L’exemple de la réforme
très « politique » de la loi SRU

Auteur
Marc MILET
 
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Un bref retour sur la préparation de la loi Urbanisme et Habitat, texte apparemment apolitique, démontre dans quelle mesure, loin de sappuyer sur un diagnostic purement technique, le processus de décision relève dune évaluation plurielle tributaire de champs variés. La loi Urbanisme et Habitat du 2 juillet 2003 se décompose en trois volets distincts. Elle vise, en premier lieu, à apporter des assouplissements aux dispositions durbanisme créées par la loi Solidarité et Renouvellement urbain du 13 décembre 2000, jugée globalement par trop contraignante. La principale mesure dadaptation porte sur le dispositif de limitation de la constructibilité (règle dite « des 15 km »), imposée afin de favoriser lentente urbaine. Un effort de clarification de dispositifs complexes a également été entrepris par le législateur sagissant notamment des conditions de transformation du Plan local durbanisme. Le second volet de la loi concerne la mise en sécurité des ascenseurs autour de trois mesures phares (la mise aux normes des installations, les contrats dentretien, le contrôle technique). Deux derniers titres traitent, enfin, de diverses dispositions relatives notamment à la participation des employeurs à leffort de construction. La nature apparemment «fourre-tout» du texte présenté par le gouvernement résulte dune triple évaluation fondée sur des contraintes techniques, programmatiques et décisionnelles. |
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| Fondements juridico-politiques | ||
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Le projet de loi sappuie uniquement à lorigine sur la nécessité dapporter une réponse aux nouvelles exigences de sécurité et à la vétusté dun parc dascenseurs parmi les plus anciens dEurope. Linscription rapide à lordre du jour dun projet de « mise en sécurité des constructions » procède de la rencontre de deux courants constitutifs de politiques publiques, lun de problématisation-résolution (policies), lautre de nature politique directement lié au cycle électoral (politics). Loin dêtre issus dun projet original élaboré par la nouvelle majorité gouvernementale, les dispositifs reprennent pour lessentiel des mesures préconisées par le groupe de travail composé des principaux experts et acteurs concernés, créé par lAfnor à la demande en 2001 de la Direction générale de lurbanisme, de lhabitat et de la construction (DGUHC). Dès 1993, la Fédération des ascensoristes attire lattention des pouvoirs publics sur la dangerosité de certains appareils. La CGT compte avec les professionnels ascensoristes au nombre des principaux tireurs dalarme. Le ministère dispose donc pour lessentiel quasiment dun projet clé en main. La nature de lévaluation et la liberté de décision se résument sous cet angle uniquement à la sélection des priorités dans le choix ou non de mettre en uvre la réforme. Inscrite dans une continuité, elle se révèle limitée quant aux modalités. Pour autant, ce projet ascenseur participe pleinement du « référentiel global » sécuritaire dominant durant la campagne présidentielle du printemps 2002. Il apparaît donc aussi comme une déclinaison sectorielle, relative aux installations urbaines, dune perception des attentes des citoyens que le gouvernement entend traduire rapidement dans les faits. Dans sa déclaration de politique générale devant lAssemblée, le Premier ministre, qui a annoncé la modification prochaine des lois Voynet (aménagement du territoire), Chevènement (intercommunalité) et Gayssot (SRU), fait du retour à la sécurité un nécessaire préalable aux réformes. Le projet se greffe ainsi sur une série de textes sécuritaires rapidement votés ou mis en chantier. Deux accidents dramatiques impliquant des ascenseurs à Strasbourg et à Amiens en pleine période électorale, en mai et juin 2002, viennent conforter ces deux logiques. La nécessité de pallier les risques dune crise foncière annoncée incline de surcroît à réviser quelques points de blocage identifiés de la loi SRU et vont conduire à élargir le projet par-delà le seul volet ascenseurs. La loi SRU, pléthorique avec plus de deux cents articles, mal expliquée, difficilement appliquée par les Directions départementales de léquipement, a connu trois révisions successives qui illustrent la défaillance de la production de la loi dénoncée par le Conseil dÉtat dans son rapport pour 2001. Mais cest bien en réalité un impératif proprement politique qui incite à la réforme. La campagne électorale sapparente à une logique de « dette » vis-à-vis des militants et des électeurs. Sagissant spécifiquement du champ de lurbanisme et de lhabitat, la dette est médiatisée puisquelle concerne une clientèle spécifique, celles des élus locaux, qui sont à la fois les détenteurs directs des prérogatives et les relais indirects des sollicitations de leurs administrés. La quasi-totalité des commentaires publics portant présentation du texte nont toutefois guère détaillé ces dispositifs mais se sont focalisés sur la question de la mixité sociale. |
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Mixité sociale : évaluer le coût politique de la réforme |
