Bertrand PAILHÈS

Coordonnateur national pour la stratégie d'intelligence artificielle.

Des défis majeurs pour l'IA dans le bâtiment

Le secteur du bâtiment doit bénéficier des perspectives ouvertes par l'intelligence artificielle. Qu'il s'agisse de conception, d'exploitation, notamment de meilleure prise en compte des dimensions environnementales, il faut que la filière s'investisse, par optimisation de son organisation et de ses données, dans l'IA, afin que celle-ci puisse investir adéquatement le bâtiment. L'IA peut devenir le cerveau des bâtiments, ceux-ci se gérant comme des plateformes de services pour leurs habitants, utilisateurs et environnements.

Le président de la République Emmanuel Macron l'a confirmé le 29 mars 2018 lors du sommet AI for Humanity : « La révolution de l'intelligence artificielle ne se produira pas dans cinquante ou soixante ans, elle est en train de se produire. » Ce discours, prononcé à la suite du rapport Villani, a fait prendre conscience de l'utilité de l'IA au sein de la société et de l'urgence de son adoption dans certains secteurs clés 1. C'est également durant ce temps fort que la stratégie nationale en matière d'intelligence artificielle a été dévoilée.

La stratégie française d'intelligence artificielle

Le premier axe de cette stratégie consiste à disposer de la meilleure expertise en intelligence artificielle en valorisant les talents. Pour cela, l'objectif est de renforcer l'attractivité française, en attirant les meilleurs centres de recherche et développement privés et en consolidant le paysage de la recherche en IA. Il s'agit ainsi de développer l'un des meilleurs écosystèmes de recherche, d'améliorer le lien avec le monde industriel et de doubler le nombre d'étudiants en intelligence artificielle.

Le deuxième axe de la stratégie vise à accélérer la diffusion de l'intelligence artificielle dans l'ensemble de l'économie et de l'administration, en engageant une politique résolue d'ouverture des données, en mettant en place des projets emblématiques et une stratégie de financement dédiée afin de faire émerger des champions nationaux de l'IA. Pour cela, il est également important de soutenir la diffusion de l'IA dans tous les secteurs et de faciliter le recours aux expérimentations.

Enfin, nous souhaitons engager un dialogue entre performance et humanité, afin de penser une intelligence artificielle éthique. Pour cela, il faut ouvrir un débat sur les enjeux éthiques puis inscrire la transparence et la loyauté comme des critères fondamentaux du développement de l'IA. Par ailleurs, nous soutenons l'inclusion et la mixité au sein de cet écosystème tout en garantissant l'autonomie française et européenne.

L'intelligence artificielle est avant tout, pour l'ensemble des filières et particulièrement celle du bâtiment, un moyen d'améliorer la productivité et l'efficacité des entreprises. Le secteur du bâtiment représente la moitié de l'industrie française et deux fois les activités de banque et assurance 2. Cette filière doit se saisir de l'intelligence artificielle pour améliorer à la fois les projets de conception et d'exploitation de l'ouvrage. Au même titre que dans d'autres filières industrielles, l'IA permettrait aussi de réduire la pénibilité des tâches grâce à l'automatisation de certains processus, sans remplacer l'expertise humaine. Cette vision requiert de relever plusieurs défis, dont deux majeurs : mettre en place une politique des données destinée à alimenter les IA et faire du bâtiment une plateforme de services pour tous.

Une politique de régulation et de mutualisation des données pour le bâtiment

Le bâtiment génère et constitue une source importante de données sur l'habitant, l'habitat et son environnement. Puisque les relations sont dynamiques entre ces trois entités, il conviendrait de rapprocher les données extérieures (météorologiques, énergétiques), les données issues du bâtiment (relatives aux équipements et aux matériaux) et celles qui concernent les habitants, leurs comportements et leurs usages. Tout cela dans le but de faire émerger des innovations ciblées.

Ensuite, se pose la question de l'impact environnemental du déploiement des projets d'IA. Il faut prendre conscience du surplus de consommation énergétique provoqué par la multiplication des objets connectés. Malgré les sources potentielles d'efficacité qu'elles offrent, les applications superflues, ne répondant pas à un besoin réel, doivent être évincées afin d'éviter le gaspillage d'énergie. L'IA doit aller de pair avec la transition énergétique en cours. Comme le suggère le groupe de travail RBR 2020-2050 dans sa note de mars 2018 « Bâtiment responsable et intelligence artificielle » 3, il est impératif de diagnostiquer les impacts environnementaux de chaque innovation afin d'anticiper son coût énergétique. Dans le cas où les données sont mutualisées pour créer de meilleures synergies entre les usages et les différentes composantes du bâtiment, l'IA favorise les gains énergétiques. Il faut aussi parvenir à capter la chaleur des infrastructures numériques susceptibles d'en produire.

