n°5 - Juin 2003

L’unité à vingt-cinq

Auteur
 Jean-Dominique GIULIANI   

   

L’élargissement de l’Europe doit donner un nouvel élan économique à l’Union. Reste à faire évoluer ses institutions...

Les événements internationaux récents occultent quelque peu la réalité. La division des gouvernements européens face à la crise irakienne, la « re-nationalisation » de certains partis politiques en Europe autour de thèmes populistes, la montée des extrêmes, c’est-à-dire des craintes et de la frilosité, voilà le spectacle apparent que donne l’Europe.

Il est de mode de se gausser de la cacophonie de ses gouvernements, de son incapacité à élaborer une politique étrangère commune, des perpétuels compromis que nécessite la moindre prise de décision.

Aussi, face à l’élargissement à vingt-cinq, qui sera effectif le 1er mai 2004, réapparaissent les vieilles peurs qui ont été les compagnes de la construction européenne depuis son origine. Qu’avons-nous de commun avec ceux qui nous rejoignent  ?  L’Union  n’est-elle  pas  un  assemblage  hétéroclite  bien  artificiel  ? La « Nation » ne reste-t-elle pas l’ensemble le plus sécurisant pour les peuples ?

Pourtant l’affaire est plus compliquée, et la réalité tout autre.

Le 9 mai 1950, lorsque Robert Schuman proposa de surmonter les divisions en mettant en commun ce que nous avions alors de plus précieux, le charbon et l’acier, les questions étaient déjà les mêmes.

Mais quel chemin parcouru depuis !

Le but premier de la Communauté européenne était de ramener la paix sur le continent européen, de permettre ainsi une stabilité indispensable au développement des échanges de biens et de personnes, afin d’établir de manière durable un espace de prospérité et de croissance. Force est de reconnaître que cet objectif a été atteint.

   
 
 

Deuxième pôle économique mondial

   
 

L’Europe est devenue le deuxième pôle économique mondial. L’économie du continent tout entier équivaut au PIB américain. Nul n’envisage plus de régler ses différends par la voie des armes. Bien plus, dans la crise irakienne, l’opinion publique européenne a surgi là où on ne l’attendait pas.

Longtemps, nos responsables publics ont pensé qu’il ne pouvait y avoir d’opinion publique transfrontière. Elle a prouvé son existence. Le peuple européen a parfaitement intégré le message des pères fondateurs et souhaite une société mondiale plus civilisée. Guéris de la guerre, les Européens revendiquent une identité particulière, celle d’un peuple où l’esprit et la culture sont mis au service du dialogue plutôt que de laisser libre cours aux rapports de force qui, prétendait-on, devaient régir pour toujours les relations internationales.

Mais les gouvernements ont semblé, réellement, plus divisés. Les nouveaux adhérents, qui ont retrouvé la liberté et cherchent à assurer durablement leur sécurité, ne trouvent pas encore dans les institutions de l’Union les garanties qu’ils attendent. Ainsi s’explique leur volonté de garder avec les Etats-Unis, qui ont pris une part déterminante dans leur « libération », un lien fort et puissant.

L’Union européenne est alors interpellée et nous sommes en droit de nous demander quelle est la réalité de cette Europe à vingt-cinq.

En effet, l’extraordinaire projet qui consiste pour la première fois à bâtir, sans conflit ni annexion, l’unité d’un continent, est aujourd’hui à la croisée des chemins. Son succès a conduit les peuples libérés du joug communiste totalitaire à vouloir intégrer l’Union au nom de la réunification du continent.

   
   
 

Une nécessaire réforme des règles de fonctionnement

   
 

A force de progresser dans l’intégration et de s’élargir, l’Union n’a pas eu le temps de modifier assez vite, alors que l’histoire s’est accélérée, ses règles de fonctionnement. Celles-ci doivent être réformées profondément, sous peine de menacer la vie même de la Communauté. C’est la tâche confiée à la Convention européenne.

Pourtant, à la veille de ces réformes, l’Europe à vingt-cinq présente un vrai visage d’unité. Sur le plan culturel, il n’y a aucun doute, elle rassemble les peuples qui partagent les mêmes valeurs et la même histoire. Au Moyen-Age déjà, on circulait d’université en université. Cracovie, fondée en 1348, où enseignait Copernic, rivalisait avec Florence, Paris et Vienne. Tartu, Riga et Pécs (fondée en 1367) n’avaient rien à envier à Prague ou Pise. Depuis le XIVe siècle, chercheurs et philosophes diffusent un savoir commun. Les idées des Lumières, plus tard, en sont l’exemple.

