Bernard SANANÈS

Président-fondateur du cabinet d'études et de conseil Elabe.

L'entreprise est devenue un sujet de société

De la défiance à l'exigence, le regard des Français sur l'entreprise a changé. Sans être célébrée, elle peut être valorisée. Les enquêtes menées par Elabe pour l'Institut de l'entreprise soulignent l'intérêt accru pour les entreprises et les attentes à leur égard en termes d'intérêt général.

Face aux difficultés que traverse le pays, à la complexité des enjeux économiques et sociaux, les Français savent qu'ils doivent dorénavant compter sur une pluralité d'acteurs pour répondre à leurs attentes et qu'ils ne peuvent plus tout attendre de l'État providence. Quand on demande aux citoyens sur quels acteurs ils comptent le plus pour agir (étude Elabe « À quoi servent les entreprises »1), l'État apparaît toujours en première place dans de nombreux domaines régaliens, sociaux et sociétaux. Mais les Français donnent aux entreprises le premier rôle pour ce qui touche à la création d'emplois, au développement de l'innovation, à l'amélioration des conditions de travail, à l'insertion des jeunes, à l'employabilité et à l'égalité hommes-femmes. L'entreprise s'inscrit désormais comme un acteur central sur lequel les Français veulent pouvoir compter dans les domaines essentiels de leur vie.

Le rôle de l'entreprise est désormais mieux reconnu. Le mot « entreprises » (étude Elabe « Les mots d'une France en mouvement »2) correspond plus à l'image que les Français projettent de leur pays (6,4/10 en 2017 contre 5,6/10 en 2016). Il faut noter également que les entreprises sont perçues comme ayant un très fort impact sur leurs parties prenantes 1 : pas seulement sur leurs salariés (78 %), clients (79 %), investisseurs (83 %) ou encore fournisseurs (81 %), mais aussi sur les quartiers, villes et régions dans lesquelles elles sont implantées (73 %) et sur les citoyens dans leur ensemble (62 %).

Une défiance en recul mais une méfiance persistante

L'entreprise change progressivement d'image auprès des Français : 71 % d'entre eux déclarent ainsi en avoir une bonne image1 et plus de trois Français sur quatre la reconnaissent comme un lieu de formation, de création, d'innovation et de transmission. Ils sont même une majorité (56 %) à considérer que c'est un lieu d'épanouissement personnel. On retrouve ce jugement positif des Français à l'égard du mot « entreprises »2 (image positive à 6,6/10). Des chiffres qui marquent un recul de la défiance des Français vis-à-vis de l'entreprise.

Mais la méfiance à l'égard de l'entreprise persiste, elle constitue encore le premier mot que choisissent les Français pour caractériser leur état d'esprit vis-à-vis de l'entreprise (42 % vs 34 % pour le mot « confiance »)2. Une méfiance principalement entretenue par le rejet de la financiarisation de l'économie, le rapport controversé à la mondialisation ou encore les débats sur la rémunération des dirigeants dans un contexte perçu de hausse des inégalités. Tout cela alimente un doute à l'égard de l'entreprise, qui s'accentue en fonction de sa taille. Le jugement positif est ainsi plus mitigé concernant les « grandes entreprises »2 (5,6/10), 44 % des Français seulement en ayant une bonne image1.

Une curiosité positive qui sous-tend de nouvelles exigences

Si la méfiance persiste, l'accroissement de l'intérêt des Français pour les sujets économiques, et, par association, pour les enjeux et problématiques des entreprises, a permis d'atténuer le phénomène d'« entreprise bashing ». Une curiosité notamment nourrie par les médias où l'économie a pris plus de place et a installé des visages qui parlent au grand public, par exemple François Lenglet. Des médias qui proposent de plus en plus souvent des formats pédagogiques sur l'économie. L'entreprise, avec ses conquêtes et ses défis, est devenue un sujet de storytelling. Les dirigeants d'entreprise connaissent également une médiatisation plus forte, et leurs décisions stratégiques, qui ne dépassaient souvent pas le cadre de la presse économique, sont finement analysées dans les médias plus grand public et commentées abondamment sur les réseaux sociaux. On assiste ainsi à un déplacement de l'opinion sur le sujet de l'entreprise, avec le passage d'une défiance généralisée à une curiosité positive. On mesure aussi ce phénomène dans les nouveaux rapports à l'entreprise d'une jeune génération qui évoque plus volontiers l'« enthousiasme » pour qualifier son état d'esprit à l'égard de l'entreprise, tandis que les personnes de plus de 65 ans mettent plutôt en avant le terme « attachement ».

