La violence est le symptôme d'une crise de la sociabilité

Auteur
Charles ROJZMAN
 
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Longtemps, linsécurité dont se plaignaient les habitants de certains quartiers a été ramenée à un ressenti ou à un fantasme qui faisait douter de sa réalité. Linsécurité nest pas réelle, disait-on, cest une vision du monde, notamment celle de « petits Blancs » aigris et racistes qui rêvent de pratiquer lauto-défense et de sorganiser en milices. Mais, peu à peu, il a fallu se rendre à lévidence, linsécurité nétait pas pure imagination. Dans les années quatre-vingt-dix, elle devient dailleurs la première préoccupation des Français. Elle lest toujours aujourdhui. |
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La crise économique est une des causes les plus souvent évoquées pour expliquer la croissance de linsécurité ou la montée de la violence dans notre pays. Il est indéniable que la situation économique de ces dernières années, et la dégradation du marché de lemploi quelle a occasionnée, ne sont pas pour rien dans lampleur prise par les violences urbaines. |
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Cette dégradation a pour conséquence directe le chômage, lequel peut contribuer à faire naître une délinquance ou une violence dacquisition, résultant notamment dune jalousie envers les possédants doublée dune envie de leur ressembler. La violence dacquisition est générée par la société de consommation, omniprésente dans le monde moderne. Les valeurs auxquelles se réfèrent la plupart des jeunes des quartiers sont largement inspirées par lidéal de consommation, de progression individuelle, de standing, de reconnaissance par lapparence, de réussite rapide accessible à tous et sans préalable requis. Ce sont elles qui incitent les jeunes à porter tel vêtement ou telle marque pour être reconnus ou respectés. |
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Or ces valeurs ne sont classiquement pas celles des quartiers défavorisés qui, pendant longtemps, ont été identifiés et se sont définis comme des quartiers ouvriers. La raréfaction de lemploi et la transformation du marché du travail ont modifié les perceptions et les modes de vie attachés au monde ouvrier. Cette appartenance, parfois revendiquée comme telle (voir lépoque de la « banlieue rouge » où une grande partie des quartiers étaient situés dans des communes gérées par des élus communistes), avait des vertus. Elle permettait une entrée rapide des jeunes dans le monde du travail, quasi indépendamment de leur parcours et de leurs résultats scolaires, en suivant la voie leur permettant de devenir de futurs ouvriers. |
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| Un phénomène né en période de plein emploi | |
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Cette intégration dans lunivers de la production servait de marqueur ritualisé du passage de ladolescence à la vie adulte et sonnait larrêt de comportements ou dattitudes potentiellement délinquants : commencer à travailler, cétait arrêter ses bêtises et se ranger. Enfin, cette entrée dans le monde du travail garantissait et pérennisait une homogénéité et une solidarité intergénérationnelles singulièrement entre les pères et les fils dont la défaillance, aujourdhui, a des effets pernicieux qui contribuent au développement de la violence. |
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Pourtant, laugmentation de la délinquance et de linsécurité ne date pas de la crise. Elle apparaît au milieu des années cinquante-cinq/soixante, soit en période de pleine croissance économique et de plein emploi. Aussi, sil y a une corrélation évidente entre le chômage et la délinquance, lun nentraîne pas systématiquement lautre. |
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Le désuvrement des jeunes des quartiers est lié à ce quune partie deux ne trouve pas de travail, nous lavons dit, mais il est surtout lié à ces formes pathologiques du malaise social. |
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On a déjà évoqué cette jeunesse bouillonnante dénergie qui ne sait pas quoi faire delle-même. Ne pas savoir quoi faire de soi peut paraître bénin, mais il y a des âges et des situations où ce désuvrement peut se révéler dangereux. A cause de limpuissance et de lanonymat, on peut être saisi daccès meurtriers, de volonté de foncer pour faire de la place autour de soi en vue despérer trouver la sienne. La violence et lexcitation quelle engendre sont des remèdes à lennui. Quand on a limpression de ne pas avoir davenir et lorsquon manque despoir, la violence est un excellent succédané et une façon de se sentir exister. Car elle fait vibrer, procure des sensations riches, des émotions fortes, et elle donne lillusion dexister aux yeux du monde, particulièrement à ceux des copains et de la cité. |
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Dans cette optique, les bagarres entre jeunes ou les affrontements avec la police peuvent être le catalyseur puissant de toutes les frustrations. Celles-ci peuvent déboucher sur des formes plus inédites de violence, violences de dégradations ou vandalisme. Ces formes sont probablement les plus inquiétantes car elles sappuient sur la rage qui emporte tout sur son passage et ne trouve sens que par la haine qui vient lalimenter. Ces violences dures et démonstratives puisent leurs sources et trouvent leurs héros dans des conduites viriles et machistes où sévissent la loi du plus fort et celle du talion. |
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| Savoir qui exclut et qui est exclu | |
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Lexclusion est également souvent citée comme cause de la violence des jeunes. La paternité de cette notion est généralement attribuée à Alain Touraine qui discernait, dans les années quatre-vingt-dix, leffacement dune domination verticale (ceux den haut dominant et opprimant ceux den bas) et son remplacement par lexclusion, à savoir une mise à distance horizontale éloignant ceux qui sont « dedans » de ceux qui se tiennent à la périphérie de la société. |
