenir sur la matière à des échelles de plus en plus petites.

Ainsi, William Bainbridge, l'un des coauteurs du rapport de la National Science Foundation américaine, envisage la possibilité qu'un jour les scientifiques soient capables de totalement comprendre et décrire les processus biochimiques et neuroélectriques associés à nos raisonnements, à nos intentions, à nos sentiments, à nos croyances, et de traduire cette connaissance en termes de processus formalisés 2. Cette connaissance pourrait à son tour permettre la mise au point de technologies de stimulation et d'amélioration des performances cognitives, que ce soit au moyen de produits pharmaceutiques, de modifications génétiques ou de dispositifs techniques tels que des implants ou des prothèses neurales. Certains imaginent même que l'on puisse un jour numériser le contenu d'un cerveau humain et le télécharger dans un ordinateur, ce dernier étant capable ensuite de simuler son fonctionnement 3. L'esprit d'une personne pourrait alors continuer à vivre sans son corps physique.

Pourtant, nous sommes encore très loin de pouvoir réellement envisager des développements de ce type. Si l'on commence effectivement à comprendre assez bien les processus en jeu dans notre cerveau, c'est soit au niveau d'un seul neurone, soit à celui d'aires cérébrales relativement importantes. En revanche, le fonctionnement d'ensembles qui se situent entre ces deux extrêmes est encore très peu compris.

C'est la raison pour laquelle certains chercheurs ont tenté, et tentent toujours, de simuler le fonctionnement du cerveau. Ici, l'intelligence artificielle désigne une forme de rétro-ingénierie qui n'est destinée ni à augmenter les capacités des machines ni à augmenter celles de l'homme, mais simplement à mieux comprendre comment fonctionne notre cerveau.

Pour autant, à ce jour, notre meilleure connaissance du cerveau n'a pas encore donné lieu à des innovations majeures permettant d'envisager une amélioration sensible de nos fonctions cognitives par voie chimique, électromagnétique ou génétique.

Du côté de la pharmacologie, les amphétamines, par exemple, sont tout sauf des substances nouvelles et elles agissent principalement sur des sujets fatigués. De plus, elles ont des effets secondaires importants. Parmi les médicaments disponibles qui permettent d'améliorer les performances cognitives, on peut citer le méthylphénidate (Ritaline), utilisé dans les troubles de l'attention, ou le modafinil, utilisé dans le traitement de la narcolepsie, qui peuvent être détournés pour améliorer la concentration. En ce qui concerne spécifiquement l'amélioration de la mémoire, les recherches avancent lentement, malgré les sommes importantes investies dans la recherche contre la maladie d'Alzheimer.

D'autres techniques, dites de neuromodulation, ont été développées dans un but thérapeutique. Ces techniques donnent des résultats encourageants, sans que les mécanismes en jeu soient nécessairement bien compris. La neuromodulation non invasive, tout d'abord, fait référence à des dispositifs qui changent le fonctionnement du cerveau depuis l'extérieur du crâne. La stimulation magnétique transcrânienne (TMS) influence l'activité électrique du cerveau via une bobine, placée à l'extérieur du crâne, qui induit un champ électrique dans le tissu cortical. Des résultats positifs ont été enregistrés pour le traitement de dépressions sévères, et, dans une moindre mesure, dans le traitement de la schizophrénie. La neuromodulation invasive, ensuite, fait référence à des techniques qui changent le fonctionnement du cerveau depuis l'intérieur du crâne, via des électrodes implantées dans le cerveau. Parmi ces techniques, la stimulation cérébrale profonde peut aider à réduire les symptômes comme les tremblements, la rigidité, la raideur, les mouvements ralentis et les problèmes de marche. Cette stimulation peut aussi traiter le tremblement essentiel, un trouble neurologique du mouvement. Des erreurs d'implantation ont montré, de façon décisive, qu'il était possible par stimulation profonde d'agir sur des comportements, des affects, des cognitions, en modulant de façon très précise de toutes petites zones au cœur du cerveau. Certains imaginent donc que des techniques de neuromodulation puissent être utilisées à des fins d'amélioration des capacités cérébrales, en favorisant notamment la mémorisation.

Qu'en est-il d'éventuelles manipulations génétiques ? Il ne fait pas de doute que la génétique influence grandement les performances cognitives. Mais l'influence de la génétique sur l'intelligence est largement polygénique. Chaque variation dans le génome d'un individu n'est corrélée qu'avec une part très faible des différences de performance constatées d'un individu à l'autre. Du coup, il est très peu probable que l'on puisse améliorer significativement l'intelligence d'un individu en lui transférantla mutation d'un seul gène ou même d'un nombre limité de gènes, sans parler des innombrables difficultés tenant au transfert de gènes lui-même.

Toutes les technologies dont il a été question ont été développées dans un but thérapeutique et non à des fins d'amélioration des capacités d'un sujet sain. Le passage d'une visée à l'autre n'aurait rien d'évident, tant il soulève, en règle générale, une forte désapprobation.

Une perspective le plus souvent dénoncée

Avant d'évoquer ce qui motive la réprobation d'hypothétiques technologies d'amélioration des capacités cognitives, il convient de rappeler que, si de telles technologies devenaient disponibles tout en garantissant des conditions de sécurité suffisante, elles rencontreraient probablement une forte demande.