Mais, dans le même temps, la montée en puissance du sujet de l'entreprise dans l'opinion et la meilleure compréhension par les Français de sa contribution entraînent une montée des exigences envers elle. Interrogés par Elabe 1, les Français souhaitent que les entreprises mettent en œuvre cinq priorités pour « améliorer les choses » dans la société : former les salariés aux compétences de demain (72 %), partager plus équitablement les profits entre les dirigeants, les salariés et les actionnaires (67 %), favoriser l'insertion des jeunes dans l'entreprise (65 %), assurer l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes (61 %) et, enfin, assurer une place plus importante à leurs salariés et à leurs clients dans leurs instances de gouvernance (55 %). Dans un contexte d'inquiétudes liées à un chômage élevé et à une révolution numérique qui impacte l'ensemble des métiers, l'entreprise est particulièrement attendue sur la problématique des compétences, de l'employabilité. Et les Français comptent sur elle pour les aider à s'adapter aux métiers de demain. C'est aujourd'hui sa première responsabilité.

Des attentes de responsabilités élargies

Au-delà de ces domaines d'action, les Français attendent aussi que les entreprises donnent les gages de leur nouvel engagement, et démontrent leur « savoir-être ». Cela passe par plus de transparence, d'engagement et de sincérité. Les crises comme celles de la viande de cheval pour Findus, du lait contaminé pour Lactalis ou des données personnelles pour Facebook démontrent que l'opinion sanctionne sévèrement toute gestion de crise qui cherche à « cacher », toute tentative de minimiser sa responsabilité.

Cette dynamique passe aussi par une plus grande valorisation du rôle social des entreprises. En effet, le champ d'intervention de l'entreprise est aujourd'hui « challengé ». Doit-elle faire plus que ce qu'elle fait déjà au service de la société ? Comment peut-elle aller au-delà de sa première mission économique et servir, outre ses actionnaires, ses salariés, ses clients, ses parties prenantes, les territoires où elle est installée ? La mission « Entreprise et intérêt général », menée par Nicole Notat, ancienne secrétaire générale de la CFDT et présidente de Vigeo Eiris, et Jean-Dominique Senard, président du groupe Michelin, est un élément important de cette réflexion.

Leurs propositions, remises le 9 mars 2018, et qui viendront alimenter le projet de loi Pacte, vont dans le sens d'une redéfinition de la finalité de l'entreprise et donc d'une modification des articles 1833 et 1835 du Code civil. Une évolution qui correspond aux attentes des Français : 88 % d'entre eux étant favorables au projet de redéfinir la finalité de l'entreprise dans le Code civil en intégrant les dimensions liées à l'intérêt général1. Plus exposée, l'entreprise doit répondre aux nouvelles exigences de la société et notamment dans des domaines nouveaux. Beaucoup d'entreprises ont commencé à répondre à ces attentes.

Les entreprises ont pris conscience de leurs responsabilités

Elles l'ont fait depuis plusieurs années en développant notamment des politiques RSE, parfois galvaudées, parfois critiquées, parce que trop souvent associées à des pratiques de greenwashing ou de socialwashing. La réalité des engagements des entreprises et leur portée ne sont pourtant pas contestables. Les entreprises ont compris qu'elles devaient désormais intégrer dans la définition même de leur stratégie les dimensions sociales, sociétales et environnementales, et donc prendre en compte l'intérêt général pour garantir une activité durable.

