Les acteurs de l’intelligence économique sortent de l’ombre

Auteur
Paul-André TAVOILLOT
 
|
Pour la première fois, une étude identifie les acteurs de lintelligence économique, les structures et les réseaux auxquels ils sont rattachés. Des anciens agents de services de renseignement, des gendarmes reconvertis, des généraux qui ont le sens de lentreprise, des polytechniciens à lesprit militaire, des préfets ardents avocats de la réforme de lÉtat, des directeurs de sécurité dans lombre, des directeurs de la stratégie qui jouent les marionnettistes ! On pourrait longtemps continuer cette énumération. Sans savoir pour autant ce quest lintelligence économique ; si ce nest, vaguement, son caractère offensif ou défensif ou les deux ! Lorsquune activité économique est sur le point dacquérir ses lettres de noblesse mais reste, somme toute, peu structurée, pour lappréhender, la seule alternative est de chercher à identifier les hommes qui lexercent. En France, lintelligence économique est encore portée par de fortes personnalités. Et les réseaux constitués entre les acteurs ont parfois plus dimportance que les entités formelles. Voici la méthodologie et la raison dêtre de létude « France : le Top 100 de lintelligence économique » qui a été publiée en janvier dernier par la publication spécialisée Intelligence Online. Le travail du « Top 100 » nest ni une classification ni un palmarès, encore moins un annuaire. Il sagit dune analyse et dun décryptage, notamment de trois catégories dacteurs qui font « lintelligence économique » : les entreprises, les prestataires et lÉtat(1). Selon létude, les entreprises, essentiellement les grands groupes, adoptent quatre types de comportement en matière dintelligence économique. Une première catégorie dentreprises revendique une réelle politique dintelligence économique. Ces sociétés sont engagées dans une dynamique proactive vis-à-vis de leurs concurrents, de leurs partenaires ou même dans la définition de leur stratégie. De fait, elles assument ouvertement cette fonction au sein de leurs organigrammes et nomment des responsables intelligence économique qui saffichent en tant que tels : Air France, Snecma, Aventis Pasteur, EADS, France Telecom, Areva en font partie. Beaucoup de ces acteurs ont su mobiliser des réseaux dinformation au sein même de lentreprise et assister des clients « internes ». Lintelligence économique est, dans ce cas, une question de management, de gestion de projet au même titre que la démarche qualité ou les bonnes pratiques commerciales. La finalité ? Répondre à un besoin spécifique, aider un comité exécutif, par exemple, à prendre la bonne décision. La cellule « IE » (intelligence économique) joue ainsi le rôle de prestataire « maison ». |
||||
| Des entreprises en pointe, les autres moins | ||||
|
Deuxième catégorie, les entreprises où les directeurs des systèmes dinformation montent en puissance comme chez Renault. Les fameux DSI revendiquent un rôle à jouer, non plus dans les « machines » et les « tuyaux », mais dans une problématique plus vaste de gestion de la connaissance outre celle, très sensible, de la sécurité informatique. Le Cigref, leur syndicat professionnel, sen est fait le porte-parole dans son rapport publié lan dernier. Une autre attitude, plus « traditionnelle », sest construite autour de la sécurité. Cest celle des entreprises qui élaborent et suivent leur stratégie avec la volonté déviter à tout prix que leurs concurrents en aient connaissance. Le directeur de la sécurité est le bras armé de cette stratégie défensive, et sans doute également offensive. Michelin en est un bon exemple. Enfin, moins démocratiques si lon peut dire, la dernière catégorie dentreprises rattachent lintelligence économique au sommet de la hiérarchie, à la direction de la stratégie de lentreprise ou au secrétariat général. Là, cest une affaire déminences grises, sans grande implication de relais dinformation ou de prestataires internes. Pour résumer, un certain nombre dacteurs adoptent sans complexe une posture dintelligence économique et en font un véritable outil de management au service des décideurs et de leur stratégie, les autres réagissent davantage par à-coups aux modifications de leur environnement ou ne pratiquent lintelligence économique quau sommet de la hiérarchie. Chez les premiers, apparaît une volonté de ne pas déconnecter lintelligence économique du métier de lentreprise. Fabien Pelous, le fondateur de la cellule « IE » dAir France, ingénieur de laviation civile, illustre bien cette problématique. Cette cellule a démarré avec la mise en place de tableaux de bord analysant la performance de lentreprise. Pour beaucoup dautres, les fonctions IE ne sont pour