Ainsi, aux États-Unis, la Ritaline, médicament utilisé dans le traitement des désordres de l'attention et de l'hyperactivité, semble avoir fait l'objet d'un détournement massif par les étudiants, aux fins d'amélioration de la concentration. Selon une étude de 2013 4, près d'un quart des étudiants des universités américaines affirmaient avoir déjà utilisé des psychostimulants pour des usages non thérapeutiques, c'est-à-dire pour améliorer leurs performances cognitives et leur réussite aux examens. En janvier 2008, la revue Nature avait réalisé un sondage auprès de ses lecteurs sur l'utilisation de psychostimulants ; 1 400 lecteurs, issus de 60 pays, avaient répondu à l'enquête 5. Un cinquième des répondants affirmaient avoir déjà consommé des médicaments pour des raisons non médicales afin de stimuler leur concentration ou leur mémoire. Quatre répondants sur cinq estimaient que des adultes devaient pouvoir décider librement d'utiliser ces substances s'ils le désiraient et un tiers des répondants affirmaient qu'ils se sentiraient poussés à administrer ces substances à leurs propres enfants si d'autres enfants à l'école en consommaient.

Quels sont alors les arguments avancés pour refuser la perspective d'une amélioration substantielle des capacités cognitives par des voies technologiques nouvelles ?

Une première ligne d'argumentation relève du principe de précaution. La plupart des médicaments détournés aujourd'hui aux fins de dopage cognitif présentent des risques d'addiction et/ou d'effets secondaires. Ces risques sont connus. Mais les nouvelles techniques envisagées pour améliorer les performances humaines, via la convergence NBIC, reposeraient sur des technologies dont les risques à long terme ne sont pas connus. On ignore par exemple encore largement quels peuvent être les effets sur la santé ou l'environnement de la diffusion des nanoparticules.

La deuxième ligne d'argumentation tient aux effets aliénants de cette course à la performance. L'adoption croissante de ce type de technologies signerait l'émergence d'une société quasi eugéniste. Comme l'analyse Hervé Chneiweiss 6, dans cette société de la performance, il s'agirait d'améliorer ses performances non pas pour être meilleur que les autres, mais simplement pour être normalement intégré à sa communauté. L'amélioration artificielle des performances, notamment cognitives, deviendrait alors une norme imposée directement ou indirectement par les employeurs, l'école ou le gouvernement.

Une troisième ligne d'argumentation mobilise des considérations d'équité. L'émergence de technologies d'amélioration des performances cognitives se traduirait par une forte croissance des inégalités, entre ceux qui auront accès à ces technologies et les autres. À cette critique fondamentale, les partisans des technologies d'amélioration des performances humaines font remarquer que les nouvelles technologies sont toujours chères au début de leur développement, avant qu'elles ne se démocratisent.

Aujourd'hui, c'est d'abord parce que les technologies ne sont pas près d'être au point que la perspective d'une augmentation artificielle de l'intelligence demeure lointaine. On peut douter en revanche de l'efficacité des garde-fous éthiques qui pourraient être mis en place ici ou là si de telles technologies devaient voir le jour. Ils auraient du mal à contenir le désir de dépassement des uns et la rivalité mimétique de tous. Quid, dès lors, des technologies d'amélioration des capacités physiques des êtres humains ? Elles existent déjà, mais restent extérieures au corps humain. On les appelle vêtements, véhicules, outils, armes, lunettes, capteurs. L'exosquelette, qui fait tant fantasmer, n'est ainsi rien d'autre qu'un hybride outil-véhicule. Il ne bouleverse pas la donne, sauf pour des personnes à mobilité réduite à qui l'on redonne ainsi une forme de mobilité plus proche de celle des personnes en bonne santé. Finalement, s'il convient de se méfier de ces technologies qui augmentent nos capacités, physiques ou cognitives « de l'extérieur », c'est peut-être parce qu'elles risquent de nous rendre vulnérables, de corps et d'esprit, dans l'éventualité où nous devrions nous en passer.



  1. Mihail Roco, William Sims Bainbridge, Converging technologies for improving human performance: nanotechnology, biotechnology, information technology and cognitive science, Springer, 2003 (www.wtec.org/ConvergingTechnologies/Report/NBIC_report.pdf).
  2. William Bainbridge, « Survey of NBIC applications », in Managing nano-bio-info-cogno innovations. Converging technologies in society, Springer, 2006.
  3. Plus largement, des experts vont jusqu'à imaginer que nous disposerions, chacun d'entre nous, de notre double numérique, une sorte de clone digital qui contiendrait l'ensemble des informations qui nous concernent. Voir Serge Soudoplatoff, « Le numérique au secours de la santé », Fondapol, 2019.
  4. Barbara Prudhomme White, Kathleen Grace-Bishop, Lana Ciali, « Non-medical use of prescription stimulants among US college students: An updated Report », International Journal of Health Science, 2016, vol. 4, no 1 (www.ijhsnet.com/journals/ijhs/Vol_4_No_1_March_2016/3.pdf).
  5. On pourra trouver un compte-rendu du sondage à cette adresse : http://www.nature.com/news/2008/080409/full/452674a.html.
  6. Hervé Chneiweiss, L'homme réparé, Plon, 2012.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2019-10/l-augmentation-artificielle-de-l-intelligence-humaine.html?item_id=5706
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