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La notion dexclusion a été maintes fois utilisée et elle est aujourdhui passée dans le langage courant. Mais on ne sait pas toujours ce quelle désigne et lon peine à discerner les processus réels et concrets qui permettraient détablir qui exclut et qui est exclu. Aussi lexclusion est-elle devenue une formule qui désigne un procédé aveugle ou mécanique, extérieur et discret, parfois même un phénomène quasi naturel dévolution de nos sociétés. |
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| Des réactions « victimisantes » ou « persécutrices » | |
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Il nest donc pas étonnant quelle soit empruntée par ceux-là mêmes qui en subissent les effets. Le malaise et le mal-être des habitants des quartiers défavorisés sont réels. Réelles aussi, et nombreuses, sont les discriminations quils subissent, particulièrement les jeunes, encore plus sils sont dorigine étrangère. |
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Mais manquer despoir, être dominé et souffrir de discriminations est une chose, entretenir un discours de victimisation en est une autre. Or, nombreux sont les jeunes qui salimentent dun tel discours et le transmettent autour deux. Cantonnés dans le quartier et tournant en circuit fermé, il leur est difficile déchapper à la pression du groupe et à sa vision du monde, en vertu de laquelle ils se reconnaissent et sidentifient comme des victimes. Ils nourrissent un sentiment dexclusion qui peut attiser la violence et leur donner envie de se venger. Certains deux entrent alors dans une logique paranoïaque et perçoivent comme des ennemis potentiels tous les représentants de cette société « qui les rejette ». Doù les agressions ou les attaques contre les chauffeurs de bus, les enseignants ou les policiers. |
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Face à ces phénomènes, les réactions sont souvent diverses et donnent lieu à des prises de position parfois extrêmes. Lune, que je qualifierai de victimisante, considère que la véritable violence est celle de léconomie et des nouvelles formes du capitalisme qui sont à lorigine des inégalités sociales, du chômage de masse et de la précarisation de pans entiers de la population. Cest à cette violence fondamentale que répondrait quasi légitimement dans le désespoir et la rage la violence des nouvelles classes dangereuses. |
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Lautre, que je qualifierai de persécutrice, considère que la violence et linsécurité sont à la fois le résultat du laxisme des institutions et du refus des lois et de lautorité par une population de sauvages et de barbares. Ces deux opinions peuvent sappuyer sur des éléments de réalité. Néanmoins, par leur manichéisme et leur refus de prendre en compte la complexité des situations et des relations, elles ne permettent pas de trouver de véritables solutions et elles contribuent même à conforter le sentiment dimpuissance, si répandu aujourdhui, et qui est lui-même sans aucun doute générateur de violences. |
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Ces visions du malaise social soit caritatives, soit sécuritaires ont suscité la création de médecines durgence qui sefforcent, à laide de traitements appropriés, de résorber le mal dans les endroits où il sévit. Sans grand succès apparemment, puisquil ne fait quempirer, dans le silence assourdissant des médias qui ont renoncé à rendre compte de létendue des désastres. |
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Je pense donc que le diagnostic est erroné et à tout le moins incomplet. La violence ne peut être simplement considérée comme un mal extérieur. Si les banlieues sont la partie malade de la société, alors elles sont « un malade désigné », cest-à-dire le porteur des symptômes qui affectent lensemble du corps social. |
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Il faudra donc, à la fois lutter contre les actes
de violence avec tout larsenal juridique, répressif et préventif
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| Les porteurs des symptômes de nos maladies sociales | |
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Ma pratique professionnelle consiste à travailler avec des individus et des institutions, en laissant sexprimer les points de vue et les émotions de gens très divers par leur identité, leurs appartenances et leur niveau hiérarchique. Cest par cette pratique que jai pu comprendre un certain nombre de choses sur la violence et entrevoir des modes de transformation positive de cette violence. |
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Il faut le dire crûment : la violence existe partout dans la société, sous des formes diverses : institutionnelles, économiques ou familiales. Mais il y a une forme de violenunes hommes issus de limmigration maghrébine et africaine. Ces jeunes sont nos « maladesce très visible et très quotidienne qui est le fait principalement de je désignés », les porteurs de symptômes de nos maladies sociales. |
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La première des maladies sociales, cest la dépression. La dépression, sur le plan social, se traduit par un manque destime de soi, par un sentiment dinutilité sociale, labsence de sens et de projet. Léchec scolaire et professionnel si marqué dans les quartiers populaires est renforcé pour ces jeunes par des discriminations vécues ou ressenties. Aujourdhui, les discriminations ethniques subies par les jeunes fils dimmigrés maghrébins et africains contribuent fortement à laugmentation des violences quils font subir. Le mépris, les dévalorisations, les injustices contribuent à ancrer ces jeunes dans une représentation deux-mêmes comme victimes persécutées, qui auraient, de ce fait, dautant plus de légitimité à persécuter à leur tour. |
