Un marché bien tiède !

Auteur
Christophe BABINET
 
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Anniversaire sans faste pour les prestataires français de lintelligence économique : dix ans après linvention de ce vocable par le rapport Martre, le concept sest relativement popularisé, mais les ventes stagnent et les vrais succès sont absents. Les chiffres sont là : de la centaine de sociétés de services et dindépendants exerçant plus ou moins dans lintelligence économique, aucun na connu de vrai décollage. La croissance boude les prestataires, qui restent des artisans, avec des facturations annuelles se situant le plus souvent entre 150 000 et 500 000 euros. Au faîte de sa gloire, en 1993, même la filiale française de laméricain Kroll Associates, alors numéro un mondial de la « business intelligence », ne dépassait pas 2 millions deuros de chiffre daffaires. Quant à la société de Philippe Legorjus, créée à la même époque et désormais baptisée Atlantic Intelligence, la part de lintelligence économique dans un chiffre daffaires de 4,3 millions deuros en 2002 est bien mince à côté de ses audits de sécurité « site et bâtiment »... ou du contrat de protection physique du gazoduc birman. Les prestataires naiment pas ladmettre : quand ils parviennent à hisser leurs ventes aux environs du million deuros, cest presque toujours en complétant la recherche dinformations par dautres prestations ; audits de sécurité, conception dintranet et vente de logiciels de veille, édition de lettres spécialisées, sécurité classique, communication dinfluence ou influence tout court. Ou encore en virant carrément vers le conseil en stratégie, sans toujours en posséder les compétences. Même ceux qui tentaient de se développer dans le vrai « cur de métier » de lintelligence économique la recherche dinformations sensibles ou non apparentes ont stagné ou périclité. Apparus au début des années 90, les trois ou quatre espoirs français nont pas brillé par la qualité de leur gestion. Tel cabinet, en qui lon voyait lamorce dun Kroll français, sécroule au bout de dix ans par la conjonction dune vanité risible et dun amour immodéré pour les frais généraux. Créé en 1993, le niçois Circé, qui mit huit ans à hisser ses ventes à 1,1 million deuros avec huit salariés, sest résolu en 2003 à passer la main à la filiale dun assureur au sortir de deux ans de pertes lourdes, avec moins de 500 000 euros de chiffre daffaires. Intelynx, constitué en 1997 par lancien directeur de la DST, Bernard Gérard, et lex-patron de Kroll France, Jean Chalumeau, est mis en liquidation judiciaire trois ans plus tard ; avec, dès la première année, 202 000 euros de pertes pour 320 000 euros de chiffre daffaires. |
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| Les mariages ont tourné court | ||
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Les rares essais de mariage avec le conseil et laudit ont tourné court. Le grand cabinet Eurogroup en fit la coûteuse expérience en tentant de discipliner Miallot & Associés(1). Les quelques tentatives de rapprochement entre cabinets dintelligence ont également avorté. Qui se souvient encore des fiançailles Circé-Atlantic Intelligence ou de la Compagnie française dintelligence économique du juge Thierry Jean-Pierre, qui visait à « fédérer les indépendants » ? Dautres, mieux armés, ont tenté de reproduire le schéma américain qui continue de fasciner maints dirigeants du secteur : une structure réellement multinationale reposant sur le tripode lobbying-sécurité haut de gamme-renseignement daffaires. Cétait, en 1998, le projet dun ancien dirigeant de LOréal, Guy Mayer, aujourdhui disparu. Avec le soutien initial de Paribas Luxembourg et pour base de départ le contrôle de 50 % du capital dun grand américain du lobbying, Cincinatus tentait de rassembler une dizaine de cabinets ouest-européens dans les trois spécialités et ambitionnait dessaimer dans une vingtaine de pays. Mais disparut en moins de deux ans avec, là encore, un océan dimpayés... Du côté des entreprises clientes, la communication vante lintérêt de lintelligence économique, mais dans les faits la prudence prévaut. Pour ce qui est de la veille classique, les grands groupes ont désormais leurs propres systèmes, bâtis avec des moyens bien supérieurs à ceux des cabinets de « net-watching » qui fleurissaient il y a quelques années. |
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Donneurs dordres plus sélectifs |
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Pour le reste les affaires délicates, le renseignement sur la concurrence entreprises et cabinets davocats daffaires sont loin de lengouement des années 1990-1996. « Nous sommes revenus, dit un dirigeant dun équipementier de lautomobile, de ces pseudo-grands cabinets qui nous facturaient fort cher ce quun bon investigateur nous fournit souvent pour un prix trois fois moindre. Les recherches prospectives sur notre métier, sur lévolution de nos marchés à moyen terme, nous les menons nous-mêmes. Cest à court terme, pour répondre à des questions ciblées, dans des cas qui nous exposeraient trop directement, quil nous arrive de missionner une petite structure qui sera efficace pour tel type de mission, et seulement pour cela. Cest moins coûteux, généralement aussi fiable, et tellement plus discret ! » Jugement dont lauteur de ces lignes peut sans fierté confirmer la justesse : dans ces années où le concept brillait de tous les feux de la nouveauté, nous étions chers, cest vrai, excessivement chers... La rareté des « messieurs intelligence » dans les groupes et leur position dans les hiérarchies sont également éloquentes : chez Renault, un seul ; chez Vivendi, deux jeunes cadres et plus aucun aujourdhui ; un chez Dassault Aviation... Pauvres en budgets, tenus à lécart des comités exécutifs, ils jouent surtout le rôle dorienteurs, non sans brio parfois. Le pouvoir dengager des études dun certain poids reste lapanage de dirigeants qui létude dIndigo Publications le souligne coiffent lintelligence en exerçant par ailleurs des responsabilités à la tête du développement, de la stratégie ou du marketing. Pour les prestataires, ce sont eux les vrais donneurs dordres, de plus en plus sélectifs, dailleurs. Mais, pour les cadres, la fonction « intelligence économique » stricto sensu nest pas encore un accélérateur de carrière. |
