La vision allemande des valeurs européennes

Auteur
Isabelle BOURGEOIS
 
René LASSERRE
 
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Nos partenaires allemands souhaitent créer les conditions et définir les principes autour desquels se bâtira une Europe élargie, prospère et démocratique. Depuis sa reconstruction après 1945, lAllemagne a délibérément inscrit son avenir dans le cadre européen. Alors quelle était divisée, la construction européenne apparaissait pour elle comme le seul moyen de retrouver sa souveraineté et dassurer sa réintégration dans le concert des nations. La Communauté européenne du charbon et de lacier (Ceca), le traité de Rome et la mise en place du Marché commun ont constitué pour elle un cadre favorable à sa reconstruction, à sa prospérité économique et à sa reconnaissance comme partenaire international responsable. Face aux chocs pétroliers et aux désordres monétaires des années soixante-dix, puis au regain de la guerre froide, sa participation active à la poursuite de la construction européenne a permis la mise en place dun cadre politique favorable pour que la chute du Mur, puis lunification de lAllemagne se réalisent dans la concorde internationale et sinscrivent dans la continuité de lunification européenne. Le recouvrement par lAllemagne, en 1990, de son unité et de sa souveraineté est donc indissociable de son engagement européen, qui en a été le véritable levier. La perspective de lélargissement constitue dès lors pour lAllemagne la poursuite logique et laboutissement dun processus qui doit conduire à la réunification de lEurope dans un cadre rénové alliant démocratie, prospérité et promotion de la paix. Ayant ainsi inscrit son destin dans lEurope, lAllemagne entend naturellement inspirer la construction de lEurope des principes et valeurs autour desquels elle a elle-même construit son renouveau et fondé son identité de grand pays démocratique. Elle se fait donc logiquement le promoteur dune Europe élargie et réconciliée, dans laquelle devraient prévaloir les valeurs démocratiques garantissant les droits de lhomme, les principes de liberté économique et de solidarité. |
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Lenjeu de lunité économique |
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Lunification économique du nouvel espace européen constitue de ce point de vue pour les Allemands un enjeu primordial, car ils y voient la condition de la stabilisation politique du continent. De la même façon que le marché commun avait, en son temps, favorisé le rétablissement du bien-être et de la démocratie en Europe de lOuest, lunification économique et monétaire puis lélargissement leur apparaissent comme le moyen de faire de la nouvelle Europe un vaste marché concurrentiel, porteur de compétitivité et de croissance retrouvées et, par là même, générateur de prospérité économique, de progrès social et de stabilité démocratique. La réalisation de ces objectifs à travers la promotion de ce nouvel espace économique et politique apparaît en même temps, pour nos voisins allemands, comme la voie la plus sûre par laquelle lEurope pourra jouer un rôle actif dans les relations internationales comme facteur à la fois de dialogue, de paix et de progrès humain. Cest bien davantage par ce processus daffirmation progressive didentité commune, fondée sur des valeurs partagées dans un espace construit, que lAllemagne conçoit le retour de lEurope comme acteur à part entière dans la politique mondiale. Dans lapproche allemande, laffirmation de lEurope souveraine ne saurait être le simple produit dun volontarisme politique ; elle est bien davantage le résultat dun processus progressif de construction dune identité partagée. |
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Principes et valeurs de la société européenne |
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Fédéralisme et subsidiarité Lintégration économique de la nouvelle Europe à vingt-cinq, sa prospérité comme son avenir démocratique ne peuvent être durablement assurés que si elle se dote dinstitutions efficaces permettant la définition de politiques communautaires pertinentes. Pour lAllemagne, comme pour la France, la condition sine qua non du succès de « lélargissement » consiste dans « lapprofondissement » de lUnion. Ces deux processus doivent être menés en parallèle. Mais derrière la notion lapprofondissement, nos partenaires allemands visent une architecture institutionnelle qui ne se concentre pas uniquement sur léquilibre des pouvoirs entre les instances communautaires, mais accorde une importance essentielle à la définition du champ de compétences respectif de ces dernières et de celui des Etats membres. Dans