Une ville passante ou des environnements sécurisés ?

Auteur
David MANGIN
 
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Les périphéries de nos grandes villes se construisent aujourdhui massivement. Cest là que se fabriquent, dans un nouveau partenariat privé/public, la plupart des aménagements au coup par coup qui se cantonnent sur les friches industrielles, commerciales ou résidentielles (les grands ensembles) des faubourgs et de la banlieue. Les procédures de fabrication de ces périphéries ont un impact sur les problèmes de sécurité daujourdhui et de demain : le premier dentre eux concerne la sécurité routière, et le second, lenclavement. Mais les deux sont en réalité intimement liés. |
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La première des insécurités en France est celle de la route ; certains y voient même la première des « zones de non-droit » tolérée : violence des comportements, conduite en état divresse ou de fatigue expliquent sans lexcuser cette spécificité française. Mais lobjectif de fluidité et de déplacements rapides sur lensemble du pays, retenu par les aménageurs du territoire, a aussi sa part de responsabilité. |
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Y contribuent successivement la géométrie routière, les giratoires et le partage de la voirie. |
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La
géométrie routière des voies rapides urbaines
permet aisément des vitesses en courbe et en sortie du réseau
à près de 100 kilomètres/heure ; de grands rayons
sont nécessaires pour les décélérations ;
ceux-ci, outre le fait quils créent de nombreux |
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Les giratoires se sont répandus depuis vingt ans. Depuis quen 1984, le code de la route a introduit la priorité au véhicule circulant sur la chaussée annulaire, le phénomène a pris une ampleur unique au monde. Meilleure fluidité du trafic, meilleure sécurité et diminution de la pollution en sont les avantages reconnus. Emprise foncière considérable, perte du sens de la géographie du territoire (symbole dune société qui tourne en rond comme on la même écrit), domination de lautomobile par rapport à la desserte, aux traversées des piétons et des deux-roues en sont quelques-uns des inconvénients les plus souvent dénoncés. Progressivement, la prolifération du giratoire a transformé les territoires. Exigés par les riverains et les élus comme image dentrée de ville (avec les aménagements de micro-paysages, « nains de jardin » qui en occupent les centres), ils contribuent, à force daccumulation, à détourner lidée initiale du giratoire. Leur démultiplication et leur sur-dimensionnement contribuent à créer de mini-rocades autour des villages, isolant les bourgs eux-mêmes. |
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Le partage de la voirie : la spécialisation des voies selon leurs fonctions et leurs modes de transport est à la mode : « sites propres », « voie partagée », « voie citoyenne », où chacun (rollers, automobilistes, transports en commun, vélos, patinettes, handicapés ) pourrait cohabiter en bonne intelligence, semblent une solution de bon sens apparent. Mais, outre la véritable difficulté à mettre en uvre, dans les profils de la ville existante, toutes ces demandes cumulées, le principe de la voie partagée favorise la vitesse maximale de chaque mode et, de ce fait, linsécurité des traversées. Ce principe va, de plus, à lencontre des études de comportement des automobilistes qui ont montré que la perception de nombreux obstacles dans un champ de vision rapproché favorise lattention et la prudence. Plus simplement, on sait bien que le stationnement des voitures le long des trottoirs a de nombreux avantages : desservir commerces et habitations riveraines, empêcher le stationnement sauvage, garer les voitures et protéger les piétons, notamment les enfants, de traversées impulsives. |
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On le voit, les solutions toutes faites en matière de sécurité routière comportent bien des effets pervers. La sécurité dépend, en fait, de nombreux facteurs sous-exploités : géométrie routière, formes urbaines, code de la route, politiques de répression , qui ne nécessitent pas forcément des mesures ségrégatives de la chaussée ou des quartiers. |
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Les dangers de lenclavement |
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« Sécurité et environnement » : ce slogan de campagne électorale est, depuis quelque temps, traduit auprès des maires par les opérateurs privés sous la forme d«environnements sécurisés » : des morceaux de nature sous surveillance et à accès le plus souvent payants : les fameux « parcs ». Les parcs étaient, à lorigine, des domaines forestiers clos destinés aux chasses seigneuriales. Ils ont été ouverts au public après la Révolution, ce qui leur a donné limage positive de privilèges conquis. Lorigine historique a fourni le succès idéologique du terme. Accolé au business ou aux loisirs, il cache mal cependant, derrière la récupération souriante, à côté de ses origines cynégétiques, un héritage militaro-industriel : celui des bases militaires daprès-guerre. Ces avant-postes ont préfiguré les parcs dactivités contemporains. Zones extraterritoriales, mono-fonctionnelles, hyper-surveillées, enclaves sans enclos trop visibles, ils demeurent les places fortes (même vertes), de la guerre économique. Et on compense lisolement par rapport aux populations et aux villes locales par des services et un environnement surabondant, lespace(ment) et la nature. Les parcs sont en réalité des domaines réservés, privatisés. |
