Les lents progrès de l’évaluation de l’action publique

Auteur
Bernard PERRET
 
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Conçue le plus souvent comme rétrospective et interne à ladministration, la pratique de lévaluation des politiques publiques reste toutefois très en retard par rapport aux pratiques américaines Dans les dictionnaires, le mot évaluation renvoie aux notions de « jugement » et de « mesure approximative ». Dans cette acception large, lévaluation est une dimension constitutive de laction rationnelle en contexte dincertitude. Il ny a donc pas à sétonner de voir le mot employé sans souci de précision sémantique pour qualifier toutes sortes de pratiques de connaissance, de compte rendu et de management. . On ne traitera pas ici de lévaluation des hommes, bien quil sagisse dun aspect essentiel de la gestion des ressources humaines. Lévaluation des structures et celle des actions constituent deux champs distincts, quoique fortement imbriqués. Pour clarifier la terminologie, il est préférable de parler daudit pour désigner les différentes formes danalyse du fonctionnement et des performances des structures (organismes, services ) et de réserver le terme évaluation à lexamen des actions. Celles-ci ne peuvent en effet être jugées quà laune de leurs effets réels sur la société, ce qui pose des problèmes méthodologiques et politiques assez différents de ceux rencontrés au cours dun audit. |
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| Un processus social impliquant divers acteurs | ||
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On pourrait légitimement sinterroger sur la nouveauté de lévaluation par rapport aux pratiques banales de contrôle, de compte rendu et daide à la décision. Tout acteur rationnel nest-il pas naturellement conduit à sinformer sur les conséquences de ses choix ? La nouveauté réside dans le caractère méthodique et institutionnel des démarches dévaluation, à savoir notamment leur inscription dans une scène et un moment évaluatifs. Lévaluation est produite par un système dacteurs aux rôles différenciés dont le jeu contribue à la pertinence et à lefficacité pratique du jugement évaluatif. Loin dêtre laffaire dun corps de spécialistes, cest un processus social impliquant plusieurs protagonistes : commanditaires politiques, fonctionnaires assurant des fonctions de maîtrise douvrage, membres des instances dévaluation, « méthodologues » et, enfin, « évaluateurs » et chargés détudes. Quant à la notion de moment évaluatif, elle renvoie au projet de faire de lévaluation un élément constitutif du cycle de vie des politiques publiques. Ainsi inscrite dans la vie des organisations, lévaluation se distingue de la recherche évaluative(1) dont elle utilise les résultats. Dans ladministration française, le processus dinstitutionnalisation de lévaluation concerne essentiellement lévaluation ex-post(2), fondée sur lanalyse rétrospective des effets dune action. Pour préparer de nouvelles mesures, lexamen rétrospectif complète utilement léclairage de la prospective : avant de se projeter dans lavenir, il est sain dobserver les effets des décisions passées pour essayer de comprendre « ce qui marche » et ce qui ne marche pas parmi les multiples « théories daction » qui germent dans lesprit des décideurs. Cet effort de lucidité est dautant plus utile quil débouche sur un diagnostic partagé au sein du système dacteurs qui coproduit laction publique. En ce sens, lévaluation participe dun processus dapprentissage organisationnel. Lévaluation institutionnalisée existe depuis plus de cinquante ans États-Unis. Sa première figure fut celle de lexpérimentation sociale. Lidée est apparue que tout nouveau programme public pouvait être considéré comme un traitement appliqué au corps social dont le caractère bénéfique (eu égard notamment à son coût) devait être expérimentalement prouvé. Il en est résulté un important développement des études avec échantillon témoin, notamment dans les domaines sociaux et éducatifs. à partir des années 60, lévaluation sest répandue dans le monde anglo-saxon et en Europe du Nord. Ses objets et modèles méthodologiques se sont diversifiés, donnant progressivement plus dimportance aux démarches pluralistes et participatives, aux études qualitatives et à la compréhension des processus, sans négliger pour autant la mesure des impacts. Malgré les progrès récents de lévaluation en Europe, lavance américaine demeure nette, tant au plan qualitatif que quantitatif. Plusieurs facteurs propres aux États-Unis expliquent ce dynamisme. Le plus décisif est sans doute la faible légitimité des interventions publiques, doù découle lexigence pour les décideurs dapporter la preuve de leur efficacité. Sur un tout autre plan, lorientation empiriste et « behaviouriste » des sciences sociales constitue un facteur favorable au développement de la recherche évaluative. |