une Europe élargie qui doit nécessairement rechercher la cohésion des mécanismes permettant délaborer des règles communes, il est en effet primordial de trouver le juste équilibre entre la volonté commune et lautonomie des Etats. Il ne saurait, en effet, y avoir de volonté commune sans respect de lautonomie et de la souveraineté de chacun. Telle est pour lAllemagne la pierre angulaire de la future Constitution européenne, qui ne saurait par ailleurs se concevoir en dehors de la garantie des droits fondamentaux et de léquilibre des pouvoirs. Pour préserver la diversité culturelle des Etats membres, source démulation dans un mouvement permanent de commerce et déchange didées nourrissant le dynamisme économique et démocratique de lUnion européenne, lAllemagne ne peut envisager dautre organisation que fédérale. La vision dune Europe fédérale telle que la partagent, toutes obédiences confondues, les forces politiques et lopinion allemandes, repose sur lexpérience que seul le fédéralisme, sous la forme dune fédération dEtats, permet de concilier lintérêt national particulier et lintérêt général de la communauté. Dans cette approche de la construction des équilibres, lépanouissement des intérêts de chacun des Etats membres de lUnion, dès lors quil est garanti, bénéficie aux performances globales de la communauté. LEurope nexiste pas en dehors de ses Etats membres et, à lintérieur de ceux-ci, sans acteurs dotés de leur autonomie, agissant en souveraineté sur leur territoire. La mise en uvre de ce principe de subsidiarité par lequel, dans un cadre politique commun, chacune des collectivités publiques agit et décide au niveau pertinent qui est le sien, a fait largement ses preuves en République fédérale, permettant de concilier les identités régionales des Länder et la cohésion densemble du pays. Et cest aussi sur la base de ce principe que, après avoir assuré sa reconstruction démocratique et sa prospérité économique dans laprès-guerre, lAllemagne a recouvré et parachevé son unité politique après la chute du Mur. Transposé à léchelle de lEurope, ce principe et les valeurs de responsabilité qui le sous-tendent devraient permettre à leur tour aux citoyens des Etats membres de sapproprier lEurope, den faire véritablement leur espace de vie commun, den assumer positivement la diversité dans une communauté européenne unie dans le progrès. Autonomie et responsabilité Ce qui vaut pour les collectivités publiques vaut en effet pour les citoyens et les acteurs économiques et sociaux. Pas plus que les collectivités territoriales ne devraient se voir imposer des règles communautaires restreignant abusivement lexercice de leur souveraineté dans leur champ de compétences, les agents économiques ne sauraient être entravés dans leur capacité dinitiative créatrice par des réglementations tatillonnes. LAllemagne entend en effet faire prévaloir en Europe des modes de régulation politique, économique et sociale qui privilégient lautonomie des acteurs et des groupes organisés et leur capacité à régler leurs intérêts par la négociation, plutôt que de se voir imposer de lextérieur des normes ou des procédures juridiques contraignantes. Au nom de cette philosophie qui veut que lEtat nintervienne que secondairement dans la vie économique et les relations professionnelles, nos partenaires allemands ne montrent que peu denthousiasme à lidée dune politique sociale européenne codificatrice qui irait au-delà de la définition de règles de protection ou de standards sociaux minimaux. A linverse, les salariés allemands déplorent que les droits sociaux fondamentaux et les pouvoirs de contrôle qui leur sont reconnus en Allemagne en matière de participation aux décisions de lentreprise ne puissent que difficilement trouver traduction en droit européen. Dans la philosophie sociale allemande, ils sont pourtant porteurs dune conception évoluée des rapports sociaux fondée sur légalité des droits et un partage des responsabilités entre employeurs et salariés, dont lEurope tout entière gagnerait à sinspirer. Equité et solidarité Le même esprit de responsabilité vaut en Allemagne pour ce qui touche à léquilibre du système social à travers le principe de la prévoyance sociale qui remonte à lépoque bismarckienne et trouve aujourdhui sa traduction dans un Etat providence très protecteur. Ce pilier, désormais contesté, du modèle rhénan risque, lui aussi, dêtre sérieusement battu en brèche par une intégration européenne élargie à des pays dont les standards sociaux sont très éloignés du niveau allemand. Il nen demeure pas moins que le principe de léquité et de la solidarité sociales continue dinspirer la vision allemande de lEurope et celle de lélargissement : cest