La tyrannie télévisuelle

Auteur
Jean-Marie COTTERET
 
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Quand les Français veulent s’informer, 71 % d’entre eux recourent à la télévision contre 26 % à la presse écrite. Mais il y a plus important : chaque soir, entre quinze et vingt millions de téléspectateurs sont devant leur poste pour regarder les journaux télévisés entre 19 h 30 et 20 h 30. Et, pour trois Français sur quatre, ce sera leur seule source d’information. |
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Les journalistes et les hommes politiques parlent d’une démocratie d’opinion. La démocratie a toujours été l’expression d’opinions. En réalité, la démocratie est passée sous l’influence de la télévision. |
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En concurrence avec l'élection |
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La télévision a longtemps été présentée comme l’auxiliaire de la démocratie. En facilitant le dialogue entre les électeurs et leurs représentants, elle était censée renforcer la confiance entre eux. Depuis plus de quarante ans, de nombreuses études se sont préoccupées d’analyser l’influence de la télévision sur le comportement électoral des citoyens. La télévision fait-elle l’élection ? Pour les politistes, l’influence de la télévision, surtout en période électorale, ne faisait aucun doute. Une demi-heure d’apparition sur le petit écran remplaçait six mois de porte-à-porte. Et les indécis pouvaient plus facilement se laisser convaincre d’aller voter. Quant aux débats télévisés, ils battaient souvent les records d’audience. Bref, la télévision était devenue le vecteur indispensable de l’élection. En réalité, la télévision s’avère être une concurrente de l’élection : seule l’élection légitime le rapport autorité/obéissance entre les gouvernants et les gouvernés ; tous nos textes constitutionnels vont dans ce sens. Or, la télévision a altéré cette légitimité électorale en lui substituant une légitimité cathodique, c’est-à-dire en donnant du pouvoir à ceux qui savent l’utiliser. C’est l’affrontement de ces deux légitimités qui bouleverse notre vie politique et peut remettre en cause le fonctionnement de nos institutions. |
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| Une nouvelle volonté générale | ||
Prenons un exemple : celui de la volonté générale. La loi est l’expression de la volonté générale et dès lors qu’elle est votée par une majorité parlementaire elle doit s’appliquer à tous les Français. Mais, face à cette volonté générale parlementaire, nous trouvons une volonté générale, expression de défilés, de manifestations de toutes sortes relayés à la télévision dans les journaux télévisés. La seule question est de savoir à partir de combien de manifestants la loi votée par le Parlement pourra être retirée par le gouvernement. Ainsi est née une nouvelle volonté générale non codifiée, relayée par la télévision, qui doit s’opposer à une volonté générale parlementaire. Cette coexistence de deux légitimités met en péril le pouvoir politique. Les dangers sont d’autant plus pervers que la légitimité électorale repose sur des règles du jeu strictement codifiées, alors que la légitimité cathodique échappe à toute codification. Dans la démocratie telle que nous la connaissons depuis la Grèce, trois éléments conditionnent le rapport autorité/obéissance entre les gouvernants et les gouvernés. La durée d’abord : la politique a besoin du passé, du présent et de l’avenir. La raison ensuite : la conviction doit l’emporter sur la séduction. La recherche de la vérité enfin, seul but ultime de la démarche démocratique. |
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| L'instant remplace la durée | ||
Dans la démocratie télévisuelle, l’instant a remplacé la durée. Comment construire une politique, juxtaposition d’instants successifs ? Tout projet est par définition absent. L’émotion peut-elle remplacer la raison ? Une opinion sous l’emprise du pathos, comme le décrivait déjà Aristote, ne peut qu’entraîner des réactions dangereuses. Enfin, s’appuyant sur ce pathos, le vraisemblable l’emporte sur la vérité. On se retrouve ainsi devant un nouveau type de société. En effet, toute société vit selon deux schémas très différents : la « culture de culpabilité » et la « culture de la honte ». Dans son très remarquable ouvrage Ithaque, de la vengeance d’Ulysse à la naissance du droit (1), Éva Cantarella rappelle, à propos de la culture grecque, la distinction entre ces deux types idéaux. Par « culture de culpabilité », il faut entendre « une société dans laquelle les comportements sont déterminés par l’imposition d’interdits ou qui adopte un comportement prohibé, se sent opprimé par un sentiment mêlé d’angoisse, de faute et de remords ». En revanche, dans une « culture de la honte », « la conformation aux règles s’obtient non pas en s’imposant des interdits, mais en proposant des modèles de comportement positif ; ceux qui ne s’y conforment pas encourent le blâme social et en conséquence un sentiment de honte ». L’interdit vient d’une autorité, la honte vient de l’extérieur, de la réprobation sociale, du mépris de l’opinion publique exprimé par la vox populi et la télévision. Les nouveaux moyens de communication, et notamment Internet, viendront-ils arrêter cette dérive démocratique ? |
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| (1) Albin Michel, 2003. | ||

