n°8 - Mai 2004

L’émergence de l’intelligence économique en France

Auteur
 Christian HARBULOT   

   

Apparue pour la première fois au début des années 90, la notion d?intelligence économique est le fruit d?une réflexion atypique, développée dans un premier temps en marge de l?institution et du monde de l?entreprise.

L?idée d?un concept global visant à structurer la pensée théorique et pratique sur l?utilité de l?information est venue d?une rencontre entre des membres de la société civile et des politiques. En 1991, Edith Cresson, alors ministre des Affaires européennes, prend connaissance d?une étude(1) publiée par le ministère de la Recherche et me demande de développer cette réflexion dans un cadre plus collectif. De cette rencontre est née l?idée de créer un groupe de travail au Commissariat général du Plan, sur le thème intelligence économique et stratégie des entreprises, qui se traduira par la publication d?un rapport que nous appelons aujourd?hui le ? rapport Martre ?. Cette démarche originale résulte de la volonté de dépasser les blocages qui ont freiné en France l?évolution de la pensée dans un domaine appelé à prendre une grande importance.

   
   
  Approche défensive
   
 

La culture française de l’information est à l’origine très individualiste, fortement ancrée dans un contexte d’économie de subsistance, c’est-à-dire dans une approche défensive de l’usage de l’information. Dans un tel contexte, l’information de valeur a été très vite assimilée à du renseignement sur le concurrent. Cette théorie de la valeur de l’information, principalement véhiculée par les chefs d’entreprise, a enfermé l’information dans le monde du secret des directions générales.

L’administration a eu une approche similaire, renforcée par le contexte de guerre froide qui a prévalu tout au long de la seconde moitié du XXe siècle. Dans la plupart des ministères, l’information était gérée de manière verticale et cloisonnée. Sa diffusion vers les acteurs économiques était limitée et peu adaptée à un usage opérationnel. Celle qui était considérée comme la plus stratégique restait enfermée dans le cadre de la protection du patrimoine industriel.

   
 
 

Un monde dispersé

   
 

L’université a abordé l’étude des flux informationnels par le biais des sciences de l’information et de la communication. Les travaux d’Henri Dou(2) et Humbert Lesca(3) ouvrirent la voie à une approche analytique de l’usage des sources ouvertes. Dans le même temps, les spécialistes de l’information scientifique et technique étaient sensibilisés à l’émergence des technologies de l’information et donnaient naissance à la veille technologique.

Ces nouvelles recherches s’ajoutaient à un existant très hétéroclite. Le monde de l’information économique était depuis des décennies dispersé en plusieurs pôles distincts et assez hermétiques.

L’un des premiers a été celui du renseignement commercial et du recouvrement de créances. Inventé au XIXe siècle par Vidocq, un ancien bagnard devenu préfet de police, le renseignement commercial est aujourd’hui une offre informationnelle très lucrative proposée par des multinationales de type Dun and Bradstreet ou SCRL.

Dans la foulée des révolutions industrielles, les besoins en information se sont diversifiés. La collecte de l’information scientifique et technique est devenue un besoin vital. Sa gestion a été confiée progressivement aux services de documentation qui ont vu le jour dans les grandes entreprises. Cette montée en puissance de l’information dans le fonctionnement de l’entreprise n’a pas été théorisée comme ce fut le cas aux États-Unis à partir des années 50. Au contraire, la gestion de l’information est restée en France un sujet dénué d’importance dans la mesure où la valeur accordée aux sources ouvertes était diluée dans le processus industriel.

La problématique de la sécurité de l’information a suivi une évolution similaire. Pour faire face aux pratiques d’espionnage industriel et de concurrence déloyale, les chefs d’entreprise ont créé des postes de responsabilité attribués le plus souvent à d’anciens cadres des services d’État. Ce milieu très fermé de la protection privée du patrimoine a renforcé naturellement la valorisation du renseignement aux dépens des sources ouvertes. Les directions générales ont accru cette tendance en n’accordant une importance factuelle qu’au renseignement concurrentiel en cas d’affrontement avec une entreprise particulièrement agressive. Seul le conseiller du président, affecté au suivi des concurrents, avait une vision globale des problématiques informationnelles.

Au début des années 80, la mondialisation des échanges génère de nouveaux besoins. Comment investir dans une économie émergente ? Quels sont les intermédiaires fiables ? Par quels moyens trouver de bons partenaires ? Quels sont les bouleversements politiques éventuels qui risquent de porter atteinte aux intérêts de l’entreprise cherchant à se positionner sur ces nouveaux marchés ? Autant de questions laissées souvent sans réponse par absence de management interne et externe de l’information.

   
   
 

Le traitement du risque pays

   
 

C’est à cette époque que prend forme une profession spécialisée dans le traitement du risque pays. Elle constitue une première tentative de décloisonnement des sources ouvertes au niveau stratégique de l’entreprise. Les spécialistes du risque pays cherchèrent à faire converger un certain nombre de flux informationnels internes et externes au niveau des directions. Mais cette tentative échouera par faute de légitimité auprès de leurs interlocuteurs directs dans les grands groupes. Un des obstacles les plus insurmontables fut la méfiance des chefs de projet qui protégèrent instinctivement leur territoire de compétence.