en effet à travers louverture du marché et laccession des nouveaux pays membres au développement économique que les disparités de niveau de vie pourront être progressivement réduites et leur qualité de protection sociale consolidée. Lexpérience de lintégration des nouveaux Länder et de son coût économique prohibitif incite toutefois lopinion publique et les responsables politiques allemands à refuser catégoriquement toute politique de solidarité communautaire dont lampleur conduirait à dépasser largement la capacité financière des Etats membres contributeurs. Libéralisme organisé Nos partenaires allemands préconisent une approche de lintégration qui tend à revenir aux sources du libéralisme organisé et du marché régulé. Elle vise à promouvoir, dans la nouvelle politique communautaire de lélargissement, des règles du jeu qui, à travers le principe de lacquis communautaire, mettent fortement en avant le principe douverture et de concurrence. LAllemagne se fait ainsi le champion dune concurrence organisée et strictement régulée qui préserve le marché intérieur européen de pratiques déloyales et de distorsions injustifiées, tout en incitant les nouveaux compétiteurs à élever la qualité de leurs produits ainsi que leurs standards sociaux et environnementaux. Dans loptique « néo-réaliste » allemande prévaut en effet lidée que, plus quune péréquation financière aux montants inaccessibles, une concurrence ouverte et équitable, en garantissant légalité des chances, est le meilleur régulateur pour permettre aux nouveaux entrants de tirer parti de leurs avantages compétitifs et de bénéficier du grand marché. Cependant le bénéfice du bien-être saccompagne, dans la conception et léthique sociale allemandes, du devoir den assurer la pérennité pour les générations futures. Dès lors, lEurope ne peut se concevoir hors de son avenir, la réflexion sur lorganisation institutionnelle à lui donner implique nécessairement la définition de sa finalité. Le cur de cette projection dans lavenir repose sur un ensemble de valeurs, communément désignées par le terme de « développement durable » entré dans la terminologie politique internationale voici à peine vingt ans, mais qui fondent lorganisation de la société allemande depuis bientôt deux siècles. |
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| Compromis équitable | ||
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Ces valeurs, dont on connaît principalement la manifestation écologique, se traduisent pourtant à tous les échelons de la vie économique et sociale et constituent le fondement même du « modèle rhénan ». Lidée et la pratique de la cogestion reposent ainsi sur le principe des obligations qui découlent de lexercice du droit de propriété. Lapproche dun libéralisme conciliant léconomique et le social, et jusquà lidée même du welfare, trouvent leurs racines dans cette vision de lhomme responsable de son propre destin, de léquilibre social et de la pérennité du cadre de vie pour les générations futures. La responsabilité active de chacun des Etats membres dans lavenir communautaire et la nouvelle responsabilité collective de lEurope dans lordre mondial saccompagnent ainsi dune vision solidaire du développement mondial. Car, aux yeux de nos voisins, cette responsabilité individuelle et collective est la contrepartie de la garantie de lautonomie de chacun dans son environnement humain, économique, politique, social ou naturel. Cest en vertu de ces valeurs fondatrices de son système politique, économique et social que lAllemagne assume pleinement son engagement européen et les responsabilités qui en découlent. Elles impliquent le devoir de soumettre au débat des Etats membres ses approches de lorganisation de lEurope et de tenter den éclairer la finalité. Elles exigent également lacceptation raisonnée du changement au sein même du pays. Cest la responsabilité européenne qui motive explicitement outre-Rhin les réformes structurelles destinées à accroître la compétitivité nationale et, dans le contexte dune saine émulation entre les sites européens, à augmenter la compétitivité du site Europe dans son entier. En contrepartie, cet engagement exige la renonciation assumée au maintien dun certain nombre dacquis qui fondaient jusquà présent « lexception allemande ». Renonciation assumée au nom dune autre valeur culturelle : la quête permanente du compromis équitable au sein dune communauté aux principes partagés. Dans lapproche allemande, lintégration européenne ne peut être ainsi que le fruit dun processus se caractérisant par une succession dajustements négociés, de compromis conclus et acceptés dans lintérêt commun. |
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