Jean-Marc VITTORI

Éditorialiste aux Échos.

Après les bras et les cerveaux, les entreprises auront besoin de coeurs

L'entreprise vit la troisième étape de ses ressources humaines. Pendant longtemps, il lui a fallu d'abord des bras. Depuis un siècle et demi, elle a de plus en plus produit avec des cerveaux. Demain, elle travaillera surtout avec des coeurs. La capacité à travailler avec les autres va devenir centrale.

L'entreprise change en profondeur. Elle associe autrement ses ressources essentielles - le travail, le capital, l'énergie, l'imagination. Le changement en cours n'est pas le premier de l'Histoire, mais il est majeur. Car l'organisation de la production et du travail influe sur la société tout entière. Comme l'écrivait Karl Marx, « le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus d'ensemble de la vie sociale, politique et spirituelle ».

D'abord des bras

À l'ère des chasseurs-cueilleurs, tout était simple, à défaut d'être facile. Les chasseurs devaient juste savoir courir vite, et parfois ruser pour attraper leurs proies. Les cueilleurs faisaient un travail indifférencié. Tous pouvaient l'accomplir, aussi bien les enfants et les rares vieillards que les adultes des deux sexes. Les collectivités de l'époque étaient de taille réduite et assez égalitaires.

Tout a changé lors de ce qui fut appelé la révolution néolithique, il y a une dizaine de milliers d'années. Avec l'apparition de l'agriculture, le travail commença à se diviser. La charrue inaugura le long règne de la force physique, qui se prolongea jusqu'au XIXe siècle. La force, il en fallut d'abord pour labourer les champs. Ce travail devint souvent masculin. Un économiste réputé du MIT de Boston, Alberto Alesina, a montré avec deux de ses collègues que les régions où l'usage de la charrue s'est le plus répandu sont celles où la fertilité des femmes a le plus tôt baissé, car les enfants étaient devenus beaucoup moins utiles dans les champs1.

La force physique fut, ensuite, la qualité première des combattants, qui devaient porter des armes de plus en plus lourdes, puis des armures qui pesaient des dizaines de kilos. Les chevaliers victorieux devenant seigneurs, cette force devint le fondement de l'aristocratie et donc de la hiérarchie sociale qui se forme au Moyen Âge.

La puissance physique fut, enfin, le levier des premières révolutions industrielles. Les premières entreprises industrielles embauchent des bras, qui vont manier des outils de plus en plus puissants. Pour creuser dans la mine, pour faire tourner les forges, pour serrer les boulons dans les usines d'assemblage apparues au début du XXe siècle, comme Charlie Chaplin dans Les temps modernes. Bientôt, l'agriculture va manquer de bras et se moderniser à marche forcée. Bientôt aussi, les bras vont se donner la main, se fédérer, obtenir leur part des gains de productivité et constituer l'un des piliers des classes moyennes.

Ensuite des cerveaux

L'autre grand pilier des classes moyennes, c'est bien sûr la montée, à partir de la fin du XIXe siècle, de toutes les fonctions d'organisation. Pour compter, vendre, gérer, acheter, recruter, concevoir, les entreprises ont besoin non plus seulement de bras, mais aussi de cerveaux formés par l'école républicaine gratuite proposant un enseignement devenu obligatoire.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, l'avènement de l'ordinateur puis d'Internet, qui permettent de traiter et de transporter de grandes quantités d'informations, renforcent la puissance des cerveaux, tout comme les machines avaient renforcé la puissance des bras. Les classes moyennes commencent à se distendre. D'un côté, il y a ceux qui savent manier ces nouveaux outils, que l'ancien secrétaire au Travail de Bill Clinton, l'économiste Robert Reich, appelait les « manipulateurs de symboles »2. Ceux-là peuvent espérer gagner plus, monter dans l'échelle sociale. De l'autre, il y a ceux qui ne savent pas manier les symboles, dont l'avenir s'assombrit.

Mais la troisième étape de la révolution de l'information va changer à nouveau en profondeur l'organisation du travail, les besoins des entreprises et donc la structure de la société. Pour faire bref, il s'agit du big data, l'ère des mégadonnées. Le téléphone, l'ordinateur, la caisse du supermarché, l'avion, demain la voiture sont tous devenus de formidables capteurs de données. Avec les progrès prodigieux des techniques dites d'intelligence artificielle, toute une série de tâches vont être automatisées. Une étude publiée en 2013 par deux économistes d'Oxford, Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, fit grand bruit en soutenant que 47 % des emplois étaient menacés aux États-Unis, et même 66 % en comptant non seulement les postes très exposés mais aussi ceux qui le sont moyennement. D'autres études ont ensuite abouti à des estimations plus faibles, de l'ordre de 10 3. Ce qui est à peu près certain, c'est qu'une bonne partie du travail répétitif, comme le passage d'une écriture comptable ou la lecture d'une radio médicale, va pouvoir être largement automatisé dans les années à venir. Un travail qui était accompli par des bras, mais aussi par des cerveaux.