   
   
  Quatorze prix Nobel de plus
   
 

Plus proches de nous, les XIXe et XXe siècles ont permis aux artistes d’Europe, qui voyageaient sans tenir compte des frontières, de donner à ces racines communes une expression artistique. On identifie une œuvre européenne au premier coup d’œil. Les pays du cinquième élargissement ont beaucoup apporté à la culture européenne. Pensons à Chopin, Liszt, Bartók, Dvorak, Kafka ! Ils appartiennent totalement à l’esprit européen.

Il en va de même en matière scientifique, même si cet aspect des choses est moins connu chez nous. Sait-on que quatorze prix Nobel de plus vont intégrer le club de l’Union avec les vingt-cinq !

Si l’histoire récente a divisé le continent, la réunification de l’Europe ne sera pas difficile. Une même culture, une même histoire, un même esprit, voilà ce que partagent les Vingt-cinq.

Sur le plan économique, il est d’usage de redouter le pire et de craindre la concurrence des économies des dix nouveaux candidats, dont le moindre développement viendrait agresser nos économies sophistiquées.

La réalité est très différente. Si les cinquante années de totalitarisme ont stoppé la croissance de ces pays, les dix années qui viennent de s’écouler ont démontré leur formidable capacité d’adaptation. Certains d’entre eux disposent déjà d’un niveau de vie proche du nôtre. Celui de la Hongrie atteindrait 80 % de la moyenne communautaire. La Slovénie, elle, respecte les critères de Maastricht et du Pacte de stabilité depuis plusieurs années.

Ces économies ont dû  accepter « l’acquis communautaire », qui  représente plus de 80 000 pages de Journal officiel, réformer pour cela toutes les règles de fonctionnement des marchés et adopter des lois et des règlements qui auraient provoqué de nombreux défilés de rue chez nous. Les garanties sont donc instaurées pour que le marché unique, ce grand espace commercial que nous avons créé, fonctionne comme prévu.

Mieux encore, le rattrapage des pays adhérents représente une formidable opportunité pour nos entreprises. La France a quintuplé ses échanges avec les pays d’Europe centrale pour avoisiner 20 milliards d’euros annuels. Notre savoir-faire dans le bâtiment et les travaux publics, l’énergie et les services constitue un atout formidable pour l’équipement de ces pays.

On peut estimer que près du tiers de nos exportations, dans cinq ans, dépendra directement de ces dix nouveaux pays. On estime à 0,5 point de croissance chez nous l’apport de ces nouveaux marchés qui connaîtront pour leur part un taux de croissance variant entre 4 et 7 % par an.

   
   
  Elargissement au moindre coût
   
 

Cet élargissement s’est par ailleurs réalisé pour nous au moindre coût. Nous dépenserons en seize ans (1990-2006) moins de la moitié de ce que les Américains ont consacré au plan Marshall entre 1948 et 1951 (97 milliards de dollars). Si l’on observe avec recul les effets des précédents élargissements, notamment à l’Espagne et au Portugal, il y a tout lieu d’être optimiste : la création du grand marché de 451 millions d’Européens est une vraie chance pour les économies du continent.

Reste donc à l’Europe à surmonter l’épreuve des réformes institutionnelles pour poursuivre son intégration. La Convention européenne devra réussir pour que ce nouveau visage de l’Europe ne cache pas d’imperfections notables. Il faut doter l’Europe réunie d’une Constitution qui lui permette de préserver les diversités politiques. On sait combien les peuples sont soucieux de voir leurs identités respectées. Un mécanisme constitutionnel souple, dont le fédéralisme évident ne soit pas le slogan mais respecte chacun en lui permettant de profiter de l’Union, voilà l’objectif que s’est donné Valéry Giscard d’Estaing, qui est en passe de réussir sa mission.

Nous ne pouvons en effet rester dans la situation actuelle qui, après le mauvais traité de Nice conclu avec les méthodes et les réflexes du passé, a abouti à un mauvais compromis juridique, inadapté aux temps présents et impraticable au quotidien.

La période de mutation que nous traversons est donc essentielle pour l’Union européenne. Si elle sait surmonter le quotidien pour s’inscrire dans un projet d’avenir ambitieux et durable, elle dessinera une Europe renforcée qui, comme toujours, se construira en marchant. Après l’euro, l’Europe de la défense est en marche. Ce portrait optimiste ne brosse pas les traits d’une Europe idéale, mais de l’ensemble politique, juridique et culturel qui existe déjà et que les esprits, notamment en France, ont du mal à intégrer. C’est un portrait réaliste et rassurant. Il incarne la vérité d’une formidable expérience que nous vivons déjà chaque jour.

   
   
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