Du renseignement
à l’intelligence économique

Auteur
Bernard BESSON
 
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La transformation de lintelligence économique en politique nationale pose le problème des relations entre le renseignement dÉtat et lintelligence économique dentreprise. On sait que le renseignement a tendance à se privatiser de manière accélérée. Le phénomène nest pas nouveau. Aux États-Unis comme en France, les agences privées de renseignement et de recherche existaient dès le XIXe siècle(1). Lintelligence économique dentreprise en tant que donneur dordres sinscrit dans ce mouvement tout en le dépassant. Lintelligence économique dentreprise diffère en effet du renseignement dÉtat ou du renseignement privé sur plusieurs points. Elle se doit dêtre éthique et déontologique. En tant que projet managérial elle ne peut échapper à lévaluation de ses performances, au diagnostic, voire à laudit(2). En tant que système transversal et activité quotidienne, elle correspond à un budget(3). Son efficacité repose sur une transparence et un partage des connaissances incompatibles avec le cloisonnement et la culture du secret. |
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| Un système licite | ||
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Pour lentreprise, lintelligence économique est une manière de penser et dagir organisée en système cohérent totalement licite(4). Ce système fait appel au plus grand nombre possible de compétences pour saisir des opportunités ou détecter des menaces avec le maximum de rapidité. Ces exigences dressent une barrière entre les pratiques de lentreprise et celles du renseignement. De moins en moins nombreux sont les chefs dentreprise qui confondent espionnage et intelligence économique. De leur côté, les services de renseignement vivent dans une culture de service public et de secret qui les éloigne de lentreprise lorsque les intérêts de celle-ci sont distants des intérêts stratégiques de la nation. Les sociétés de renseignement privées et dintelligence économique sont dans une position plus ambiguë. Lintelligence économique dentreprise leur ôte des clients qui apprennent à produire seuls des connaissances ou à conduire des actions dinfluence sans le secours de cabinets spécialisés. On connaît en France létroitesse du marché lié au renseignement privé et à lintelligence économique. La diffusion et lenseignement de celle-ci sont pourtant de nature à accroître la demande. |
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Jeu à quatre |
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Nous sommes en présence dun jeu à quatre où renseignement privé, cabinets dintelligence économique, renseignement public et intelligence économique dentreprise entretiennent des relations parfois difficiles. Les cabinets dintelligence économique se prévalent de la même éthique et de la même déontologie que les entreprises pratiquant cette discipline de façon organisée. Certaines sociétés de renseignement privées réclament une « reconnaissance officielle » dont les premières se passent fort bien. Le renseignement dÉtat voit dans les cabinets spécialisés, quils soient « dintelligence économique » ou de « renseignement », des concurrents ou, pire, des agents potentiels de services étrangers. La méfiance côtoie ici les liens personnels qui unissent parfois les acteurs publics et privés du renseignement. Quel peut être dans ces conditions le rôle de lÉtat et de ses services officiels en appui dune « grande et vraie politique publique dintelligence économique » ? Ceux-ci ont-ils vocation à concurrencer le renseignement privé et les sociétés dintelligence économique ? Comment mettre au service de lintelligence économique dentreprise les informations et les connaissances acquises par les services de renseignement sans contrevenir aux règles de légalité et de la concurrence entre les acteurs économiques ? Le débat nest pas nouveau mais revêt aujourdhui un caractère qui frise la polémique. Il convient de garder son sang-froid et de replacer les choses dans un contexte plus large. |
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Ne pas se passer du renseignement dÉtat |
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Tous les gouvernements de la cinquième République ont beaucoup fait en terme doutils pour mettre à la disposition des entreprises une somme considérable dinformations de toute nature. Les sites gouvernementaux français sont parmi les meilleurs. Les services de renseignement ne sont que lun des aspects du problème. On pourrait à la rigueur imaginer une politique publique dintelligence économique sans leur concours. Certains pays ou territoires se passent fort bien de leur collaboration. Il serait dommage cependant de les laisser de côté car ces services disposent en France de réelles compétences tant dans le domaine du renseignement que dans celui de lintelligence économique. Leur vision et leur compréhension du monde sont des atouts quil serait stupide dignorer. Tout le problème