Bâtir les services futurs

Auteur
Hervé MATHE
 
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Maître mot du discours contemporain sur l’entreprise, l’innovation se place au cœur de l’expression des stratégies de développement dans la plupart des secteurs de service. |
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Comme on a pu d'abord l'observer dans la production industrielle, les grandes réussites du XX° siècle dans les services reposent avant tout sur la « capitalisation de l'innovation ». L'importance majeure de l'innovation dans l'économie n'est évidemment pas un phénomène nouveau. Peter Drucker, dans son ouvrage « Innovation et Entrepreneuriat » publié voici une vingtaine d'années, définissait déjà l'innovation comme : « la conception et la réalisation de quelque chose de nouveau, encore inconnu et inexistant, de manière à établir des conditions économiques nouvelles à partir de la combinaison d'éléments anciens, déjà connus et existants en leur donnant une dimension économique nouvelle. L'innovation constitue alors le lien qui transforme un jeu d'éléments, dont chacun dispose d'une efficacité marginale, en un système intégré puissant ». |
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Déployer l'innovation dans une économie de l'esthétique et du relationnel |
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Confrontée à une concurrence croissante des compagnies aériennes dites « low cost » et bientôt soumise à l'obligation de partager le réseau ferroviaire avec de nouvelles compagnies, la SNCF doit riposter. Dans l'immédiat, il importe de conquérir des parts de marché sur le segment de la vaste clientèle des 26 à 59 ans ouverte aux loisirs occasionnels et sensible à l'offre aérienne. Pour le moyen terme, l'entreprise doit construire une offre différenciée qui pérennise ses parts de marché. Dès 2006, la réponse s'appellera iDTGV, un périmètre d'offre limité permettant d'expérimenter de nouvelles idées. De nouvelles rames TGV sont ainsi créées qui offrent à des coûts très bas une prestation de voyage étonnamment modernisée. |
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| Déployer l'innovation dans les processus et mobiliser la technologie | ||
Aux Etats Unis, Progressive s'est hissée en quinze ans au troisième rang des assureurs automobiles grâce à sa stratégie d'innovation permanente. Aujourd'hui, l'entreprise dépêche sur le lieu de tout accident un expert-régleur qui procède à l'évaluation immédiate des dégâts puis à l'émission sur place du chèque d'indemnisation, sans oublier d'offrir le café! Cela n'est rendu possible que par l'établissement d'une connexion mobile avec les bases de données centrales ainsi qu'avec les centres de décision mobilisés en cas de situation exceptionnelle. Sur le site Internet de Progressive, les tarifs pratiqués sont systématiquement comparés à ceux des trois concurrents considérés comme majeurs. Enfin, une boite noire peut être installé dans le véhicule de l'assuré afin d'analyser automatiquement l'usage réel et ainsi tarifer l'assurance de manière totalement personnalisée. |
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| Déployer l'innovation dans un esprit de responsabilité sociale | ||
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Lancée par la ville de Lyon en 2005 avec comme prestataire de service Jean-Claude Decaux, l'opération baptisée vélo'v (2) permet à toute personne munie d'un abonnement ou d'une carte bancaire de louer à la durée une bicyclette pour un prix considéré comme très modique. Rien de bien innovant à première vue si ce n'est dans l'ampleur du dispositif, de son financement et de l'usage intensif de la technologie. Les trois cent stations sont entièrement automatisées et permettent l'emprunt et la restitution des vélos dans n'importe quel point du réseau ainsi que le diagnostic technique des freins, des pneus et de l'éclairage. Cette initiative combine la volonté d'une collectivité locale d'?uvrer dans le sens d'une réduction de la pollution et de la congestion urbaine, l'intérêt d'un opérateur de service privé connu pour ses initiatives originales, et l'attrait de plus en plus marquée de la part du consommateur pour des formules de service originales remplaçant acquisition d'un bien par consommation d'une fonctionnalité. Lancé à Vienne et Cordoba en 2003, puis à Gijon in 2004, prolongé par l'expérience lyonnaise en 2005 et normalement bientôt complété par une ambitieuse implantation sur Paris, la campagne Cyclocity de JCDecaux a pour but de placer l'entreprise en position de leader mondial pour la location de bicyclettes. Cette position devrait lui permettre de consolider encore sa capacité à renouveler les concessions d'abris et autres mobiliers urbains dans les grandes villes qui constituent la base même de son activité. |
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| Quelles sont les lignes de force de l'innovation dans les services ? | ||
