Un risque de concurrence déloyale pour le Bâtiment ?

Auteur
Bernard COLOOS
 
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Le passage de quinze à vingt-cinq membres ne pourra pas être sans impact sur lapproche fiscale communautaire. Penser quen raison de la petite taille (à lexception de la Pologne) et du faible poids économique des pays en cause, leur entrée naura quune incidence modeste, serait oublier quil sagit dun domaine régi par lunanimité, où sapplique donc le principe « un homme, une voix ». Que résultera-t-il, pour
la politique fiscale communautaire, de cette entrée dune
partie de lEurope de lEst notamment ? La première, que lon pourrait dire la plus politiquement correcte, consiste :
Cette approche est associée à une forme de pression sociale à légard de tout contradicteur, pression que lon caricature à peine en la traduisant ainsi : « Moins européen que moi, tu meurs ! » Si lon veut bien se rappeler que, depuis 1990, aucun texte fiscal européen dimportance na été adopté, on peut en déduire que les tenants de cette première approche ont plus de foi que tous les charbonniers du monde. La seconde approche est plus réaliste en ce que ses partisans ne se satisfont pas de projets et déplorent les échecs, mais ne croient pas à un spontanéisme fiscal européen. Il sont cependant aussi harmonisateurs, en militant pour faire passer la fiscalité délément de politique nationale à sujet européen à terme. On retrouve cette approche chez nombre de partis politiques du centre droit ou gauche. Le projet de Constitution européenne semble comporter quelques éléments de fond issus de cette mouvance. Cette approche est marquée par son volontarisme, où lon cherche, par la politique, à forcer le passage vers un certain fédéralisme fiscal. |
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Adapter laction aux moyens |
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La troisième approche consiste à essayer dadapter laction fiscale aux moyens réels de lEurope (le traité ne prévoit pas de politique fiscale commune). Ses partisans considèrent que, tant que les budgets seront nationaux, la maîtrise de la politique fiscale sera nationale pour lessentiel (le budget communautaire est aux alentours de 5 % des budgets nationaux). Ils admettent que la responsabilité fiscale doit être là où se trouvent les vrais élus (les Parlements nationaux qui, seuls, votent la loi fiscale). Ils reconnaissent, comme un élément positif, une certaine concurrence fiscale entre les Etats, ce qui sous-entend que chaque pays doit réaliser par lui-même les réformes nécessaires sans attendre de léchelon communautaire la solution clés en main à ses problèmes(1). Si cet échelon ne doit pas être négligé, il ne doit être utilisé que sil apporte un plus. Cette subsidiarité fiscale consiste à faire, au plan communautaire, uniquement ce que lon ne peut faire quà ce niveau ou faire mieux quau niveau national. Il sagit donc de trouver un domaine dactions fiscales concret, précis et utile. Celui-ci semble se situer clairement dans les opérations transfrontalières, là où les régimes fiscaux se frottent, correspondant au domaine couvert par les conventions fiscales internationales (à quinze, il en existe plus de cent soixante, pourquoi pas une seule ?). Tel est lesprit des quelques textes vraiment novateurs comme la directive « fusions » et la directive « régime mère ». On pourrait songer aussi à développer la coordination et la coopération fiscales européennes (par exemple, parler dune seule voix à lOCDE). Nous nous sentons clairement proches de cette troisième voie plus pragmatique, non théoricienne et non juridique. Au sein de chacune de ces trois approches existent sans compter ceux qui, ouvertement ou non, sopposent à tout progrès fiscal en Europe(2) dinfinies nuances : la même personne (ou le même Etat) pourra être le tenant dune approche pour un point et en soutenir une autre pour un sujet différent. Cela fait maintenant quarante ans que ces joutes, délicieuses pour certains mais vaines pour beaucoup, mobilisent bien inutilement de nombreux beaux esprits (on deviendrait saint-simonien pour moins que cela). Que certains puissent encore sétonner du maigre bilan est le seul sujet fiscal qui surprend encore les esprits un peu objectifs ! |
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Les limites fixées par la Cour à la liberté des Etats |
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Enfin, le décor ne serait pas complètement planté si lon oubliait la Cour de justice (et la Commission jouant ici le rôle de son bras séculier). Cette Cour, très suprême en labsence dun réel législateur fiscal européen capable de faire contre-poids, sassure que les libertés proclamées par le traité ne soient pas contredites ou contrariées par des dispositifs nationaux, notamment fiscaux. La Cour fait triompher la liberté de circulation des hommes, des biens et des capitaux, la liberté détablissement et la liberté de prestations transfrontalières contre les mesures fiscales nationales peu ou prou discriminatoires. A ce titre, elle renforce la concurrence fiscale, supprime certains particularismes fiscaux nationaux, mais nharmonise ni nuniformise en rien, ou très indirectement. Il sagit de la fiscalité européenne « contrainte », selon lheureuse expression du professeur Dibout. Elle est puissante, constante, sans appel et fait largement fi des objections et arguments mis en avant par les Etats (menace sur les recettes, risque de fraude...). |
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| Des contraintes pour les entrants | ||
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Maintenant, que suppose lentrée de dix nouveaux membres ? Quelles incidences ? Quelles contraintes ? Au rang des contraintes, la première est que ces dix Etats devront accorder leur législation fiscale avec lacquis communautaire. Certes celui-ci est faible, mais nest pas nul :