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Jeunes diplômés déçus |
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Doù la déception des jeunes diplômés en intelligence économique lorsquils frappent à la porte des groupes : des stages, à la rigueur, des emplois, presque jamais. « On nous préfère des diplômés en marketing sensibilisés à lintelligence économique. » Une évolution qui paraît pourtant porteuse davenir : les directions opérationnelles étant plus à même quun veilleur unique de définir leurs objectifs de recherche, les entreprises commencent à y implanter des profils classiques de commerciaux et de juristes familiarisés avec lintelligence et ses outils. Si ce schéma se généralise et fonctionne correctement, les prestataires extérieurs devraient idéalement ne plus se voir confier que les recherches urgentes ou sensibles, dans des pays opaques ou des situations à risque. Restent les PMI. Depuis des années, lÉtat et ses relais insistent à juste titre sur la nécessité dy développer des comportements « dintelligence ». Mais peuvent-elles constituer un vrai marché de croissance pour un prestataire, surtout en région ? Quand une PME a consacré 40 000 euros en un an à sous-traiter des recherches, elle fait vite le rapport avec un demi-salaire. A qui donc la responsabilité de cette stagnation, sil en faut une ? à une surabondance de prestataires attirés par lapparente facilité des moyens de recherche électronique, et qui « gâtent le marché » comme on lentend dire ? Pas sûr, car dautres métiers la qualité, par exemple ont traversé sans mal ce cycle bien connu : des précurseurs percent, lintérêt grandit, les contrats se multiplient, leffet de mode attire suiveurs et sous-produits médiocres ; puis le tri se fait, les valeurs sûres grandissent, essaiment, et le marché trouve sa maturité. Or, rien de tel sur celui de lintelligence économique, qui en est encore à se chercher. Peut-être alors faut-il invoquer la nature même du métier, ses contours flous. Ni science ni technique, et tout juste discipline, lintelligence économique est une notion attrape-tout. Son génie propre est demprunter savoir et comportements à quantité de vrais métiers : le conseil en propriété industrielle, la psychologie, la communication, les techniques documentaires, lenquête journalistique, lanalyse du risque-pays... Foisonnement qui a servi sa diffusion, mais non sa stratégie commerciale. Ce qui peut aussi expliquer labsence dinstances professionnelles reconnues. |
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Faut-il labelliser les prestataires ? |
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Quelques associations existent bien, mais plus proches du groupement amical que de lorganisation normatrice(2). Franchissant difficilement le cap de la quarantaine dadhérents, leur pouvoir dencadrement et leur audience auprès des pouvoirs publics restent très faibles. LÉtat, justement, après huit ans de quasi-sommeil(3), semble salarmer de latonie du « dispositif national dintelligence économique ». Et, entre autres mesures, décide de placer sous le contrôle des préfets et des hauts fonctionnaires de défense une base de données labellisant les prestataires privés, que les PMI « stratégiques » seraient habilitées à consulter. Initiative qui ne changera rien à la faiblesse intrinsèque du milieu et paraît de plus discutable. Sil est du devoir de lÉtat de veiller à ce que lintelligence économique sexerce dans le respect des intérêts essentiels du pays, est-ce bien à lui dorganiser cette poussière dautonomes ? De la « labelliser », surtout ? Cette simili-habilitation ne serait pas non plus sans risques, car qui peut garantir que certains prestataires nen profiteraient pas pour se présenter en détenteurs dune parcelle de lautorité de lÉtat ? Cette « labellisation », cest précisément ce que les détectives réclament depuis des années, pour des motifs diversement avouables... éclaté, limité bien que riche en talents, tel apparaît aujourdhui le petit monde des prestataires en intelligence économique. Quon ny voie pas damertume : qui en tire son pain quotidien depuis quatorze ans peut témoigner quil est possible den vivre, et même den vivre fort bien. Dans la redistribution des cartes qui semble sesquisser au sein de leur clientèle, les prestataires peuvent parfaitement conserver leur utilité, sils renoncent à songer stratégie, grands systèmes et compilations généralistes pour se concentrer sur la recherche ardue, besogneuse même, de linformation difficile daccès. En ne simaginant plus sur le siège du copilote, quand leur vraie place est celle du souffleur en coulisses. Ce qui, après tout, est peut-être préférable à tous égards ! |
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| (1) Après deux ans de cohabitation difficile, une cessation des paiements intervenue dès 2001 et un divorce houleux, ce dernier, repeint en Cairn Executive, était placé en liquidation judiciaire en avril 2003 avec près dun million et demi deuros de dettes sociales et fiscales. | ||
| (2)Par exemple, la branche française de SCIP (Society of Competitive Intelligence Professionnals), le SYNAPI (Syndicat national des professionnels de linformation), dautres encore. | ||
| (3)Depuis la consitution en 1995, par un décret dédouard Balladur, dun « haut comité pour la compétitivité et la sécurité économiques » qui confiait à neuf grands présidents de sociétés le soin dorienter leffort national de recherche. Ce comité ne semble pas sêtre réuni une seule fois. | ||