Pour donner à voir cet engagement protéiforme et mal connu, qui dépasse le champ traditionnel de la RSE, l'Institut de l'entreprise, a lancé le dispositif « Repère confiance » (www.institut-entreprise.fr/repere-confiance). Il a invité ses adhérents à lui faire remonter une cinquantaine d'initiatives menées en interne en matière de gouvernance, de formation et parcours professionnels, d'association des salariés aux résultats de l'entreprise, de management et organisation du travail et d'engagement social et environnemental.

Démarche innovante pour un think-tank, l'Institut de l'entreprise a demandé à Elabe que ces initiatives soient présentées à 120 Français dans le cadre de trois ateliers citoyens. Pendant plusieurs heures dans trois villes de France, des citoyens sont venus dire leur perception et leur rapport à l'entreprise. Les ateliers ont ensuite mis en lumière trois initiatives suscitant une adhésion particulière des Français qui y ont participé. L'initiative « Politique de transport responsable : biométhanisation des camions Carrefour » du groupe Carrefour permet, à travers une logique d'économie circulaire, d'alimenter des véhicules de livraison en biométhane issu de la valorisation des biodéchets produits par les hypermarchés. L'initiative « Everyday Flexibility » mise en place par PwC s'appuie sur plusieurs outils pour permettre aux collaborateurs d'adapter leurs horaires ou leurs modalités de travail à leurs contraintes personnelles, afin d'assurer un meilleur équilibre de vie. Enfin, l'initiative « Cancer et travail : diminuer l'impact de la maladie sur les trajectoires professionnelles » de Roche vise, à travers un programme pionnier, à mieux accompagner dans leur parcours professionnel les collaborateurs confrontés au cancer.

Des entreprises ouvertes sur l'intérêt général

Ces initiatives, attendues par les Français, doivent être mises en lumière. Mais pour leur donner plus de force, les entreprises doivent continuer à s'ouvrir sur la société. Elles doivent expliquer comment elles arbitrent au quotidien entre toutes les parties prenantes, ce qui n'est pas un exercice facile tant les intérêts des uns et des autres sont souvent contradictoires. Elles doivent être transparentes sur l'impact de leurs décisions auprès de leurs parties prenantes et sur les difficultés qu'elles rencontrent dans leur mise en place. En fin de compte, elles doivent faire le récit de ce qu'elles font, de ce qu'elles sont et de ce qu'elles apportent à la société.

Le rapport des Français à l'entreprise change. L'action et le rôle des entreprises évoluent en regard de ces nouvelles exigences de nos concitoyens. Comme le dit Antoine Frérot, président de l'Institut de l'entreprise, « si nous voulons réconcilier les Français avec l'entreprise. Il faut que l'entreprise apparaisse à une majorité de nos compatriotes comme un objet d'intérêt général, et pas simplement d'intérêts particuliers ». l

Annexe : Résultats de l’étude Elabe « À quoi servent les entreprises »

1. Selon vous, quel impact ont les choix et les actions des entreprises sur chacun des acteurs suivants ?

Graphique

2. D’une manière générale, avez-vous une bonne ou une mauvaise image des entreprises ?

Graphique

3. Selon l’image que vous vous faites de ce que sont les entreprises aujourd’hui, êtes-vous d’accord ou pas d’accord avec chacune des affirmations suivantes ?

Graphique

4. Sur quels acteurs comptez-vous le plus pour agir dans chacun des domaines suivants ?

Graphique

5. Pour chacune des actions suivantes que les entreprises pourraient mettre en œuvre ou renforcer pour améliorer les choses dans la société, vous diriez qu’elle est prioritaire, importante mais pas prioritaire ou secondaire ?

Graphique

  1. « À quoi servent les entreprises ? », étude Elabe réalisée pour l'Institut de l'entreprise et Le Parisien, janvier 2018 (https://elabe.fr/a-quoi-servent-entreprises/).
  2. « Les mots d'une France en mouvement », étude Elabe, janvier 2018 (https://elabe.fr/mots-dune-france-mouvement/).
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2018-7/l-entreprise-est-devenue-un-sujet-de-societe.html?item_id=3653
© Constructif
Imprimer Envoyer par mail Réagir à l'article