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Persistance du retard français |
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En France, il faut attendre la fin des années 80 pour que lévaluation ex-post soit identifiée comme une activité spécifique et que lon prenne la mesure de son rôle potentiel dans loptimisation des dépenses publiques et la modernisation de lÉtat. On peut résumer les tentatives dinstitutionnalisation de lévaluation en France par quelques étapes clés :
En dépit de lévolution chaotique de son cadre institutionnel, lévaluation connaît un réel développement en France(5). La plupart des grandes administrations se sont dotées de structures et de moyens spécifiques pour évaluer leurs actions. Au total, lévaluation est cependant loin davoir trouvé sa place. Son impact demeure faible sur la décision publique, particulièrement au niveau national. Malgré la réalisation dune quinzaine de grandes évaluations, le dispositif institutionnel mis en place en 1990 et réformé en 1998 na pas permis de donner à lévaluation une place reconnue dans le fonctionnement de lÉtat. La comparaison avec le monde anglo-saxon est toujours nettement en défaveur de la France. Non seulement les pratiques dévaluation y sont moins développées, mais elles sont surtout moins bien reconnues comme éléments clés de la régulation du système et ne jouent quun rôle mineur dans la mise sur agenda des politiques. Lévaluation reste une activité interne à ladministration dont les résultats diffusent peu à lextérieur. Son impact, lorsquil existe, est généralement indirect et différé, à travers la constitution progressive du savoir commun qui sous-tend les politiques(6). |
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Des obstacles à surmonter |
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Où sont les obstacles ? Les compétences techniques existent, même si lexpérimentation et les méthodes quantitatives restent notoirement moins développées quaux États-Unis. Quelles que soient les faiblesses de loffre dévaluation, elles pèsent peu au regard de latonie de la demande : ce dont lévaluation manque le plus, cest de responsables politiques et de citoyens réellement soucieux de comprendre ce qui est fait de largent des contribuables et convaincus de la nécessité dinscrire laction publique dans une logique dapprentissage collectif. Le gouvernement prépare actuellement une relance de lévaluation interministérielle. Cette initiative connaîtra-t-elle un meilleur destin que les précédentes ? Les signaux émis par les pouvoirs publics suscitent la perplexité, à commencer par la volonté affichée par le Commissariat au Plan de ne plus soccuper dévaluation. Les grands chantiers en cours, LOLF et décentralisation, qui interfèrent de manière complexe avec la question de lévaluation, expliquent pour partie cet attentisme. Beaucoup affectent de penser que la LOLF fera progresser de manière décisive la culture du résultat dans ladministration française. Cet espoir est fondé, à condition toutefois de ne pas confondre les batteries dindicateurs et les évaluations approfondies. Des articulations devront être définies entre lexercice annuel de préparation du budget et des études plus lourdes, menées en partenariat avec les administrations et associant des acteurs de la société civile, permettant déclairer en profondeur les enjeux de laction publique et de réorienter structurellement les dépenses. |
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| (1)En ce sens, lévaluation peut être définie comme une « activité détude et danalyse concernant la mise en uvre et les résultats dune action, menée dans un cadre méthodologique et institutionnel formalisé dans le but de former des jugements empiriquement et normativement fondés sur la pertinence, la cohérence, lefficience ou lefficacité de cette action » (B. Perret). Cette définition est plus précise que celle du décret du 18/11/1998 : « évaluer une politique cest apprécier son efficacité en comparant ses résultats aux objectifs assignés et aux moyens mis en uvre », qui nindique pas clairement en quoi lévaluation diffère du contrôle de gestion et de la recherche en sciences sociales. | ||
| (2)Contrairement, par exemple, aux programmes européens daide au développement régional qui font lobjet dun cycle complet dévaluation institutionnalisée : ex-ante, à mi-parcours et ex-post. | ||
| (3) Le mandat de son président et ses membres nayant pas été renouvelés à léchéance prévue par le décret. | ||
| (4) Le projet de loi sur les libertés locales prévoit la création dun conseil des politiques décentralisées qui aura pour mission principale de coordonner lévaluation des politiques menées par les collectivités. | ||
| (5)En témoigne la création dune société française de lévaluation en 1999. | ||
| (6)On pourrait développer ici lexemple de mesures visant a réduire le coût du travail peu qualifié, dont le bien-fondé nest plus guère contesté. | ||