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En effet, une proposition sénatoriale portant modification de la loi SRU a mis sur agenda léventualité dune réforme du dispositif instaurant lobligation dun quota de 20% de logements sociaux (aidés) pour les communes dau moins 3 500 habitants. Les sénateurs ont choisi de le réaménager en complétant le dispositif coercitif par un mécanisme incitatif et contractuel, délargir la définition du logement social, de modifier la sanction financière. Largumentaire utilisé, qui peut difficilement safficher comme une opposition à la promotion de la mixité sociale, sappuie sur une ligne libérale-réaliste : le dispositif contractuel est plus efficace, il tient compte des contraintes de la disponibilité et du stock urbanisables, il préserve enfin la liberté des élus à lencontre des choix jugés dogmatiques qui ont prévalu en 2000. Dès lannonce du dépôt dun projet de loi relatif à la construction et à lhabitat, lopposition interpelle le ministre de léquipement, jugé par ailleurs modéré sur ce dossier, sur léventualité dune telle remise en cause. |
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Processus de non-décision |
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Ladoption au Sénat de la proposition de loi Braye place de fait en difficulté le gouvernement qui na effectivement pas choisi de satteler à ce dossier. à ces contraintes sajoute limpatience des députés qui sont favorables à une réforme immédiate du dispositif instauré par la loi Gayssot, et qui avaient, pour bon nombre dentre eux, fermement bataillé contre son adoption durant la législature précédente. Comme le révèle la presse, mais uniquement lors de la seconde lecture en mars 2003 et donc une fois seulement la phase de controverse refermée par le politique, la ligne gouvernementale est en fait clairement établie dès louverture du débat parlementaire au mois de janvier. Le critère dévaluation est prioritairement politique. Le cadre de la réforme a été fixé par le président de la République qui souhaite se prémunir du risque dune campagne fustigeant une politique de régression sociale : toute modification du dispositif relatif à la mixité sociale doit recevoir laval du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées présidé par Xavier Emmanuelli, ancien secrétaire dÉtat à laction humanitaire durgence sous le gouvernement dAlain Juppé. La consultation fait donc concrètement office de veto. Pour le cabinet du ministre, il sagit de prendre réellement en compte les aspirations de la majorité, tout en contenant la fronde des ultras. Or, par-delà des options idéologiques distinctes (réalisme libéral v. pragmatisme social), se joue plus prosaïquement les conditions de la demande électorale des municipales de 2007, notamment en Ile-de-France. Suivant une évaluation coût - avantage rapide (plus de logements sociaux = une augmentation supposée du vote de gauche), bon nombre délus de la majorité craignent que les règles existantes ne leur fassent perdre leurs mandats. Durant toute la phase préparatoire du débat parlementaire, le choix porte donc sur lopportunité de la réforme. La primauté accordée à loption du statu quo naît dune double évolution. Le paradoxe apparent provient du fait que ceux qui souhaitent la remise en question du dispositif contraignant se refusent finalement à devoir mettre en uvre une réforme dont les dispositifs contractuels issus du compromis leur apparaissent, une fois les comptes faits, finalement bien moins favorables que le dispositif existant. Parmi les membres de la majorité, la position est par ailleurs loin dêtre monolithique : certains élus de la majorité qui ont gagné des municipalités longtemps situées à gauche et confrontés aux effets de la ghettoïsation sociale considèrent avec bienveillance lobligation daugmenter le potentiel de logements sociaux pour des communes avoisinantes, faiblement dotées. Labsence du dépôt damendement sur le sujet annihile toute opposition. Le débat est tué dans luf. à lissue de la navette et à loccasion de la publication du rapport de la Fondation Abbé Pierre sur les mal-logés, la presse se fait lécho des conditions de la non-décision et sert indirectement la nouvelle stratégie gouvernementale ainsi déployée : faire part du renvoi, éventuel, de cette question au futur projet sur lHabitat, devenu depuis lors « propriété pour tous ». Les porte-parole des groupes socialistes et communistes et républicains évoquent pour leur part de nouveau le non-dit. Mais la seule portée symbolique de leur critique est insuffisante pour transformer cette interrogation en enjeu de débat public, alors même que la question demeure en suspens et, sagissant dun texte austère, guère suivie par lopinion publique. Dès lors, quelle leçon retenir in fine de ce bref récit de la fabrique dune loi ciblée ? Sagissant de textes très spécialisés et, apparemment, apolitiques, le processus dévaluation en amont de la décision ne saurait se restreindre aux seuls enjeux techniques. Plus spécifiquement, la question de la mixité sociale, étrangère au projet, fut pourtant au cur du débat. La « non-décision » se révèle à la fois intentionnelle et tributaire dun champ controversé, car politiquement à risque. |
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