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La deuxième maladie sociale, la sociopathie, se traduit par de lindividualisme et une sorte dindifférence aux autres. En sont responsables linduction de la compétition par toute lévolution technologique et économique, linfluence aussi des messages de ce que certains ont appelé la « McDonaldisation » du monde : des messages qui ont un impact terrible sur des personnes qui sont dans un état de fragilité sociale et culturelle. |
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La troisième maladie sociale de notre époque, cest la victimisation, la paranoïa, qui se manifestent par la haine des institutions qui représentent la société, la méfiance et les ressentiments à légard du monde extérieur, le besoin de reconnaissance et de revanche, la peur du racisme et le sentiment de persécution. Toute insulte, tout regard malveillant et ils sont nombreux rappellent à la condition de minoritaire mal aimé, mal accepté. Beaucoup de jeunes ont fait dune façon ou dune autre lexpérience de la peur. Cette méfiance souvent justifiée va créer un mécanisme de défense préventive à légard de cette hostilité ce qui ne va pas contribuer à apaiser les tensions dues à un mode agressif de quête de réparation, damour et de reconnaissance. |
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Cette minorité peut servir de bouc émissaire à tous nos dysfonctionnements sociaux. Notre société choisit les plus faibles pour exprimer sa maladie. Dautant plus quelle est elle-même en état de grande faiblesse. Une société solide et sûre delle-même serait capable de gérer ses fragilités. Notre société aujourdhui ne le peut pas et elle a besoin de boucs émissaires quand elle narrive plus à résoudre ses problèmes. Elle fait semblant dêtre unie et démocratique et se perd dans une auto-évaluation trompeuse, une autosatisfaction illusoire. |
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Le malaise des banlieues est le révélateur des sentiments dimpuissance et dinsécurité qui minent le « vivre ensemble », véritable fondement de notre République. En effet, le sentiment et la réalité de linsécurité dune part, le sentiment et la réalité de limpuissance dautre part, sont à lorigine dun apparent désintérêt pour la vie politique et dun grandissant manque de confiance envers les élites et les responsables administratifs et politiques. Le citoyen ne se sent pas protégé ni même écouté par les nouvelles aristocraties qui le gouvernent. Ce déficit démocratique ainsi quune sorte de vide spirituel et culturel le laissent sans protection face aux tentations sectaires, communautaires et maffieuses. |
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| Apprendre à vivre ensemble | |
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Que faire ? Dabord, réunir et réconcilier
ceux qui ne se rencontrent plus. Les |
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Le racisme et la violence dans les milieux populaires témoignent de la manière dont les uns et les autres perçoivent la réalité sociale. Même déformée et parfois transformée en préjugés, cette réalité est vécue au travers lexpériences quil importe dentendre et de ne pas confondre avec de simples chimères. Les expériences vécues par les enfants dimmigrés maghrébins et africains sont réelles, les injustices, les humiliations subies par eux ou par leurs parents dans un climat de marginalisation sont réelles. Mais non moins réelles sont les expériences négatives et douloureuses vécues par beaucoup de prétendus « racistes », victimes des violences par lesquelles sexprime la quête de réparation de ces enfants de la banlieue. |
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Il est vain de chercher une solution unique, une panacée : il faut ralentir ces processus de retour à des situations régressives et inhumaines en modifiant les conditions sociales qui favorisent les peurs, les frictions sociales intercommunautaires, les malentendus, les persécutions et les agressions qui interagissent les unes sur les autres. |
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| Rompre avec le manichéisme | |
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Ensuite, nous avons tous besoin de transformer les représentations qui engendrent la violence. Concrètement nous devons rompre avec le manichéisme, lui-même alimenté par les partis et les médias. Ce manichéisme que lon voit à luvre également dans linterprétation des événements internationaux nous ôte la possibilité dune compréhension en profondeur. Quand nous victimisons les uns et mettons en accusation les autres, nous participons à la violence et nous contribuons à la perpétuer. |
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Enfin, il faut travailler au changement des institutions qui est la condition du changement social : la violence est le symptôme dune crise de la démocratie, de la sociabilité et du vivre ensemble. Les institutions renforcent les peurs par des fonctionnements inadaptés qui empêchent la coopération : dévalorisation des gens de terrain et des habitants des quartiers populaires, impuissance, enfermement, cloisonnements et solitudes Mes expérimentations en thérapie sociale ont montré à quel point donner la parole et le pouvoir à ceux qui ne supportent plus des fonctionnements institutionnels périmés pouvait transformer les mentalités et les représentations. |
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Bien sûr, pour atteindre ces objectifs, nous devons apprendre à vivre ensemble. Or, aujourdhui, apprendre à vivre ensemble, cela signifie apprendre à coopérer dans le conflit. En effet, le conflit est devenu inévitable dans nos sociétés : proximité de personnes dont les normes sont différentes, remise en cause nécessaire de lautorité sous sa forme traditionnelle, peu adaptée au traitement de la complexité, surabondance des informations et des propagandes Cette formation au conflit que jappelle « thérapie sociale », et qui est une nouvelle forme déducation civique, doit nous permettre de répondre aux défis dun monde menacé par toutes les sortes de totalitarismes. |
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