Enfin, la filière du bâtiment est composée majoritairement d'acteurs organisés en TPE-PME. Dans un contexte fortement concurrentiel et fragmenté, nous devons identifier le détenteur des données et le type de données qu'il collecte. Les constructeurs comme les opérateurs du bâtiment doivent assurer la transparence du traitement des données auprès des tiers. Les risques de surveillance par le biais des objets connectés, qui pénètrent dans les habitations et s'y multiplient, sont importants, comme l'illustre le scandale récent du robot culinaire de Lidl, qui cachait un micro. Ainsi, le défi est de faire monter en gamme les équipements dans les foyers et les bâtiments professionnels, tout en préservant la liberté de l'habitant ou la souveraineté de l'entreprise. Finalement, ce progrès technologique ne peut être pensé sans sa dimension éthique, condamnant la surveillance des citoyens et préservant la vie privée de tous.

Le bâtiment comme plateforme d'offres de services

Le second défi majeur est de penser le bâtiment comme une plateforme de services - building as a service. Pour cela, il faut parvenir à faire de l'IA le cerveau des bâtiments. En effet, un bâtiment est un agrégateur de services - santé (soins à domicile), seniors (séjours à domicile), transport (stationnement intelligent) -, qui nécessite la mutualisation des systèmes techniques et des données. Le grand défi réside dans la capacité à chaîner les services entre eux pour répondre à de nouvelles problématiques sociales. C'est le principe d'interopérabilité des systèmes dans le bâtiment, soit la faculté de communication et d'interaction entre objets connectés de différents types et fournisseurs.

Cet assemblage de services offre de nouvelles perspectives à la filière du bâtiment. Une telle dynamique nécessite d'accompagner l'ensemble des acteurs du secteur dans une transition numérique efficiente, avec des infrastructures numériques solides, une qualité optimale du réseau et une vraie stratégie de conduite du changement.

Premièrement, il faut s'inspirer des entreprises qui se sont emparées de l'IA dans leurs activités pour identifier les bonnes pratiques de leurs démarches. Puisque toute innovation est source d'incertitudes, le changement ne sera jamais radical. Les acteurs de la filière doivent favoriser les expérimentations au sein de leur structure, même si celle-ci est de petite taille.

Il est également nécessaire de décloisonner les systèmes en place afin de rendre les processus plus partagés entre les acteurs, ce qui représente sans doute le défi le plus important pour l'industrie très éclatée du bâtiment. Les expériences de ces dernières années autour du BIM doivent être encore améliorées pour pouvoir espérer que l'ensemble de la filière tire bénéfice de l'IA. Des actions de la stratégie portée par le ministère de l'Économie visent à encourager la mutualisation de données entre acteurs et sont particulièrement destinées à des filières comme celle du bâtiment.

Enfin, l'écosystème français d'IA a un rôle à jouer pour créer des liens entre les universités, la recherche et les filières industrielles. C'est un des objectifs de la stratégie d'IA de rapprocher recherche et applications industrielles pour donner une nouvelle dimension aux projets dans le bâtiment.

En d'autres termes, au-delà des conditions complexes du déploiement d'un projet d'IA dans une filière, il faut déjà que le bâtiment consolide son écosystème d'acteurs traditionnels et innovants pour faire émerger les besoins des métiers et des utilisateurs. Le développement de l'IA pourra répondre à ces besoins si une régulation de la donnée est mise en place pour développer des données massives utilisables par tous. Mais si la filière du bâtiment parvient à relever ces défis majeurs, cela pourrait bien être le prochain secteur à en profiter et à apporter les services de demain aux usagers.



  1. Cédric Villani, « Donner un sens à l'intelligence artificielle. Pour une stratégie nationale et européenne », mars 2018 (www.aiforhumanity.fr/pdfs/9782111457089_Rapport_Villani_accessible.pdf). Autour du rapport et de la stratégie, voir www.aiforhumanity.fr.
  2. Chiffres 2018 de la FFB.
  3. www.planbatimentdurable.fr/IMG/doc/180320_rbr_batiment_responsable_et_intelligence_artificielle_soumise_a_consultation.doc.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2019-10/des-defis-majeurs-pour-l-ia-dans-le-batiment.html?item_id=5718
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