L’enjeu des migrations pour l’Union

Auteur
Patrick SIMON
 
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L’Union européenne compte de 36 à 39 millions d’immigrés et le rôle des migrations va continuer à s’accentuer, compte tenu du vieillissement de la population et des besoins du marché du travail. |
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Le 30 septembre 2005, plusieurs centaines d’immigrés africains partaient à l’assaut des grillages gardant l’entrée de l’enclave espagnole de Ceuta sur les côtes du Maroc, pointe avancée de la « forteresse Europe ». Quelques mois plus tard, une nouvelle filière partant des côtes de la Guinée, du Sénégal et surtout de la Mauritanie vers les Canaries, territoire espagnol, fait l’objet de l’attention des médias. Après les tristement célèbres pateras du détroit de Gibraltar, les cayucos, frêles embarcations faisant la navette entre la côte mauritanienne et les îles apportent leur lot de naufrages tragiques. Dans les premiers mois de 2006, 3000 clandestins auraient été interceptés dans les eaux territoriales des Canaries, et entre 200 et 1000 auraient péri noyés(1). Ces tentatives désespérées pour rallier un continent qui tend à se fermer à l’immigration illustrent le paradoxe de la nouvelle donne migratoire européenne. |
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« Migrations de remplacement » |
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Alors que les préoccupations relatives au vieillissement inexorable de la population touchent désormais la plupart des pays de l’Union européenne et que les besoins en main-d’œuvre se font pressants dans de nombreux secteurs économiques, les États membres renforcent leur capacité de contrôle des entrées et de refoulement des clandestins plutôt qu’ils n’organisent à grande échelle une ouverture raisonnée des frontières à la circulation des migrants. Pourtant, la question du recours à l’immigration pour compenser le déficit démographique et relancer des économies a été posée dès 2000 par le fameux rapport de l’ONU sur les « migrations de remplacement(2) ». Les projections de besoin en immigrés pour compenser les effets du vieillissement plaçaient la barre très haut. Qu’on en juge plutôt : pour maintenir le rapport entre population en âge d’activité et population âgée (ratio de dépendance) au niveau de 1998, il ne faudrait pas moins de 12,7 millions de flux net par an jusqu’en 2050, soit 700 millions d’immigrés sur cette période. Pour la seule France, ce sont 1,7 million d’immigrés qu’il faudrait recevoir chaque année, alors que les flux – en augmentation – se situent plutôt autour de 150 000 entrées. Critiquée pour son côté irréaliste, la simulation a cependant permis de faire valoir un point de vue contradictoire au dogme de la fermeture des frontières. |
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| Une forte hétérogénéité entre les pays de l’Union | ||
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Le nombre total d’immigrés vivant dans l’Europe des vingt-cinq n’est pas connu avec certitude. Une estimation réalisée pour l’Organisation internationale des migrations (OIM) par R. Münz et J. van Selm combinant plusieurs sources pour les années 2000-2002 aboutit au chiffre de 36 à 39 millions d’immigrés(5), représentant environ 8 % de la population totale(6). Ces données globales connaissent de fortes variations selon les pays. Le panorama des migrations en Europe a beaucoup changé avec le nouveau cycle ouvert dans les années 90. Les anciens pays d’émigration d’Europe du Sud sont maintenant devenus d’importants pays d’immigration. L’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce font l’expérience des migrations à grande échelle et apprennent à devenir des sociétés pluriculturelles. À moindre échelle, les nouveaux membres de l’Union européenne depuis 2004 s’engagent également dans un processus similaire. Hormis le cas exceptionnel du Luxembourg où les immigrés regroupent 37 % de la population, la part des immigrés varie entre 7 % et 11 % de la population totale pour les anciens pays d’immigration (Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Autriche, Grande-Bretagne, France) et entre 2 % et 5 % pour les nouveaux. |
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| Immigrations irrégulières et régularisation | ||
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Le renforcement des procédures de contrôle aux frontières et le durcissement des conditions d’entrée dans les pays européens tendent à alimenter les flux clandestins. Les trafics de migrants prennent des proportions de plus en plus importantes et les filières se diversifient. Les voies d’accès se concentrent le long des deux grands points d’entrée en Europe. Les pays de première ligne au Maghreb ou à l’Est de l’Europe, tout en continuant parfois à fournir de l’émigration, sont également devenus des pays de transit et font face à une installation durable des migrants n’ayant pu continuer leur périple. |