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Un second phénomène accompagne celui des parcs en tous genres : celui des résidences surveillées et des copropriétés ultra-réglementées. On peut se rassurer en pensant que le phénomène nest pas nouveau et quil existait dans certaines banlieues cossues de lOuest parisien ; la nouveauté consiste davantage dans le fait quil tend à se généraliser aujourdhui auprès de couches moyennes dans le sud et le sud-ouest mais aussi en Ile-de-France. Importés des Amériques, ces gated-communities à la française sont plus modérées en apparence que leurs cousins doutre-Atlantique du fait dune législation plus rigoureuse en matière dextra-territorialité ; mais pour combien de temps ? Car, ne nous y trompons pas, ces programmes vendus clés en main aux élus par des « ensembliers urbains » répondent aux désirs croissants « dévitement scolaire », et de ségrégation sociale, voire générationnelle. |
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Bien sûr, certaines formes de cours-jardins ou de clos peuvent être des manières positives de concilier voisinage, tranquillité et contrôle social ; mais lorsquelles couvrent de vastes emprises, elles deviennent des enclos, voire des enclaves. De plus, en rendant difficile, par leur taille et leur système de voirie, laccès dautres terrains aux services publics, elles les enclavent de facto. |
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Si ces grandes enclaves ont pu se développer, cest que, par un effet quasi-mécanique, lextension radioconcentrique de la périphérie autorise les grands terrains peu coûteux, gagnés sur la déprise agricole ; les opérateurs daujourdhui exigent des terrains trop vastes pour leur usage courant : les aires commerciales et de loisirs sont calibrées sur les heures de pointe, les zones dactivités sur les extensions futures et les parcelles résidentielles se tiennent à bonne distance des voisins. |
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Il en résulte une réduction majeure de lespace public au sens strict du terme : un espace accessible à tous et gratuit. Cette réduction saccompagne dune délégation massive à la surveillance privée. Cette surveillance sexerce en apparence de manière dautant plus légère quelle est omniprésente. On est passé du barbelé à la vidéo-surveillance. Mais cette omniprésence rassure et inquiète à la fois, car, là-aussi, le cycle insécurité/sentiment dinsécurité est rapidement pervers : un fait divers local, amplifié par la rumeur ou les médias, et les marchands de peur balisent la ville de dispositifs de sécurité plus ou moins visibles sans pour autant prouver leur efficacité dissuasive. Tout cela amplifie une ambiance de ville peu sûre. |
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Ainsi, dune demande citoyenne élémentaire pour davantage de sécurité et denvironnement, on est arrivé à une réponse : « lenvironnement sécurisé ». Mais parcs et résidences closes sont des réponses à courte vue. La sécurité de chacun ne peut se faire durablement que si elle ne suscite pas, par effet miroir, lexclusion puis le repli des autres. |
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La ville nest pas un arbre |
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Létalement urbain, comme la concentration physique de problèmes socio-économiques, peut aussi susciter linsécurité. Les statistiques de vols et dagressions dans les périphéries sont de plus en plus là pour le souligner. Aussi, pour rester dans les métaphores écologiques à la mode, peut-être faudrait-il rappeler à notre aide et à notre souvenir le célèbre slogan formule de Christopher Alexander : « Une ville nest pas un arbre(1) » car elle est sans doute la clé dune structure urbaine plus vi(v)able. Dans lesprit dAlexander, qui oppose larbre aux structures en semi-treillis, « la ville ne doit pas être un arbre » signifie que larborescence hiérarchisée et en cul-de-sac de larbre, des racines à la feuille, ne peut être celle dune ville qui doit assurer la communication entre presque toutes les feuilles. Les conditions de la vie urbaine supposent un maillage quasi-continu de voies, une continuité de lespace public. Ce dernier principe a un rapport évident avec les questions de sécurité. Chacun sait que le sentiment dinsécurité commence à naître lorsquil y a menace mais, surtout, absence daide possible : coincé au fond dune impasse, dun appartement, dun tunnel, hors de portée de vue ou de voix des voisins, chacun dentre nous, victime ou agresseur, redoute et connaît ces lieux en cul-de-sac. Or ces dispositifs se multiplient. Au nom de la tranquillité se crée linsécurité. Le voisin connu (de palier, de cour, de parcelle) ou lautomobiliste inconnu (des rues et des boulevards de jour et de nuit) se raréfient. Ils sont pourtant la première des préventions. Cest ce que les services publics de transports commencent à comprendre après avoir déserté les quais et les compartiments. Ils réintroduisent des agents dans les gares et les wagons. Ne pourrait-on séviter demblée ce cercle vicieux en maintenant des passants sur la voie publique, des concierges dans les immeubles et des commerçants dans les commerces ? |