Par définition, un expert du risque pays apporte un complément d’analyse au chef de projet qui ne dispose pas toujours de tous les éléments d’information pour évaluer les sources de menaces locales ou régionales. Une fois de plus, la tradition l’emporte sur la modernité. Cependant, quelques pionniers, tels que François Jakobiak(4) d’Atochem et Bruno Martinet(5) des Ciments Français, publièrent les premiers ouvrages de référence sur la veille technologique et concurrentielle. Jacques Villain, de la Société européenne de propulsion sera le premier auteur à tenter une synthèse sur les flux informationnels centrés à la fois sur l’innovation et sur l’affrontement concurrentiel(6).

   
   
 

Révolution internet

   
 

Cependant, à la fin des années 80, deux mutations majeures bouleversent les habitudes prises au cours des révolutions industrielles précédentes :

l’essor de la société de l’information par internet,

la primauté de l’économie dans la stratégie de puissance depuis la disparition des blocs.

Internet mondialise l’information et la fait entrer dans l’univers du temps réel. Sans que les Français s’en rendent bien compte, ce changement de système mine les bases de leur culture de l’information. De la verticalité et du secret des réseaux corporatistes, nous sommes passés en quelques années à la transversalité et à l’ouverture des réseaux sur le monde des multimédias.

La révolution des esprits, symbolisée par l’ouvrage des Toffler(7), bouscule les approches traditionnelles. Elle ouvre la voie à la démarche d’intelligence économique lancée en France, à partir d’une comparaison des cultures nationales des puissances industrielles dominantes comme les États-Unis, le Japon et l’Allemagne. Cette approche impulsée par les futurs créateurs de l’école de guerre économique(8) servira de base méthodologique au groupe de travail présidé par Henri Martre entre 1992 et 1994. L’objectif fut de créer un concept intégrant les différentes dimensions prises par l’information dans les domaines géoéconomique, concurrentiel et sociétal.

   
   
 

Enjeux de puissance

   
 

Il est encore difficile de faire comprendre les bouleversements intervenus après la guerre froide : l’importance croissante des affrontements géoéconomiques dans les rapports entre pays alliés, la redécouverte de l’État stratège comme cœur de décision de la politique d’accroissement de puissance, le décalage patriotique entre le patronat américain et le patronat français. Aujourd’hui, l’économie française ne peut plus limiter son avenir à une relance de croissance et à sa position acquise dans le sillage de l’économie américaine. Les entreprises américaines ne viendront pas nous aider pour faire face aux effets des recherches de puissance de la Chine, de l’Inde ou d’autres puissances émergentes plus modestes.

Dans cette prise de conscience à retardement, les évènements du 11 septembre et la dernière guerre en Irak donnent une image plus précise de la multipolarité des enjeux stratégiques et de leur interaction. C’est une évidence pour tout le monde : le pétrole ne se limite pas à une compétition, ni à une affaire de concurrence entre groupes. Il demeure un enjeu de puissance majeur. Rappelons que cette vérité élémentaire n’était plus politiquement correcte depuis des décennies. Hélas, ce n’est pas la seule. Contrairement à ce que prétend le Medef sur le caractère purement concurrentiel de l’OPA de Sanofi contre Avantis, la concentration dans l’industrie pharmaceutique est devenue un véritable enjeu de puissance, compte tenu de la place qu’occupe la santé dans les pays industrialisés.

Après quinze ans de cheminement théorique et pratique, le concept d’intelligence économique gagne peu à peu du terrain. Le rapport Carayon(9) publié en 2003 constitue un pas supplémentaire dans l’élaboration d’une grille de lecture étatique des enjeux informationnels des entreprises. D’autres étapes sont encore à définir. Alain Juillet, nommé en 2004 Haut responsable à l’intelligence économique a notamment reçu le mandat de pérenniser cette discipline dans l’enseignement supérieur. La génération à venir, formée aux technologies de l’information, sera le véritable bénéficiaire de ce travail préparatoire, quelque peu chaotique du fait de notre héritage culturel. à elle d’en tirer le maximum de résultats.

   
   
  (1) Christian Harbulot, Techniques offensives et guerre économique, Aditech, 1990.
  (2) Henri Dou, Veille technologique et compétitivité (L’intelligence économique au service du développement industriel), Dunod, 1995.
  (3) Humbert Lesca, Veille stratégique (l’intelligence de l’entreprise), Astier, 1994.
  (4) François Jakobiak, Pratique de la veille technologique, Les éditions d’organisation, 1991.
  (5)Bruno Martinet, La veille technologique, concurrentielle et commerciale, éditions d’organisation, 1989.
  (6) Jacques Villain, L?entreprise aux aguets, éditions Masson, 1990.
  (7) Alvin et Heidi Toffler, Guerre et contre-guerrre, Fayard, 1994.
  (8) Général (cr) Jean Pichot-Duclos et Christian Harbulot.
  (9) Benard Carayon, Intelligence économique et cohésion sociale, La Documentation française, 2003.
   
   
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