Demain, des cœurs

Le travail ne va pas disparaître pour autant. Il va changer de nature. Dans une production de plus en plus automatisée, celui qui deviendra dominant sera un travail de conception et de relations. Un consultant américain, Dov Seidman, résume le changement : « Nous sommes passés d'une économie industrielle — où l'on embauchait des bras — à une économie de la connaissance — où l'on embauchait des têtes — et maintenant une économie humaine — où l'on embauche des cœurs4. »

À l'époque où le surmenage semble devenir le quotidien de l'entreprise sous différents termes anglais (burn out, bore out, etc.), cette prédiction peut surprendre. Mais l'argument de Seidman, un juriste qui a aussi étudié la philosophie et l'histoire, est fort : « Il n'y a pas de guerre à venir entre l'homme et la machine. Les machines ont déjà gagné. Au lieu de rivaliser avec elles ou de vouloir maintenir une suprématie dans des domaines tels que l'analyse quantitative, nous devons les compléter. Seuls les humains ont des qualités comme la capacité à collaborer et à communiquer, ou à faire preuve de courage. »

Les dirigeants d'entreprise portent un nouveau regard sur leurs ressources humaines. Ils accordent de plus en plus d'importance aux soft skills, les compétences « comportementales ». Selon une enquête auprès de 20 000 employeurs dans 42 pays menée par le géant de l'intérim Manpower, les capacités à communiquer et à collaborer sont les plus recherchées par les recruteurs, loin devant le leadership ou le management. Une enquête menée en France par Pôle emploi va dans le même sens : 60 % des employeurs affirment que « les compétences comportementales sont plus importantes que les compétences techniques ».

Un défi majeur

C'est un formidable défi pour les entreprises. Elles savaient repérer les bras à l'oeil nu. Elles détectaient les cerveaux sur la base des qualifications techniques, en s'appuyant à la fois sur l'expérience et la certification des savoirs qu'est le diplôme scolaire ou universitaire. Dans un pays de statuts comme la France, cet estampillage joue un rôle majeur. Au sein des grandes entreprises, les diplômés de grandes écoles comme Polytechnique ou l'ENA ont infiniment plus de probabilités d'accéder à d'importantes responsabilités que les autres. Or, ces diplômes prestigieux ne disent rien ou presque de la capacité de leurs détenteurs à travailler avec d'autres, à mener des équipes, à conduire des projets. Il n'y a pas d'école du cœurs.

Les recruteurs prennent donc des chemins de traverse, dans les entreprises comme dans certaines écoles. Quand ils examinent des CV de jeunes candidats, ils regardent de plus en plus les chapitres extrascolaires, comme les activités associatives. Deux chercheurs, Matthias Hein et Peiner Schumacher, ont montré que les étudiants très impliqués dans l'humanitaire ont une meilleure aptitude à coopérer (une aptitude mesurée dans un test classique d'économie expérimentale, un public goods game)5. Ils indiquent aussi que les recruteurs exploitent les signaux extrascolaires pour affiner leurs recherches.

Quiconque a travaillé dans une entreprise sait qu'on n'y trouve pas que des cœurs. Dans la firme du XXIe siècle où l'automatisation prendra une place croissante, l'empathie, l'aptitude à coopérer et la capacité d'écoute seront cependant des critères majeurs de réussite. Pour les individus, mais aussi et surtout pour l'entreprise elle-même. Reste à savoir à quoi ressemblera la société des cœurs.

  1. Pour une présentation de cette thèse, voir Tim Harford, L’économie mondiale en 50 inventions, PUF, 2018.
  2. Robert Reich, L’économie mondialisée, Dunod, 1993.
  3. Pour une synthèse et des discussions détaillées, voir les travaux du Conseil d’orientation de l’emploi (COE) sur le thème « Automatisation, numérisation et emploi », www.coe.gouv.fr.
  4. Dov Seidman, « Surviving and Thriving in the Human Economy », Forbes.com, 25 juin 2015.
  5. Matthias Hein et Peiner Schumacher, « Signaling Cooperation », SAFE Working Paper, no 120, 2015.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2018-7/apres-les-bras-et-les-cerveaux-les-entreprises-auront-besoin-de-coeurs.html?item_id=3666
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