Une lecture attentive des nombreux exemples de reformulation des services et de recomposition des processus de distribution des prestations conduit naturellement à formuler plusieurs propositions. D'abord, les firmes qui tirent le meilleur parti de leur investissement dans l'innovation témoignent d'une compréhension fine des moteurs de changement de la société. Dans ce registre, on notera notamment la montée des besoins sécuritaires au niveau des particuliers. Le phénomène se traduit par la multiplication de toute sorte de produit d'assurance ou assimilé, mais également des services de santé, de formation qualifiante, de certifications diverses et de bien-être. De même, l'appétit pour l'information, le divertissement, et les produits culturels de toute nature, se trouve stimulé par la mise à disposition d'outils très performants pour l'acquisition de ces biens intangibles. Cela donne lieu à l'émergence de véritables secteurs de services inexistant voilà seulement quelques années. Egalement, la prise de conscience par le citoyen des enjeux liés aux différentes formes de développement pour l'avenir de la planète et de ses populations ouvre la possibilité de déployer des services tenus pour respectueux de l'environnement, plus sensibles aux enjeux spécifiques des pays pauvres, facilitant une gestion véritablement responsable des ressources humaines et des partenaires. A bien des égards, il s'agit là de démarches innovantes qui placent l'entreprise de service en situation d'acteur responsable et facilitateur d'un développement économique et social plus harmonieux. En outre, les consommateurs, comme les organisations réclament une prise en compte toujours plus individualisée de leurs attentes. Cela conduit les firmes de service à façonner des systèmes très flexibles de distribution dits « personnalisée de masse », c'est à dire capables de fournir des réponses perçues comme clairement particulières mais s'appuyant sur une standardisation forte de la « production » en amont à partir de modules élémentaires de service assemblés au plus tard au gré de l'expression de la demande. Egalement , d'importantes possibilités existent dans la formulation de réponses originales au souci de déléguer de plus en plus de tâches à des acteurs extérieurs. Cette tendance à l'externalisation d'opérations se manifeste aussi bien au niveau des marchés grands publics, avec notamment comme corollaire la multiplication d'incitations fiscales ou autres à la consommation des services à la personne, que sur les marchés professionnels, avec, à l'inverse, des tentatives régulières des pouvoirs publics pour enrayer ou atténuer les effets des délocalisations de fonctions de service. Généralisée dans l'industrie, la tendance à la délocalisation de pans entiers de production vers des zones à coût de main d'?uvre faible s'est significativement accentuée dans les services au cours des dernières années. Ce phénomène appelle aujourd'hui de nombreuses analyses quant à son impact sur l'emploi dans les pays émetteurs, le développement économique dans les pays receveurs et l'évolution des qualifications au plan mondial (4). S'il ne fait aucun doute que l'exploitation des possibilités de recomposition des chaînes de valeur au travers de la délocalisation donne lieu à des formules originales, la question de l'impact réel sur la capacité d'innovation de la firme émettrice reste posée. Tout dépend en effet de la façon dont sont établies les relations avec les prestataires délocalisés. Les entreprises les plus avancées travaillent à mettre en lumière les différents rôles stratégiques attachés à chacune des unités délocalisées, à qualifier les processus d'échange vertueux introduits entre donneurs d'ordre et cellules de production en vue de favoriser l'éclosion régulière de solutions créatives. L'objectif est alors de déployer une gestion dynamique des réseaux dans le sens d'un accroissement de valeur partagée. En multipliant les partenariats, les entreprises de service développent progressivement de véritables concentrations de firmes indépendantes mais concourrant à l'obtention d'objectifs communs. Souvent rendus opérant grâce aux possibilités de la technologie, ces véritables « écosystèmes économiques » tendus vers l'innovation constituent aujourd'hui une composante essentielle des stratégies de croissance des entreprises de service. Comme le note Ron Adner (5), les écosystèmes permettent de créer une valeur ajoutée que nulle firme ne peut réussir à générer seule. Toutefois, le danger est grand qu'une trop grande interdépendance entre acteurs distincts fasse croître la probabilité d'un retard dans le développement ou d'une allocation de ressource insuffisante chez l'un ou l'autre des partenaires. Les outils d'évaluation du risque des projets habituellement utilisés en interne peuvent s'avérer inefficace dans le contexte d'une innovation émergente au travers d'un écosystème. De plus, l'un quelconque des acteurs agissant sans prendre en compte l'impact de son action sur les autres entités du réseau met en danger l'équilibre de l'écosystème dans lequel il s'insère, hypothéquant