Quelle identité pour la France ?

Auteur
Pierre NORA
 
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Immuable et changeante : l'expression s'applique assez bien à l'identité française. D'un côté, un renouvellement perpétuel, une métamorphose permanente. De l'autre, une stabilité profonde au cours des siècles, une tendance au conservatisme qui justifierait qu'on parle, en ce sens, de «France éternelle». |
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Rares en effet sont les pays qui peuvent prétendre avoir connu quatre identités successives : France royale, France monarchique, France révolutionnaire, France républicaine. Et peut-être aujourd'hui une cinquième, en quête inachevée de son identité démocratique. Identité ; c'est le mot qui convient, car il ne s'agit pas simplement d'un régime politique, d'une forme de gouvernement ou d'une organisation particulière des pouvoirs. Chacune de ces incarnations va beaucoup plus loin ; elle représente à soi seule une société, une culture, une civilisation. Et si chacune renvoie à des époques précises, elle les transcende pour constituer une forme pleine, un « idéal-type ». |
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Conscience nationale |
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La France royale émerge lentement d'une féodalité dont elle est au départ inséparable et qui a trouvé entre la Meuse, la Loire et le Rhin sa formule de cristallisation ; les médiévistes s'accordent pour le reconnaître. Qui dit monarchie évoque immanquablement sa forme absolue, l'image de Versailles et ses imitations extérieures. De la Révolution, la France est apparue comme le foyer et la patrie jusqu'à celle de 1917. Quant à la République, la troisième du nom a fait d'elle l'image de la nation enfin réalisée, incorporée à l'image même de la France : un véritable «modèle» que les historiens ont décrit comme la voie française de l'accès à la démocratie. |
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| Le rôle moteur de l'Etat | ||
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S'il fallait, à travers ces péripéties, désigner les principaux traits de cette identité à rebondissements, trois caractères dominants s'imposeraient d'évidence. |
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| Conscience nationale et conscience historique | ||
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Le second trait, qui découle à vrai dire du premier, tient au lien étroit, presque consubstantiel, qui attache la conscience nationale à la conscience historique. La France se vit comme une histoire. Ici encore, ce n'est pas le cas de tous les pays. En Allemagne, par exemple, ce sont plutôt les philosophes qui ont été les inspirateurs de l'idée nationale. En Europe centrale et orientale, c'est le folklore qui en a été le ciment et le levain. En France, le rôle de recteurs et de directeurs de conscience nationale a été assuré par les historiens. C'est l'histoire qui a pris en charge la mémoire de la nation. Une mémoire divisée, multiple, plusieurs fois remaniée dans ses contenus, ses points d'appui, ses formes d'expression; une mémoire toujours disputée, mais qui a constitué l'axe et la référence de la collectivité nationale. D'où l'expression que j'ai cru pouvoir avancer d'« histoire-mémoire ». Une histoire devenue quasiment mythologique sous la Troisième République, entre 1870 et 1914, quand elle se fait à la fois scientifique et patriotique et devient, avec l'armée des instituteurs de village, le pivot de l'éducation civique. Histoire, mémoire et nation : trois termes devenus presque synonymes. |
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| Une tradition intellectuelle et littéraire | ||
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Et sans doute est-ce bien cette conscience historique de soi qui est responsable de l'importance et du poids de la tradition intellectuelle et littéraire, troisième trait permanent de l'identité française. Ce que cette tradition possède en effet de spécial, par rapport à la vie intellectuelle et littéraire des autres pays, c'est son intimité avec l'histoire nationale, son inscription dans le registre du politique, au sens large du mot. Qu'il s'agisse de ses instruments, – langue, école, institutions universitaires, savantes, académiques; qu'il s'agisse des formes de son expression – littéraires, philosophiques, intellectuelles; qu'il s'agisse enfin des enjeux de son contenu et des rythmes de son développement, la culture, en France, a partie liée avec l'histoire, l'État, la politique. La définition même de la France s'est inscrite dans la revendication d'une mission universelle qui, d'abord religieuse, s'est progressivement laïcisée. C'est ce qui a permis à cette culture profondément française et nationale de se poser en culture universelle. Du moins jusque vers les années soixante du siècle dernier. |
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| Une crise de l'identité | ||
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Rappeler ces traits d'une identité traditionnelle, c'est indiquer en même temps la crise qui l'atteint. |
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