La nouvelle philanthropie dans la Silicon Valley

Auteur
Marc ABÉLÈS
 
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Même au royaume du high-tech, des dirigeants dentreprise ne misent pas uniquement sur le « tout profit » et engagent des actions de mécénat que les revers de léconomie Internet nentament pas. Au cur de la Silicon Valley sest développé depuis quelques années un mouvement qui a lambition de réformer la philanthropie américaine traditionnelle. Dirigeants de grosses firmes comme Microsoft, Intel ou Cisco, patrons audacieux de start-up, ces hommes privilégient des formes dorganisation qui exaltent linnovation et la prise de risque. On pourrait sétonner que, dans un pareil environnement, la notion même de philanthropie ait encore un sens, quand toute action est orientée vers un objectif de rendement et de profit. Et cependant, on a vu se mettre en place des fondations qui se réclament de la nouvelle philanthropie et ont pour mot dordre lengagement et lefficacité. Lobjectif de ces fondations est de surmonter le fossé qui sest creusé entre les nantis et les déshérités : développer léducation et laccès à linformatique, lutter contre lexclusion, telles sont les préoccupations essentielles de ceux qui se désignent eux-mêmes comme les « nouveaux philanthropes ». |
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Nouvelles fondations californiennes |
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A lopposé des formes dorganisation trop routinières, selon eux, des grandes fondations traditionnelles (Ford, Rockefeller, par exemple), les nouvelles fondations californiennes (Entrepreneurss Foundation, Social, Venture Partners, entre autres) entendent mettre en uvre des procédures plus dynamiques. Il y a une volonté de travailler en rapport direct avec le milieu associatif, de repérer les initiatives, de participer à la sélection des projets destinés à être subventionnés. La philanthropie doit être lapanage dentrepreneurs qui nhésitent pas à importer des pratiques ayant fait leurs preuves dans lunivers des entreprises. Ce nest dailleurs pas un hasard si la notion dentrepreneur revient sans cesse dans le discours de nos interlocuteurs. Comme lindique lun des théoriciens de la nouvelle philanthropie, Greg Dees, il faut mettre en uvre le même type de dynamique dans ce domaine que dans lunivers du marché : avoir la volonté dinnover, mais se donner les moyens de mesurer les effets des actions. Lengagement philanthropique, sil a pour point de départ un intérêt pour la communauté, est inséparable de cette attitude dentrepreneur qui raisonne en termes dinvestissement et de rentabilité. En même temps, lesprit de compétition, la recherche du profit ne sont plus les seules valeurs pertinentes. On met laccent sur léthique, et non plus seulement sur la compétition et la recherche du profit. Il faut que les salariés se consacrent ensemble à des tâches dintérêt général. Ainsi se créent des liens forts, et un esprit dentreprise peut émerger, fondé sur des valeurs éthiques et non plus seulement sur la participation à des activités techniques communes. Il est vrai que cette nouvelle connivence entre léconomie et léthique sinscrit dans un contexte plus général. Aux Etats-Unis, la sphère financière a donné le ton : linvestissement éthique a acquis un poids non négligeable, notamment au travers des fonds de pension qui nhésitent pas à tenir compte, pour leurs placements, du caractère « socialement responsable » des sociétés. Certaines firmes ont donc tenu à se doter dès leur apparition dun profil éthique. Lexemple de eBay, lun des fleurons du commerce électronique, est parmi les plus significatifs. Selon les jeunes fondateurs de la Silicon Valley, le capitalisme doit simmiscer dans toutes les régions de lactivité humaine. Dans sa variante la plus moderne, la Net-économie, il a montré toute sa capacité dinnovation. Pourquoi devrait-il sabsenter du social, un domaine où, là encore, il peut donner la pleine mesure de son efficacité ? Doù lidée dune philanthropie-risque (venture philanthropy) à limage du capital-risque (venture capitalism). Non seulement les financiers et les entrepreneurs doivent se conformer dans leur propre action à un code déontologique, mais il leur incombe, dans le même souci éthique, de se préoccuper de lenvironnement sociétal. |
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Mesurer le « retour social sur investissement » |
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Pour eux, la philanthropie nest pas vouée à demeurer enfermée dans une conception traditionnelle où ce qui importe avant tout, cest de donner ; faire un chèque, sans même sinterroger sur limpact de largent ainsi distribué. Il ny a aucune raison, selon eux, de ne pas appliquer dans ce secteur des méthodes qui ont révélé leur efficacité dans le cadre du capitalisme le plus moderne. Pour améliorer le secteur non lucratif, il faut aussi savoir prendre des risques. Quil sagisse du mode de management de ces organisations, de leur capacité à établir des stratégies ou du suivi des résultats obtenus, les fondateurs peuvent apporter une plus-value significative. De même, les fondations doivent entretenir avec les organisations quelles financent le même genre de relations que les capital-risqueurs avec les start-up quils soutiennent. Ce qui intéresse les nouveaux philanthropes, cest la possibilité de mettre en évidence un « retour social sur investissement » et de se donner les instruments qui permettent de le mesurer. Des fondations comme le Roberts Fund et le Center for Venture Philanthropy travaillent à lélaboration dun modèle susceptible daffiner les procédures dévaluation du SROI (social return on investment). Il est clair que cette notion qui a trait à la rentabilité sociale de linvestissement philanthropique sera, dans la décennie à venir, lobjet de discussions et de controverses dans les milieux du tiers secteur. Dhabitude, on considère que le tiers secteur est radicalement différent du business et quon ne peut le gérer selon les mêmes méthodes. Mais, selon les nouveaux philanthropes, il ny a aucune raison de ne pas appliquer dans ce secteur des méthodes qui ont révélé leur efficacité dans le cadre du capitalisme le plus moderne. Les pionniers des nouvelles technologies ont donc lancé un défi au cur de la Silicon Valley ; ils ont voulu montrer quils nétaient pas seulement capables de « faire de largent », mais aussi den dépenser pour le bien commun. Mais ils ont voulu également appliquer les principes les plus modernes du capitalisme à un secteur où lon sen tenait souvent à des méthodes avant tout caritatives. Force est de reconnaître que les initiatives californiennes ont eu au moins le mérite de susciter un débat au sein du tiers secteur sur les stratégies de financement et leur impact effectif. Lidée dun capitalisme « socialement responsable » fait son chemin. Comme les acteurs économiques, les universitaires des grandes business schools participent à ce mouvement. Quel que soit le destin des innovations préconisées dans ce milieu, ce qui est sûr, cest que quelque chose a bougé. Eu égard à la crise économique qui a affecté le secteur de la nouvelle économie, on aurait pu sattendre à un ralentissement très notable de linvestissement philanthropique. Mais il nen est rien. Le nouveau modèle philanthropique continue de se développer dans la Silicon Valley en essaimant bien au-delà de la Californie. |
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