Les enjeux de l’évaluation

Auteur
Taoufik BEN MABROUK
 
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Lévaluation est une composante à part entière de la mise en uvre des politiques publiques. Sassurer que les objectifs poursuivis ont bien été atteints (ou quils sont en passe de lêtre), proposer des corrections aux dispositifs prévus par une politique publique, affiner les outils ou les procédures de mise en uvre, suggérer une redéfinition des objectifs en prenant acte des difficultés dapplication ou des effets pervers dun programme, tels sont les principaux éléments de ce que lon appelle couramment une évaluation. L'évaluation peut être confiée à une ou plusieurs personnes comprenant des praticiens du secteur concerné, des universitaires ou encore des consultants indépendants. Dans ce contexte, lévaluation se présente comme une activité politique à part entière : elle est loutil dun examen, intermédiaire ou a posteriori, de lefficacité dun programme (examen pour lequel sont sollicités des experts et scientifiques) mais les conclusions ou les retours dinformation véhiculés par lévaluation sont également pris dans des enjeux qui dépassent de loin le contenu stricto sensu de la politique publique et qui déterminent lefficacité dune évaluation. Ces enjeux renvoient schématiquement à trois problèmes clés pour les acteurs dune politique publique : 1. La qualification dun problème de société ou de secteur. 2. Lévaluation comme évaluation de savoir-faire. 3. La transformation des capacités daction des différentes catégories dacteurs. Lévaluation intervient rarement au terme dune politique publique. Elle est souvent pratiquée lors dune phase intermédiaire. À ce titre, elle constitue un moment clé qui voit ressurgir une controverse entre les différents protagonistes ou intérêts liés à une politique publique, ayant pour toile de fond les trois enjeux cités précédemment. La conduite dune évaluation sinscrit dans ce type de contexte imposant à lévaluateur un ensemble de contraintes méthodologiques et denjeux qui lui sont propres. Lévaluation concerne le plus souvent des programmes mis en uvre par des structures délibérantes soumises à la double contrainte de la décision collective et de la confrontation dintérêts. Les collectivités locales, les organismes dotés de prérogatives de puissance publique et, dans une certaine mesure, lÉtat figurent au nombre de ces structures délibérantes. Dans ce cadre, une politique publique résulte toujours de la confrontation et de la médiation à un moment « t » entre les différents types dintérêts concernés (intérêts associatifs, syndicaux, corporatistes, politiques et institutionnels), processus qui se traduit ensuite par des jeux de tractations et des coalitions permettant de constituer une majorité de décision dans les instances délibérantes. |
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| La définition des priorités dintervention | ||||
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Toute politique publique a donc une histoire avec ses promoteurs, ses opposants, des intérêts satisfaits ou déçus, la prise en compte plus ou moins complète des doléances et des revendications, et surtout la constitution daccords sur les objectifs à privilégier et les priorités à retenir. Cette caractéristique doit être soulignée pour comprendre pourquoi rares sont les politiques publiques faisant lunanimité ou lobjet dun consensus. Lévaluation consiste généralement à confronter un certain nombre dindicateurs avec des critères quantitatifs et qualitatifs. Toutefois, une place de plus en plus importante est faite à lanalyse qualitative (par observation ou entretiens) pour comprendre in situ les comportements dacteurs qui déterminent effectivement la mise en uvre dune politique publique. Dans ce cadre, lévaluation est souvent loccasion dun débat sur les finalités et la pertinence dun programme. Pour essayer de comprendre les conditions de mise en uvre dune politique publique les comportements, les dysfonctionnements, les effets pervers ou les résultats inattendus lévaluateur est, en effet, fréquemment pris à témoin (à travers ses observations ou les entretiens quil mène) dans ce qui relève dune controverse sur la qualification des problèmes et la définition des priorités. Toute évaluation sérieuse se situe donc toujours sur une ligne de crête : entre, dune part, la prise en compte des récits et témoignages (partiels et partiaux) dans la mesure où ceux-ci aident à comprendre le comportement réel des acteurs et, dautre part, la nécessité pour lévaluateur de prendre ces récits et témoignages pour ce quils sont, à savoir motivés par une représentation non neutre dudit problème. Ainsi, lévaluation met souvent en lumière des phénomènes de désintérêt, de contestation, de résistance et dévitement des objectifs officiels qui sexpliquent par la remise en cause des objectifs dun programme. On ne saurait trop le répéter : qualifier un problème (au sens de le caractériser), cest déjà circonscrire léventail des priorités dignes dintérêt et des solutions envisageables. Dans ce contexte, où les politiques publiques sont déterminées dans un souci de concertation et de pluralisme, toute évaluation alimente donc une concurrence autour de la définition légitime dun problème et des mesures dintervention nécessaires. Le développement dexpertises autonomes au sein de la société civile (milieux associatifs, intérêts organisés, etc.) contribue par ailleurs à poser la qualification dun problème comme un enjeu disputé par les différents intérêts concernés par une politique publique. Lensemble de ces éléments place lévaluateur face à deux enjeux qui lui sont propres : les conditions dacceptabilité par les instances décisionnelles de ses conclusions et recommandations, dune part ; linstrumentation de ces mêmes conclusions lors des nouvelles délibérations, dautre part. |
