« Retrouver le trésor perdu du sentiment de citoyenneté »

Auteur
Alain FINKIELKRAUT
 
|
Dans son entretien à Constructif, Alain Finkielkraut dénonce l'intimidation par les minorités et plaide pour le retour d'une vraie citoyenneté qui permette notamment un dialogue sur la scène publique. |
||
|
Quelles différences faites-vous entre communautés et |
||
|
Alain Finkielkraut. Je n'ai pas d'opposition de principe à l'existence de communautés. Mon républicanisme ne va pas jusqu'à l'affirmation selon laquelle notre société, notre nation, ne serait composée que de citoyens. Il y a de la place pour les individus dans l'espace public. Il y a aussi de la place pour les communautés. L'existence de communautés ne me semble pas une insulte à la République. |
||
| Le communautarisme présente certains risques pour la République… | ||
|
Le communautarisme est une forme paradoxale de l'individualisme contemporain. L'individu, au sens que le mot a pris dans notre modernité libérale, c'est l'être qui se considère comme le meilleur juge des moyens d'assurer sa conservation et de défendre et développer ses intérêts. Le citoyen, lui, sait s'abstraire de ses intérêts et se préoccuper de la chose publique. |
||
| Quel est le danger ? | ||
|
Le danger ? C'est celui de l'obsession identitaire, celui d'une scène publique occupée exclusivement par le discours de la revendication et désertée par le discours de la responsabilité pour la chose publique ! |
||
| Pourriez-vous nous donner des exemples ? | ||
|
Tout en soutenant le droit des gays à l'égalité, on devrait pouvoir s'interroger sur l'institutionnalisation de la Gay Pride. On devrait pouvoir se demander s'il est souhaitable que telle ou telle minorité sexuelle se déploie dans l'espace public, mais cette question est devenue taboue. Dès que vous parlez de pudeur ou de discrétion, vous êtes accusé d'enfermer les homosexuels dans le placard dont ils viennent de sortir. Vous êtes donc taxé d'homophobie et réduit au silence. |
||
| Ce phénomène va-t-il en s'aggravant ? | ||
|
Oui, c'est un phénomène qui va crescendo. Ce qui s'impose à l'école, mais aussi ailleurs, c'est une réflexion nouvelle sur ce que signifie « être citoyen ». Ce mot se développe comme adjectif – notre société déborde d'initiatives « citoyennes » – et, dans le même temps, il se vide de sa substance. Il faut réapprendre que la citoyenneté est une coresponsabilité et redonner un sens à l'engagement politique comme capacité donnée à chacun de s'oublier comme individu au profit du souci du monde. |
||
| Les communautés ne peuvent-elles pas y contribuer ? | ||
|
Les communautés n'acceptent de sacrifier l'intérêt propre qu'à l'intérieur de la sphère qu'elles constituent. Ce sont elles-mêmes de gros individus en quête de nouveaux droits… |
||
| Faudrait-il renoncer aux communautés ? | ||
|
Il y a place dans le cœur humain, disait Marc Bloch, à plus qu'une tendresse. Je ne milite donc pas pour le sacrifice de toute appartenance communautaire sur l'autel de la nation. On peut se sentir Arménien et Français. La double allégeance n'est pas un problème. Encore faut-il que la France ne soit pas perçue seulement comme un passeport ou une batterie de droits ! |
||
| Est-ce que l'école peut aider ces jeunes à sortit de cette posture ? | ||
|
C'est l'éducation ou rien. éduquer, c'est dire qu'il y a des valeurs plus hautes que les marques ou les biens matériels. Si l'éducation ne peut pas ou plus assurer cette mission, il faut dresser un constat d'échec. Le problème, c'est que l'école tend à s'aligner sur les valeurs de son environnement et que, dans le mot élève, on n'entend plus celui d'élévation. Il faudrait que la société trouve en elle la force de remédier à cette situation. Mais si, à des adolescents désorientés, déstructurés et menacés par la communautarisation, on offre en exemples de civisme des membres de la jet-set pleins aux as dont la fortune comme le talent ne doivent rien à l'école; si l'élite se confond toujours plus avec l'argent, alors il ne faudra pas s'étonner que les professeurs qui sont payés 1500 euros par mois soient toujours plus méprisés par toujours plus de jeunes ni que la violence s'installe durablement dans l'espace scolaire. |
||
| Le débat sur les émeutes urbaines n'est-il pas retombé un peu vite ? | ||
|
Ce débat n'est pas retombé. La France ne parle que des banlieues. Si l'on en croit le cinéma français, la TV française et une grande partie de la littérature romanesque ou sociologique, la France est composée de « bobos » et de jeunes des banlieues. Qui prend en charge le malheur des paysans ? Qui donne un statut à la grande tristesse ouvrière ? Qui s'est occupé du remplacement de l'industrie sidérurgique en Lorraine par des parcs de loisirs ? Tout le monde s'en fout. Il n'y en a que pour les banlieues et, dans les banlieues, que pour les jeunes ! Le vieux de banlieue, l'adulte de banlieue n'ont pas de visibilité, pas de présence. |
||
| Y a-t-il un phénomène communautaire ? | ||
|
Non, il n'y a pas de phénomène communautaire dans le comportement de ces jeunes des banlieues mais une dominante ethnique : ce sont des émeutes sociales à caractère racial qui impliquent majoritairement des jeunes hommes, arabes et noirs. Ce n'est pas pour autant qu'ils forment des communautés. Ces émeutes n'entrent absolument pas dans la catégorie du jihad ou de l'Intifada de banlieues. |
||
| Quelles sont les communautés qui vous semblent le plus inquiétantes ? | ||
|
Le problème le plus aigu est celui de l'islamisme, mais il faut être scrupuleux et prudent : je ne crois pas qu'il y ait incompatibilité entre l'islam et la France. Je ne crois pas à une guerre de civilisation. La question est de savoir jusqu'à quel point la République pourra imposer sa loi aux musulmans et jusqu'à quel point ceux-ci pourront intérioriser la République. Ce qui rend la chose difficile, c'est qu'il n'y a pas seulement le problème de l'islamisme, au sens de la radicalisation de certains musulmans, mais aussi la dé-républicanisation de la République et la constitution de l'école en espace profane. |
||
| Et la communauté juive ? | ||
|
L'islamisme est un problème mondial. à ma connaissance, il n'existe pas de jihad juif. L'intégrisme est très minoritaire dans la communauté juive. Je suis cependant de ceux qui ont milité pour l'interdiction de tous les signes religieux à l'école, kipa comprise. |
||
| Est-ce que certaines valeurs pourraient contrecarrer la montée du communautarisme ? | ||
|
Je m'interroge sur l'oubli des principes fondamentaux. Je plaide pour une lutte contre cet oubli. |
||

