Protéger les informations vitales

Auteur
Jean-Jacques RECHENMANN
 
|
Au delà des meilleurs outils de veille, et plus en amont dans la réflexion, intervient la définition des informations vitales à acquérir, et surtout à protéger. Toute entreprise possédant un avantage concurrentiel devrait prendre le temps de définir les connaissances sur lesquelles repose son avance technologique, et mettre en place en interne une stratégie de protection de son patrimoine. Labsence dune telle réflexion pourrait lui coûter fort cher. Le directeur général dune PME passant en revue les méthodes de travail et les argumentaires de ses commerciaux, sétonnait des informations détaillées que communiquait lun dentre eux sur la méthode de fabrication du produit pour en souligner la qualité. « Mais vous êtes en train de communiquer un secret de fabrication ! » cria- t-il alors au commercial zélé. Le directeur de cette PME venait de prendre conscience de la nécessité de mettre en place dans son entreprise une stratégie dinformation, visant à définir la nature des informations vitales à protéger, et surtout la manière de le faire. La mise en place ou la refonte dun site Web est aussi loccasion dune réflexion portant sur la nature des informations à communiquer et à ne pas communiquer. Cest ainsi que le PDG dune entreprise innovante dans les NTIC, lassé de voir son principal concurrent sinspirer de ses voies de recherches, décida dafficher sur son site Web des « leurres » conduisant délibérément le concurrent suiveur vers une impasse. La veille technologique, dans son approche traditionnelle danalyse des brevets et dobservation de linnovation, est une base incontournable pour toute entreprise évoluant dans un environnement technologique en mutation. Mais elle ne représente quun des deux volets dune stratégie dinformation : la collecte, visant à orienter lentreprise dans sa stratégie de développement. La diffusion dinformations quant à elle, passe obligatoirement par une phase de sélection de linformation vitale, visant à protéger le savoir-faire de lentreprise. Toute entreprise qui étend ses activités sur un marché, le fait grâce à un avantage concurrentiel, au sens défini par Michael Porter dans son ouvrage « Competitive advantage ». Il sagit le plus souvent pour les entreprises européennes et nord-américaines dun avantage par la différenciation ou la spécialisation. | ||
| Avantage concurrentiel et compétences essentielles | ||
|
La définition de son avantage concurrentiel permet à lentreprise délaborer son argumentaire, et plus généralement de construire sa stratégie de communication, quil sagisse de la publicité, des informations communiquées sur son site Web ou de largumentaire véhiculé par ses commerciaux. Elle peut le faire par une réflexion interne (réunions de réflexion que les Américains désignent sous le terme de « think tank ») répondant à des questions basiques : « Que savons-nous faire mieux que nos concurrents ? » « Quelle valeur ajoutée apportons-nous à nos clients ? », et conduisant à une estimation chiffrée de la valeur dusage apportée par ses produits à ses clients par rapport à ceux des concurrents. Les entreprises françaises présentent en ce domaine une culture marketing bien en retard par rapport à leurs homologues américaines davantage habituées à raisonner en termes de business plans. La méconnaissance de son avantage concurrentiel peut être dune importance toute relative dans les pays à culture daffaires latine, privilégiant le relationnel, mais sera sans doute fatale auprès des cultures daffaires anglo-saxonnes privilégiant le rationnel et la prise de décision sur dossier. Lorsque lavantage concurrentiel est défini, il devient plus facile de répondre à la seconde question : « Quest-ce qui constitue actuellement une barrière à lentrée pour tout nouveau concurrent qui souhaiterait attaquer directement notre marché ? » Cette barrière à lentrée peut être le fichier client, une stratégie marketing audacieuse, une synergie unique entre différentes activités de lentreprise, une technologie particulière, des ressources humaines exceptionnelles et rares, un savoir-faire perfectionné au cours des années Les réponses à cette question fondamentale désignent directement la nature des informations à protéger. La définition des informations vitales à acquérir, et surtout celles à protéger, constitue ainsi le fondement dune stratégie dinformation en général, et dune opération de veille en particulier. Les deux exemples qui suivent illustrent la manière dont deux entreprises étrangères se sont appropriées le savoir-faire de leurs partenaires français, et les conséquences désastreuses pour ces derniers dune absence de stratégie dinformation. |
||
|
Deux exemples à la loupe |
||
|