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Lévaluation comme évaluation de savoir-faire |
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Un autre enjeu de lévaluation, pour les acteurs et les intérêts en présence, concerne limpact sur les pratiques professionnelles dans la mesure où lévaluation peut consacrer ou bien menacer des savoir-faire et des prérogatives dans un domaine donné. Lévaluation introduit, quant à elle, la contrainte dune justification ou dune explication des pratiques en soumettant les savoir-faire et autres habitudes à un examen critique. Cest pourquoi lévaluation est généralement associée, chez les acteurs évalués, à lidée de contrôle. On laura compris, lenjeu de lévaluation réside dans la confrontation des pratiques et des savoir-faire à des critères de jugement censés distinguer les bonnes procédures de celles qui ne le seraient pas. Tout le problème est alors de savoir comment ces critères sont construits... Les effets sont en revanche plus aisément observables : une légitimation des pratiques considérées comme adéquates car jugées efficaces par les commanditaires, par évaluateurs interposés. Dans ce contexte, de nouveaux savoir-faire et compétences peuvent émerger comme outils pertinents, fragilisant ou déstabilisant des pratiques professionnelles. Cest pourquoi lévaluation est aussi perçue par les acteurs et les intérêts concernés comme une phase préalable (souhaitée ou redoutée) à une réorganisation des pratiques et des prérogatives qui leurs sont liées. Enfin, lévaluation mobilise de plus en plus les outils de la comparaison internationale. Cette tendance contribue elle aussi à la légitimation de nouveaux critères dévaluation et, par conséquent, au développement de nouvelles normes concernant les pratiques et savoir-faire. Cependant et cest là un point capital lévaluation par la comparaison internationale trouve très vite ses limites car elle prend pour objet des contextes sectoriels ou nationaux différents (en termes de traditions culturelles ou juridiques mais aussi de système légal) en se focalisant ainsi sur un dispositif ou une situation enviée et en occultant la question de savoir si tel dispositif ou telle situation est reproductible. |
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La transformation des capacités daction des acteurs |
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Un dernier enjeu de lévaluation concerne les répercussions possibles des conclusions et suggestions sur lorganisation dun secteur donné en termes de capacités daction et de moyens privilégiés. Les propositions de correction ou daménagement dun dispositif de politique publique mettent en jeu, ipso facto, lorganisation des prérogatives (dit autrement, la question du « qui fait quoi, avec quels moyens et quels pouvoirs ? ») et renvoient par conséquent aux jeux de pouvoir entre les acteurs concernés. Cet enjeu parasite le déroulement dune évaluation en amenant les personnes « évaluées » ou auditionnées à anticiper sur une redistribution (attendue ou rejetée) des pouvoirs et des prérogatives. La difficulté pour lévaluateur est alors de distinguer, dans le propos de ses interlocuteurs, entre ce qui relève du point de vue normatif (ce que doit être, ou ne pas être, lorganisation du dispositif) et ce qui relève du témoignage sur des faits. Ce point confirme une fonction non négligeable de lévaluation : en tant quoutil daide à la décision, elle est aussi un vecteur de changement institutionnel. Cela est dautant plus important que la gestion de la société ne répond plus au dirigisme de lÉtat central qui se présentait encore dans les années 50 et 60 comme principal acteur du modernisme social et économique. Nombre de procédures et dispositifs de politiques publiques (en matière de gestion urbaine, de politiques environnementales notamment) tendent à répondre aux règles dune gestion partenariale. Se prévalant de la concertation, les politiques publiques posent lenjeu de leur coproduction tant sur le plan des objectifs que des moyens. Cest dans ce contexte que lévaluation prend tout son sens, et son poids, comme vecteur de changement. Dans ce cadre, la mise en uvre des conclusions dune évaluation reste soumise aux conditions de laccord ou du consentement politique. Lefficacité (et lutilité) dune évaluation dépend donc toujours de la disposition des instances décisionnelles à traduire dans les faits les recommandations. Les conclusions dune évaluation sont rarement mises en uvre fidèlement et intégralement. Les aménagements ou les corrections apportés à une politique publique le sont avec le souci dune mise en compatibilité des différents intérêts sociaux en présence. La tentation serait grande dy voir les effets des résistances de toutes sortes. Voyons-y plutôt la reprise en main de la décision par le politique avec des choix de société concernant le « vivre ensemble ». |
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