La musique pour briser les murs

Auteur
Denis ROUX
 
|
La Folle Journée de Nantes, lancée par René Martin en 1995 avec un objectif pédagogique d’initiation à la musique classique, n’a cessé de voir son public s’élargir. Elle essaime aujourd’hui aux quatre coins du monde en n’oubliant pas sa vocation initiale. |
||
Clin d’œil aux « Noces de Figaro » de Mozart, la Folle Journée de Nantes n’a sans doute jamais autant mérité ce qualificatif, n’ayant rien perdu depuis douze ans de son bouillonnement originel. Vouloir casser les murs qui emprisonnaient la musique classique dans un milieu souvent élitiste tenait de la gageure, tant les réticences des puristes étaient réelles. Et séduire en nombre un public novice semblait une douce utopie. Naïveté ou persévérance ? Toujours est-il que René Martin s’est lancé dans l’aventure. C’est en assistant à un concert du groupe rock U2 au stade de la Beaujoire qu’a germé son projet de déplacer des foules pour écouter du Mozart ou du Schubert. Tout un symbole de cette volonté de briser les barrières qui est la marque de cette Folle Journée. |
||
|
Un modèle de mixité sociale ? |
||
LLe meilleur moyen de percevoir l’esprit Folle Journée est de passer quelques heures dans la ruche que constitue la Cité des Congrès pendant l’événement. C’est un va-et-vient permanent entre les salles avec comme point central le kiosque où sont donnés gratuitement des concerts. On y côtoie des gens de tous âges, même si les seniors sont majoritaires. Des cadres, des étudiants, des familles. Des habitués de la première heure et des nouveaux (10 à 15 % chaque année). Des nœuds papillons et des jeans. Certains enchaîneront quatre ou cinq concerts à 25 euros. D’autres un seul à 4,5 euros. On y croise aussi des centaines d’artistes. Et les plus grands. Non seulement parce que le succès appelle le succès mais aussi en raison de l’ambiance si particulière qui s’en dégage. « La Folle Journée, c’est comme un voyage, une croisière. Quand on arrive à quai, on est presque malheureux de sortir de ce monde merveilleux », dit la pianiste Brigitte Engerer. |
||
| Une école de la musique | ||
De multiples initiatives se sont agrégées à la Folle Journée. Comme celles de Patrick Barbier, musicologue professant à l’Université catholique d’Angers, qui conçoit et écrit chaque année un spectacle mettant en scène le compositeur tête d’affiche de l’événement nantais. Ces 200 représentations données dans des collèges et lycées facilitent l’audition des concerts. Ainsi, pour l’édition 2007, 6 800 scolaires ont écouté, souvent pour la première fois, des œuvres de Debussy, Fauré ou Tchaïkovski. Excepté quelques grincheux gênés par la réactivité parfois intempestive des adolescents, l’intégration dans le monde de la musique classique se passe bien. « C’est aux adultes de faire preuve d’indulgence et de se montrer pédagogues si nécessaire », estime Michèle Guillossou, directeur de la SEM Folle Journée. La volonté de René Martin est d’aller toujours plus loin et de toucher des publics a priori aux antipodes de ce style musical. A priori seulement, si on s’en tient au succès des concerts programmés au centre de détention. La pianiste Anne Queffelec se souvient très bien des deux concerts qu’elle a donnés dans ce centre. « Ce qui m’a le plus frappée ? La qualité d’écoute exceptionnelle alors que nous jouions des œuvres dans leur entité. On rêverait de tel silence dans les salles de concert. Au deuxième concert, une détenue m’a offert un bouquet de fleurs et m’a dit, les larmes aux yeux : « Pendant que vous jouiez, j’ai oublié l’incarcération… ». Je me suis sentie utile. Je suis intimement persuadée que la conscience de la beauté fait grandir les êtres humains et peut les aider à retrouver une dignité perdue ou blessée. » |
||
| Des oeuvres de Smetana en hard rock | ||
Toujours soucieux de faire tomber les barrières entre les musiques, René Martin avait créé des concerts donnés chez des habitants de quartiers défavorisés. Cette année, il a invité des ensembles traditionnels de Roumanie et Hongrie, pour rendre hommage à l’infinie richesse du répertoire populaire dont se sont inspirés ces compositeurs. Gros succès ! Tout comme la transcription d’œuvres de Smetana ou de Bartok en style et en version hard rock ou électro. « C’est un travail qui se fait tout au long de l’année avec des jeunes dans les maisons de quartiers. Donner un concert à la Cité des Congrès dans le cadre de la programmation de la Folle Journée est pour eux très valorisant. Et cela fait venir un autre public ! », affirme Michèle Guillossou qui ajoute, enthousiaste : « C’est aussi cela l’avenir de la Folle Journée. » |
||
| Une dimension internationale | ||
Si les cloisons de la musique classique volent en éclats, les heures de la Folle Journée ne cessent de s’allonger. Du week-end festif de 1995, on est passé au fil des éditions à cinq jours de concerts. Sans compter les 150 représentations données dans onze villes des Pays de la Loire. Aujourd’hui, l’événement représente un budget conséquent de 3,5 millions d’euros. Etre hors norme ne conduit-il pas inexorablement à la démesure ? Même s’il ne veut pas l’avouer, René Martin le craint. Et il s’en défend, au point de rejeter les offres américaines et allemandes et même d’avoir refusé un temps les avances mirobolantes des Japonais. Il ne cache pas que c’est après avoir repris son bâton de pèlerin pour réussir la Folle Journée délocalisée dans la région qu’il a enfin accepté de monter une édition à Tokyo qui rejoint ainsi le club très fermé des villes Folle Journée : Bilbao et Rio de Janeiro à partir de cette année. Lisbonne, hélas, n’en fait plus partie en raison des coupes sombres dans les budgets culturels portugais. |
||