réside dans la forme de cette collaboration. Les services de renseignement publics ne sont pas des entreprises et nont pas vocation à le devenir. Ils ne leur appartient pas de se substituer à des entreprises défaillantes ou négligentes. Il leur appartient par contre de servir la France et de répondre aux questions quon leur pose. Leur rôle na de sens que dans le cadre dune politique soigneusement élaborée qui mette en rapport les questions des entreprises avec les réponses ramenées par la DGSE, les Renseignements Généraux ou la DST. Hormis les cas très spécifiques liés aux intérêts stratégiques du pays, cette « mise en rapport » relève dun projet politique. Cette politique suppose un partenariat « intelligent » entre les administrations et les entreprises. Dans une économie libérale et mondialisée ce partenariat ne peut être quévolutif et calqué sur les réalités de la compétition internationale. Le service de renseignement officiel ne peut en effet intervenir dans une affaire économique franco-française au risque de provoquer un scandale. Lexemple qui suit est tiré de la réalité vécue par une PME du Bâtiment et des travaux publics(5). Il illustre la manière dont le renseignement dÉtat et lintelligence économique dentreprise peuvent cohabiter sans contrevenir à léthique et aux lois de la concurrence. |
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Un exemple « vertueux » : la technologie des bétons à prise rapide |
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Cette technologie nous permet dappréhender linteraction des différents acteurs évoqués plus haut. Notre PME, soucieuse de sinformer des avantages et des inconvénients de cette technologie, consulte dans un premier temps la « mémoire » de son propre système dintelligence économique. Celle-ci lui ressort toute les informations préalablement archivées parce que contenant les mots clés « béton à prise rapide ». Nous sommes dans une entreprise de construction et personne ne sétonnera du nombre important de documents de toute nature conservés en mémoire à cause de ce vocable qui correspond au cur de métier de notre entreprise. Notre PME redécouvre de manière organisée ce quelle savait déjà. Cette technologie est utilisée dans plusieurs endroits de la planète par des acteurs très différents. Des questions surgissent et des réponses seront apportées par les propres «réseaux» de lintelligence économique dentreprise. Dautres questions, plus difficiles, resteront sans réponse. Cest alors que notre PME se tournera vers le marché. Les cabinets dintelligence économique lui brosseront « lavenir » des normes et réglementations qui encadrent ou encadreront cette technologie. Les sociétés de renseignement commercial lui permettront de retrouver adresses ou numéros de téléphone dopérateurs concurrents ou futurs partenaires dont il conviendra dévaluer les performances et la solvabilité. Lutilisation des bétons à prise rapide à des fins militaires pour réparer des pistes daviation sabotées ou bombardées intrigue à juste titre notre entreprise. La mise à lépreuve de cette technologie dans des conditions paroxysmiques est une donnée importante. Seuls les services officiels de renseignement sont en mesure dapporter des réponses à certaines de ces questions parce quils sont les témoins privilégiés de ce genre de circonstances. Ils aideront donc cette PME à connaître la résistance de ces bétons aux projectiles militaires... Ces réponses nont été délivrées que parce que les questions ont été effectivement posées et ont transité par des canaux et des procédures correspondant aux exigences de confidentialité et de neutralité des uns et aux exigences de performance et dinnovation des autres. Une politique nationale dintelligence économique nest pas autre chose. Ici comme ailleurs, elle est lart du possible. Elle seule permettra le passage du renseignement à lintelligence économique au profit dun nombre croissant dentreprises. Une telle politique suppose un langage commun entre acteurs privés et publics. Elle appelle la création de liens entre des organisations qui signoraient plutôt que la mise en place de bureaucraties ou dusines à gaz. |
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| (1) Conan Doyle, La Vallée de la peur. | ||
| (2)Bernard Besson et Jean-Claude Possin, LAudit dintelligence économique : mettre en place et optimiser un dispositif coordonné dintelligence collective, Dunod, 2e édition, 2002. | ||
| (3)Bernard Besson et Jean-Claude Possin, Le budget de lintelligence économique, Regards sur lIE n° 3, mai-juin 2004. | ||
| (4) Manifeste pour lintelligence économique dentreprise du Cercle dintelligence économique du Medef, Paris, 31 mars 2004. | ||
| (5) La technologie des bétons à prise rapide : créer un réseau pour chaque question. Bernard Besson et Jean-Claude Possin, Du Renseignement à lIntelligence économique. Cybercriminalité, contrefaçon, veilles stratégiques : détecter les menaces et les opportunités pour lentreprise, pages 57 et suivantes, Dunod, 2e édition, 2001. | ||