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| La crise de l’asile | ||
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L’Europe est traditionnellement une terre d’asile pour les réfugiés, mais les effectifs sont restés relativement limités jusqu’au milieu des années 80. L’instabilité internationale, notamment la crise en ex- Yougoslavie, et les restrictions posées aux migrations économiques et familiales, ont enclenché un nouveau cycle de demande d’asile. Se situant autour de 200 000 demandeurs au début des années 90, les flux ont diminué dans la seconde moitié pour repartir fortement au début des années 2000, atteignant leur point culminant en 2003 avec 238 000 demandes déposées dans l’Union à quinze. Des changements législatifs dans les principaux pays destinataires (Allemagne, Royaume- Uni, France et Pays-Bas notamment) ont contribué à ralentir les flux, ce qui ne va pas sans interférer avec le maintien d’un niveau élevé de protection internationale. En 2005, la France est le premier pays d’Europe pour les demandes d’asile, devant l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Autriche. |
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| Vieillissement de la population et besoins du marché du travail | ||
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Les migrations qui représentaient déjà à elles seules 70 % de l’accroissement démographique au début des années 2000, comptent donc pour 84,8 % en 2005. Selon les dernières projections réalisées par Eurostat(8), ce rôle prépondérant des migrations va s’accentuer. Sans migration, la population de l’Union à vingt-cinq déclinera dès 2008, mais « le solde migratoire positif ne fera que retarder temporairement la baisse démographique ». En faisant varier l’importance des flux migratoires jusqu’en 2050, les différentes variantes de projection montrent que, quoi qu’il arrive, la population d’âge actif baissera de 52 millions sur l’ensemble de l’Union d’ici à 2050. Le ratio de dépendance, c’est-àdire le rapport entre les personnes âgées de 65 ans et plus et celles âgées de 15 à 64 ans passera de 1 sur 4 en 2004 à 1 sur 2 en 2050. |
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| Des perspectives pour l’harmonisation européenne | ||
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Le rôle de régulation des politiques nationales joué par les instances communautaires s’est affirmé ces dernières années. Plusieurs directives ont été adoptées ou sont en projet pour, d’une part, établir un cadre juridique commun définissant les conditions d’entrée et de séjour des migrants et, d’autre part, favoriser une coordination des politiques nationales pour atteindre une meilleure gestion des flux migratoires qui tienne compte de la situation économique et démographique de l’Union. Après une phase d’échange d’information initiée en 2000, des textes de référence sont élaborés : directive sur le statut de résident de longue durée, document d’orientation sur l’immigration et l’emploi, plan d’harmonisation des statistiques, projets de directive sur le regroupement familial, les étudiants et les travailleurs ressortissants de pays tiers, plan d’action contre l’immigration clandestine (2002). C’est une tendance nouvelle qui mérite d’être signalée, dans la mesure où la gestion des migrations était restée une prérogative exclusive des États membres, contrariant la perspective d’une harmonisation des politiques et des procédures. |
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(1) C. Ayad « Clandestins refoulés en Mauritanie », Libération, 1/04/2006.
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(2) Nations unies, Division de la Population, Migrations de remplacement, est-ce une solution pour les populations en déclin et vieillissantes ?, New York, 2000 (ESA/P/WP.160).
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(3) Voir à ce sujet la mise au point de Henri Leridon : « Quand les Nations unies veulent remplir le tonneau des Danaïdes », Populations et Sociétés, n°, 2000.
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(4) Les statistiques sur les migrations sont très disparates et manquent de comparabilité entre les pays. Dans la suite du texte, nous utiliserons des données provenant d’Eurostat et du rapport SOPEMI 2004 de l’OCDE : Tendances des migrations internationales.
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(5) Personnes nées à l’étranger, quelle que soit leur nationalité actuelle.
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(6) « Migrants in an enlarged Europe », in World Migration 2005, Organisation Internationale des Migrations, Genève.
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(7) À comparer avec leurs équivalents aux États-Unis, au Canada ou en Australie : respectivement 4,4, 6,0 et 7,0 (chiffres 2003, SOPEMI, OCDE).
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(8) « Projections de population à long terme », Statistiques en Bref, Eurostat, 3/2006.
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