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Encore faudrait-il que la ville contemporaine ne soit pas un arbre. Rappelons-nous lavertissement dAlexander, qui garde toute son actualité : « Pour lesprit humain, larbre est le véhicule le plus simple dune pensée complexe. Mais la cité nest pas, ne peut être et ne doit pas être un arbre. La ville est le réceptacle de la vie. Si le réceptacle brise la superposition des stratifications vitales dans son propre intérieur en étant un arbre ce sera comme une boule hérissée de lames de rasoir et prête à fendre tout ce quelle rencontre. Dans un tel réceptacle, la vie sera mise en pièces. Si nous construisons des villes en arbres, nos vies seront mises en pièces. » |
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Le tracé des villes en débat |
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Plus techniquement, pour combattre ces enclavements programmés, il nous faut substituer un urbanisme de tracés à un urbanisme de secteurs, capable de donner sens et hiérarchie à la ville. Il faut rompre avec les solutions toutes faites, externalisées, extra-territorialisées qui homogénéisent les territoires et, de ce fait, font disparaître les sentiments dappartenance collective et de respect des biens et des personnes. La géographie physique donne du sens à la ville. Elle permet dhabiter des territoires qui, sinon, deviennent homogénéisés, anonymes, passe-partout, uniquement accessibles aux plus riches et aux plus pauvres ou à leurs seuls habitants. Ils ne peuvent alors susciter que lindifférence. |
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Larborescence hierarchisée et en cul-de-sac de larbre ne peut être celle dune ville. |
Au risque de passer pour angélique, on soutiendra donc quun environnement de qualité, des espaces publics qui engagent et méritent le respect sont le début de la vraie sécurité. On demande aujourdhui aux paysagistes et aux architectes-urbanistes de révéler la géographie initiale des sites à lintérieur des grandes villes. Mais il est souvent trop tard. Même sils méritent dêtre tentés, les efforts pour restituer, par exemple, visibilité et accessibilité à une rivière ou à une colline sont souvent illusoires ou ont un coût prohibitif. Les enjeux prioritaires doivent concerner aujourdhui les projets dextension des villes moyennes, des bourgs et des villages. Car, sils sont soumis aux mêmes procédures et protagonistes, de plus en plus influents auprès de communes sans moyens, on aboutira aux mêmes résultats : de micro-agglomérations produiront de micro-périphéries au lieu de projeter une continuité territoriale et une diversité de paysages urbains et agricoles. |
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Lensemble de ces questions sur le tracé
des villes est aujourdhui en débat mais cela prend la forme
de querelles de spécialistes entre urbanistes-architectes et ingénieurs
de voirie, sans que les responsables élus ne mesurent réellement
les enjeux de société quils recouvrent : par exemple,
lorsque les élus exigent aujourdhui des ronds-points pour
régler un problème de sécurité routière
ou dimage dentrée de ville, problèmes qui pourraient
être résolus autrement, ils ont du mal à percevoir
les conséquences urbanistiques quun giratoire à chaque
entrée de bourg peut susciter : nouvelles urbanisations découplées
de la vie du village, dépérissement des commerces et, en
dautres termes, création dune mini-périphérie. |
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Un nouveau partage des responsabilités |
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Dautres solutions existent bien sûr : une
maille continue de voie et la réalisation de boulevards urbains
permettent dessertes riveraines, urbanisation des carrefours et la limitation
en nombre (et leur réduction en surface) des giratoires pour assurer
des |
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En conclusion, à la question académique traditionnelle « y a-t-il des dispositions urbaines plus criminogènes que dautres ? », on ne peut que répondre prudemment : les grands ensembles de Neuilly ou de lOuest parisien sont vécus comme de charmantes résidences. La promiscuité peut à la fois être vécue par certains comme un sentiment dappartenance sociale ou renforcer, pour dautres, un sentiment disolement. On sait aussi que lespacement lui-même est affaire culturelle : la « dimension cachée » entre piétons ou voisins dascenseur du Caire, de Tokyo, de Manhattan ou de Paris nest pas la même. |
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On peut cependant affirmer que certaines dispositions
favorisent plus que dautres le renouvellement urbain : lhistoire
nous montre que les systèmes de voies en |
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| (1) Alexander, Ch. Une ville nest pas un arbre, AMC, novembre 1967. | |||