ainsi les chances de développement durable de celui-ci. Ainsi, l'entreprise de service se trouve-t-elle en nécessité de développer de nouvelles compétences propres au pilotage de cette nouvelle forme de partenariats tournée vers l'innovation. Comme l'indique chacune des illustrations présentées, la technologie représente, bien évidemment, une ressource essentielle mobilisée pratiquement dans tout projet d'innovation. Toutefois, son rôle diffère selon qu'elle se situe au centre d'un dispositif nouveau dont la valeur réside précisément dans l'exploitation d'une invention scientifique, ou qu'elle se trouve convoquée comme facilitateur d'une démarche dont l'essence est ailleurs. La formidable progression des technologies de l'information et des télécommunications et en particulier l'adoption planétaire du protocole Internet, permet aujourd'hui une mise en relation directe et permanente d'acteurs de toute nature dispersés dans le monde. Les réseaux de communication orale, de transfert de masse d'informations, de diffusion de vidéos, et autres, convergent maintenant dans un sens qui stimule la compétition et fournit quantité d'opportunités pour la création de services encore aujourd'hui non imaginés (6). L'adoption massive de la téléphonie mobile ainsi que l'élargissement spectaculaire des fonctionnalités des terminaux : photographie et vidéo, scanner, diffuseur de musique, moyens de paiement, etc., modifie considérablement la dynamique des relations à la personne, au commerce et, plus généralement, à la société. De plus, la généralisation des technologies de réseaux permettant la circulation très rapide et à faible coût d'informations, conduit à renforcer la compétitivité de zones géographiques qui, de ce fait, voient leur positionnement économique évoluer rapidement. Ainsi, de nombreuses entreprises de service indiennes ou chinoises se trouvent aujourd'hui en position de concurrencer très directement des compagnies nord américaines ou européennes. Egalement, de petites entreprises, accédant aux technologies les plus élaborées n'hésitent plus à rentrer en compétition avec de grands groupes. Ainsi, le paysage mondial de l'industrie des services se transforme rapidement et il y a fort à parier que de riches et nombreux rebondissements marqueront les toutes prochaines années. Il reste à chaque entreprise à mettre en ?uvre la dynamique d'innovation qui convient à son corps social en vue de profiter au mieux des multiples opportunités qu'offrent aujourd'hui les progrès technologiques, l'émergence des écosystèmes, les possibilités de délocalisation, ainsi que les tendances à la délégation, à la personnalisation ou au souci sécuritaire. Mais l'innovation ne prend véritablement forme que lorsqu'elle débouche sur une création de valeur économique. Aussi créative que puisse être une invention, son exploitation ne produit de la valeur tangible que s'il y a adoption par un marché, modification d'une équation économique, ou amélioration constatée du cadre de vie. La réflexion sur l'éclosion de nouveaux services et de processus plus performants doit donc toujours s'appuyer sur trois principes élémentaires.
Les technologies disponibles aujourd'hui rendent en effet possible la formulation de quantité de prestations nouvelles sans considération pour d'éventuelles dimensions éthique ou de responsabilité sociale ; elles permettent de traquer les consommateurs dans le plus intime de leur comportement quotidien ; elles donnent potentiellement à l'encadrement les moyens de contrôler les moindres faits et gestes des personnels. D'un autre coté, la tentation naturelle des pouvoirs publics de réglementer l'exploitation des technologies en vue de restreindre le risque d'un usage préjudiciable pour la société, lorsqu'elle ne s'exprime pas avec discernement et réalisme, peut conduire à dégrader la compétitivité de firmes prometteuses et à pénaliser des entrepreneurs talentueux. Ainsi, la stimulation de l'innovation dans les services doit être enrichie aujourd'hui d'une solide réflexion sur le rôle de l'autorité d'incitation et de contrôle, sur les mécanismes de financement propres aux services, sur la responsabilité de l'entrepreneur, ainsi que sur le code des valeurs et engagements qui doit être clairement établi, régulièrement réactualisé et parfaitement respecté. |
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| (1) P. Gogoi. Fast Food : Mickey d's Mcmakeover. BusinessWeek, May 15, 2006 | ||
| (2) www.velov.grandlyon.com | ||
| (3) B. Nattrass and M. Altomare. Dancing with the Tiger : Learning sustainability step by natural step. New York : New Society Publishers, 2002 . | ||
| (4) Voir notamment : The Emerging Global Labor Market. McKinsey Global Institute, June 2005. | ||
| (5) R. Adner, Match Your Innovation Strategy to Your Innovation Ecosystem. Harvard Business School, April 2006. | ||
| (6) Gustafson P., and Koff W., Connected World: Redefining the geography of business and how we work and play, Leading Edge Forum CSC, El Segundo, 2006. | ||