linstant pas totalement assumées. Ainsi, les personnes clés ne possèdent pas de place clairement définie dans les organigrammes, au même titre que la direction des ressources humaines ou le département marketing. Létude du « Top 100 » souligne dailleurs que les formations aux métiers de lIE ne sont pas pleinement reconnues par le système universitaire et noffrent pas de véritables perspectives de carrière. Au cours de ses investigations, Isabelle Verdier, lauteur de létude, sest retrouvée le plus souvent, pour une même société, en face dinterlocuteurs multiples, exerçant chacun un des métiers de la fonction IE, sans en assumer lentière responsabilité (chargé de la veille, directeur de la sécurité, directeur de la propriété intellectuelle, directeur de la recherche, directeur de la communication, responsable de la gestion de crise, responsable des fusions-acquisitions, etc.). Les entreprises font largement appel à des prestataires externes, surtout lorsque les savoir-faire requis couvrent la collecte dinformations grises, cest-à-dire issues de sources protégées, non publiques. |
||||
|
Les prestataires de services sortent de lartisanat |
||||
|
Globalement, les prestataires de lIE interviennent aux différents niveaux du cycle de linformation : la collecte dans des domaines aussi divers que la veille concurrentielle ou technologique et lévaluation des risques (juridique, géopolitique ). à ces prestations de renseignement sajoutent celles danalyse conduisant au conseil en stratégie. En examinant à la loupe cette profession, on remarque quelle demeure encore largement artisanale, éclatée et sous-capitalisée, à la différence des géants anglo- saxons comme Kroll, coté à New York. Des regroupements sont probables. En attendant, seuls trois consultants ont dépassé, en 2002, le seuil des cinq millions deuros de chiffre daffaires : le groupe Geos, présidé par Stéphane Gerardin, Datops, dirigé par Louis Gay et, pour la partie consulting, par Jean-Bernard Pinatel, et la société à capitaux dÉtat Adit (Association pour la diffusion de linformation technologique), dirigée par Philippe Caduc. Ce trio de tête est talonné par deux sociétés avoisinant les cinq millions deuros de chiffre daffaires : Atlantic Intelligence de Philippe Legorjus, la seule cotée en France (au marché libre), et ESL & Network, de Patrice Alain-Dupré. Tant dans les entreprises que chez les prestataires, lintelligence économique à la française repose sur des réseaux dinfluence provenant des parcours personnels de ces acteurs. Ils sont liés par leurs formations (Institut des hautes études de défense nationale, Polytechnique, DESS dIE ) ou par leurs parcours professionnels (préfets ou militaires). Les services de renseignement, quil sagisse de la Direction du renseignement militaire, de la DGSE ou de la DST, ont irrigué des entreprises comme Geos ou BD consultants, spécialisées dans le risque géopolitique. Létude a identifié également les responsables IE au sein de lÉtat, des associations ou des autorités consulaires. Là encore, ce sont les personnalités qui portent lintelligence économique, et non les structures elles-mêmes. Dans le secteur public, des préfets, comme Rémy Pautrat, ancien patron de la DST, aujourdhui vice-président de lAdit, ont été à lorigine du concept dintelligence territoriale, véritable doctrine dune stratégie régionale de lIE. Lobjectif : mutualiser pour des PME des efforts menés localement dans un secteur dactivité bien précis ou un savoir-faire déterminé. Notons que des fédérations ou des syndicats professionnels peuvent engager des initiatives de même nature pour se préparer à lévolution dune fiscalité, dun cadre juridique, de tout élément influant sur la production, la qualité ou le prix des biens et services vendus. Les structures publiques étaient jusquà présent essentiellement défensives. La politique dÉtat a pris une nouvelle dimension avec la publication du rapport du député UMP Bernard Carayon dans le cadre dune dynamique décidée au plus haut niveau de lÉtat. Lun des défis dAlain Juillet, nommé Haut responsable chargé de lintelligence économique par Jacques Chirac, est de créer une coopération interministérielle et locale qui subsiste aux alternances politiques et que, réellement, ladministration, comme les entreprises, semparent durablement de lintelligence économique. |
||||
|
||||
| [Copyright Cassiopée Intelligence] | ||||
| (1) France : le Top 100 de lIntelligence économique. En vente chez léditeur, Indigo Publications, Paris. Les travaux dIntelligence Online se poursuivent dans le cadre dun projet plus vaste dObservatoire des acteurs de lintelligence économique élargi et de la réalisation dun film documentaire. | ||||