Cest lhistoire de ce concepteur français de sous-marins « de poche » destinés à la visite touristique de la faune et de la flore sous-marines dans les fonds tropicaux, mais aussi à des activités moins ludiques dingénierie telles que le contrôle de structures de barrages, ou létanchéité de réservoirs. Au début des années 90, sa technologie était promise à un bel avenir, et les quelques articles et autres « white papers » dans la presse scientifique valurent à ce chef dentreprise la visite dune délégation dexperts japonais, lesquels, au terme de longs entretiens, confirmèrent leur intérêt pour le produit à fabriquer au Japon, avec partage des risques et des bénéfices. Rien de plus normal, compte tenu de la spécificité du marché japonais, et des adaptations techniques à apporter au produit. La co-entreprise fut rapidement créée à 50/50, avec son siège au Japon, et des salariés japonais, dans lenthousiasme sans réserve des deux parties. Le marché japonais qui souvrait à cet entrepreneur, marquait sa réussite ! Quelques mois après la création de cette nouvelle entité, le Français effectue avec fierté sa première visite à sa co-entreprise et observe avec satisfaction léquipe dingénieurs japonais travaillant sur les adaptations requises. Pour accélérer les développements en cours, il nhésite pas à apporter tous les conseils et formations nécessaires. Son entreprise en France connaît une forte croissance, et il attend des résultats tout aussi rapides sur le marché japonais, mais les premières commandes tardent et les demandes dassistance se multiplient. On lui a appris que les décideurs japonais raisonnent sur le long terme, et il sabstient de montrer son impatience. Un an plus tard, il effectue son second voyage, bien décidé à mettre la pression quitte à faire fi des différences culturelles. Il constate alors que les effectifs se sont réduits, et on lui explique que sa technologie nest pas au point, que le marché japonais est très exigeant, et que certains ingénieurs sont partis, déçus de ne pas recevoir de la part de la société française le service exigé... Malgré un suivi plus régulier, notre exportateur constate que dix-huit mois après sa création, la co-entreprise ne compte plus quune poignée de salariés et observe un désengagement très discret de ses partenaires japonais. Ce nest quun an plus tard quil apprend lexistence dun produit similaire fabriqué au Japon et dont il a lui-même financé le développement. Cest lhistoire de cet éditeur français de logiciels scientifiques, dont lavance technologique lui a permis en quelques années de simposer sur le marché mondial, tant au Japon quaux États-Unis où se trouvent la plupart de ses concurrents. Il rêve de renforcer sa présence sur le marché nord-américain, dont le potentiel représente près de la moitié du marché mondial. Cest alors quil est approché lors dun salon par deux jeunes salariés démissionnaires de son principal concurrent, qui lui proposent la création dune filiale sur le marché américain. Au terme dune longue réflexion, notre exportateur français accepte ce projet à condition de rester majoritaire dans cette filiale, à 55 % française, 45 % américaine. Il sait que les décideurs américains exigeants préfèrent négocier avec leurs concitoyens, plus réactifs lorsquil sagit de corriger un bug et dassurer la hot-line sur ce type de produit très technique. Il confie donc tout naturellement la direction de cette co-entreprise aux deux cadres américains. Mais, très rapidement, les actions commerciales menées par cette filiale se révèlent décevantes. Des clients passent à la concurrence et les prospects ne sont pas convaincus par largumentaire maladroit de ces nouveaux représentants de la société française outre-Atlantique. Près dun an après la création de la co-entreprise, ses deux jeunes dirigeants démissionnent et intègrent une autre société américaine concurrente. Au terme dun projet mûri de longue date, cette dernière aura ainsi réussi à la fois à affaiblir son concurrent français sur le marché américain, intégrer sa technologie et son portefeuille clients, et embaucher deux cadres très bien formés. Erreurs grossières dexportateurs débutants ? Pas du tout : leuphorie accompagnant la création dune co-entreprise à linternational est telle, quelle masque souvent les nombreux problèmes que posent la transmission du savoir-faire à la société partenaire, ainsi que limmense responsabilité qui lui est accordée sur son marché local. Une véritable stratégie de protection des informations vitales et dencadrement commercial sur le terrain se révèle incontournable. La co-entreprise, opération courante à linternational (joint-venture), trouve sa justification dans la complexité de lenvironnement juridique, commercial, réglementaire local, ou par la complémentarité technologique des entreprises associées. Mais le plus souvent, la transmission implicite du savoir-faire au partenaire local en fait une opération délicate, nécessitant une véritable stratégie dinformation et la protection des compétences vitales de lentreprise instigatrice du projet. |
||

