Construire une Europe laïque

Auteur
Jean-Arnold de CLERMONT
 
|
Au moment où lEurope sapprête à adopter une Constitution, mon titre peut sembler provocateur. Le mot fait peur ; il a été chargé de toutes les incompréhensions et de tous les conflits anticléricaux qua connus le vingtième siècle, essentiellement en France. Le mot « laïcité » nest-il pas intraduisible en dautres langues ou reçu de manière résolument péjorative ? Or, précisément, il est question que la Constitution européenne reconnaisse ce que la majorité des Eglises tant catholiques quorthodoxes ou protestantes appellent de leurs vux depuis des mois : leur identité propre et leur contribution spécifique. Mais dire cela est, pour moi, affirmer le principe de base de la laïcité. Les données religieuses de lEurope sont bien connues ; elles ont façonné son histoire et sa culture. A grands traits, lEurope du Sud est catholique, lEurope de lEst est orthodoxe, lEurope du Nord est protestante. La France, bien que fortement marquée par la Réforme protestante à ses débuts est restée catholique par la volonté de Louis XIV et de ses dragons ; lAllemagne sest divisée entre catholiques et protestants autour de ses princes. Les temps modernes ont apporté bien des brassages, mais les grandes lignes demeurent. |
||
|
Héritages divers |
||
|
Toutefois ce serait faire injure à lhistoire que de parler dune Europe « chrétienne », car lhéritage juif lui est intimement mêlé. Depuis la destruction du Temple de Jérusalem et lexpulsion des Juifs de Palestine, ceux-ci nont eu dautre choix que de se répandre dans tout le Bassin méditerranéen et de mêler leur culture et leur piété à lensemble de lEmpire romain. Plus encore, il nest pas possible de concevoir le christianisme sans un enracinement dans le Premier Testament. Doù la formule employée assez souvent de lhéritage judéo-chrétien de lEurope. Mais cest là encore vouloir négliger dautres apports dimportance déterminante. Je veux parler dabord de lislam, non seulement par ses incursions militaires plus ou moins durables, mais par sa culture (philosophes, mathématiciens) qui a imprégné notre culture ; sans oublier, par ailleurs, lapport du siècle des Lumières qui donne droit de cité tout autant à lathéisme quaux religions du Livre dans notre culture contemporaine. Ainsi puis-je reprendre à mon compte la formule que Regis Debray applique à lEurope quil voudrait « consciente de toutes ses composantes, religieuses, humanistes et laïques »(1). Ce nest pas une formule de compromis, mais une formule réaliste. Parler dune Europe chrétienne ou judéo-chrétienne relève autant de la tromperie que de la nostalgie. |
||
|
Perte dinfluence des institutions religieuses |
||
|
Les chiffres le confirment : sur 750 millions dEuropéens (y compris la Russie et la Turquie), 548 seraient chrétiens (269 catholiques, 171 orthodoxes, 79 protestants, 28 anglicans), 52 seraient musulmans, 2,4 seraient juifs, 1,5 bouddhistes, 1,6 hindouistes, 0,5 sikhs. Cela fait près de 140 millions sans religion. Mais plus que les chiffres, ce sont les études des sociologues des religions quil faut avoir à lesprit, qui montrent que pour lEurope occidentale la pratique religieuse dépasse rarement 15 à 20 % chez ceux qui se disent chrétiens, doù la formule de Grace Davie : « belonging without believing » (appartenir sans croire). Comment les Eglises peuvent-elles donc se situer dans lEurope daujourdhui ? A lécoute des sociologues, elles savent que la deuxième moitié du XXe siècle a vu la perte dinfluence des grandes institutions religieuses. Parallèlement, la quête religieuse sest faite plus individuelle, les croyants se construisant une religion à la carte, puisant chez lun ou lautre, se rattachant à de nouveaux mouvements religieux. La tentation est de faire de la religion une affaire strictement privée ; tentation en interne, où lautocompréhension de la foi chrétienne comme phénomène minoritaire peut enfermer sur soi-même ; tentation venue de lextérieur, où la foi chrétienne est comprise comme ladhésion à des valeurs dun autre temps. Face à ces deux défis, les Eglises cherchent à dire la place qui est la leur : elles savent que la foi chrétienne ne se résume pas en une piété personnelle, éventuellement partagée dans le cadre des communautés locales, mais quelle sexprime dans des choix de vie et de société, la définition de valeurs qui contribuent à lédification de la société. Ce que beaucoup nont pas compris, cest le changement radical qui est intervenu en quelques décennies : alors que les Eglises ont pu servir de cadre de référence pour la société européenne, elles ne demandent aujourdhui quà tenir leur place dans la société civile : ni plus, ni moins ! |
||
| Deux interrogations | ||
|
Aujourdhui, deux interrogations compliquent le tableau. Lune vient des anciens pays communistes. Les Eglises y ont vécu sous une chape de plomb, niées sinon persécutées. Après la libération qua représenté pour elles leffondrement des régimes totalitaires marxistes, leur première réaction, bien compréhensible, est de retrouver lâge dor où elles avaient pignon sur rue. Ainsi en est-il de lEglise orthodoxe en Russie, caractérisée aujourdhui par son nationalisme ; ainsi en est-il de lEglise catholique en Pologne, qui réclame de lUnion européenne un préambule de la Constitution qui placerait lEurope sous la bénédiction de Dieu. Dans le même temps, lislam qui prend naturellement sa place en Europe et pourrait en être, au rythme de croissance actuel, la deuxième religion dici 2014 (comme cest déjà le cas en France), aborde la question avec une prétention sociale et culturelle qui trouve son origine dans des pays qui ne connaissent pas ou très peu la notion de séparation des religions et de lEtat. Ainsi certains groupes, certes minoritaires, nhésitent pas à demander des révisions culturelles et légales importantes, au nom de lislam. On comprendra aisément pourquoi la définition dune Europe laïque revêt, à mes yeux, une telle importance. Je comprends cette laïcité comme laffirmation première de lindépendance de lEtat, des institutions européennes, à légard de tout mouvement religieux ou philosophique, de toute famille de foi ou de pensée. Cest le fondement dune vie démocratique qui assure lautonomie du politique. Mais, en contrepartie, jattends du politique une réelle neutralité à légard des mêmes mouvements religieux ou philosophiques. Et jentends par neutralité « réelle », le fait que chacun puisse trouver sa place dans le débat démocratique, sa liberté non seulement de conscience mais aussi dexpression. Cest dire que la rédaction de la Constitution que jévoquais au début de ces lignes est déterminante dans la mesure où elle sinscrit dans la perspective de faire de lEurope un cadre pour la démocratie « participative ». Il en va du respect des diversités, base essentielle pour la construction dune Europe qui ne soit pas seulement un grand marché, mais plus encore un grand projet culturel et social. |
||
| (1) Le Feu sacré, p.52. | ||