Comme la plupart des Etats disposent de la TVA, leur adaptation sur ce point devrait être aisée et ne pas trop impliquer de dérogations. Il devrait en être de même pour le droit dapport. Plus complexe sera ladaptation pour les textes sur les accises et surtout les directives sur les impôts directs car nous sommes déjà, dans ce dernier cas, dans une législation plus complexe et caractéristique de pays libéraux à économie de marché, ce qui sera plus novateur pour les pays venant du bloc de lEst. Enfin, le paquet Monti(5), assez complexe et non sans enjeu, sil est adopté dici le 1er mai 2004, nécessitera aussi un effort de la part des nouveaux Etats. En bref, les Dix auront du pain sur la planche et cette adaptation de leur législation les occupera longtemps, autant que la Commission, car il y aura des demandes dinterprétation, de dérogations, etc., qui nécessiteront des votes à lunanimité ; les quinze membres actuels seront donc aussi concernés. On peut craindre beaucoup de dérogations et délais spécifiques, ce qui compliquera encore plus la modeste fiscalité européenne. La seconde contrainte est que ces pays, notamment les îles et les pays venant du bloc de lEst, ont vécu à lombre de frontières très fermées et ont mis en place des mécanismes protecteurs vis-à-vis de lextérieur et discriminatoires. Ils devront évidemment les faire disparaître (à linstar du contrôle des changes) ou affronter des contentieux. Là aussi, il y aura une tâche de longue haleine pour ces Etats, une action normative et éducative de la part de la Commission et des décisions de la Cour de Luxembourg. Ce démantèlement sera naturellement progressif. Le troisième élément qui apparaît est leuro. Pour entrer dans le club, et on peut supposer que ces Etats le voudront aussi vite que possible, il leur faudra mettre en ordre leurs finances publiques souvent très fragiles. Si le cas de la Slovénie paraît simple (elle était déjà dans la zone mark), ce pays est peut-être le seul dans cette situation, avec Malte. Quant aux autres, il devront fournir des efforts budgétaires et/ou fiscaux pour remplir les critères de Maastricht. Les pays baltes, la Pologne, Chypre, même la Hongrie ont certainement des contraintes difficiles. |
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| Compatibilités fiscales internationales et transfrontalières | ||
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Quatrième élément à prendre en compte : nombre de ces pays nont pas un régime fiscal comparable à celui des économies de marché où la taxation des revenus, des bénéfices et du capital occupe une place certes variable mais substantielle au côté de la taxation de la consommation, des immeubles et matériels. Les impôts indirects dominent très sensiblement chez eux. De plus, la fiscalité des entreprises est largement fondée chez les Quinze sur des principes identiques et généralement bien admis, plus ou moins issus dune pratique comptable commune. Il nen sera pas de même chez certains nouveaux entrants. Ce point est très important car les sujets fiscaux internationaux et transfrontaliers (dividendes, intérêts, prix de transfert, par exemple) concernent dabord les entreprises. Cela rendra difficiles des actions communes en labsence dun consensus fiscal minimum, du moins dans un premier temps. Certes, Pologne, Slovaquie, République tchèque et Hongrie sont membres de lOCDE (comme la Turquie), mais ce nest pas le cas des six autres Etats. LEurope risque, au départ, de se rapprocher dune tour de Babel fiscale, et ce nest pas un gage de réalisations fiscales. Sur le plan des différences, il faut également noter le cas particulier des Etats baltes qui, venant directement de lex-URSS sont, semble-t-il, plus tournés vers les pays scandinaves que vers lEurope de lOuest. Les pays scandinaves sont fiscalement très spécifiques et plutôt enclins à garder leur particularisme. Par ailleurs, Malte et Chypre semblent pratiquer une politique fiscale, caractéristique de leur insularité, assez laxiste, voire proche de celle des paradis fiscaux, au moins dans les relations internationales, notamment avec lex-bloc de lEst. Cela posera question demain. Cela étant, cette mise à niveau et cette adaptation des dix nouveaux seront économiquement très positives pour eux et aussi, à terme, pour lensemble de lEurope. On ne peut en douter et lexemple irlandais est très probant. Mais renforceront-ils la cohésion européenne ou les politiques communes ? |
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| Perspectives | ||
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Que peut-on conclure de ces quatre éléments pour les perspectives fiscales européennes ? Tout dabord, les dix entrants auront suffisamment à faire, au moins pour un quinquennat, avant de songer à adopter ou promouvoir quelques politiques fiscales européennes nouvelles. Ensuite, soucieux donc de sadapter, daller vers leuro, de réformer leur budget et/ou leur fiscalité, on imagine mal quils ne souhaitent pas garder la plus large marge de manuvre fiscale. On ne voit pas ce qui pourrait les pousser vers le vote à la majorité, fût-elle qualifiée. On note, à ce jour, la préoccupation politique dautonomie des petits Etats, ce qui devrait encore renforcer leur souci de garder leur liberté fiscale, indispensable pendant leur période dadaptation. Lunanimité ne semble pas réellement devoir être restreinte par lentrée des Dix. Notons que si Roumanie et Bulgarie rejoignent les vingt-cinq en 2007, avec ou sans la Turquie, les mêmes causes produisant les mêmes effets, au moment où lintégration des Dix ne sera pas vraiment achevée, on peut donc sattendre à ce quil y ait peu de textes fiscaux européens, voire aucun, et à voir apparaître une concurrence fiscale accrue, mais aussi une jurisprudence active de la Cour. Deux points pourraient toutefois apporter une nouvelle donne :
Hors de ces situations, improbables à nos yeux, nous souhaitons que lEurope à vingt-cinq ait la sagesse dappliquer une subsidiarité fiscale intelligente autour de ses frontières qui vont saccroître considérablement en longueur et en variété à compter de 2004, et quil faudra bien fluidifier et neutraliser. La fiscalité européenne passerait alors de la quête du Graal à la réalisation du possible. On dit que « plus on est nombreux, plus on est de fous », mais lEurope est si inattendue quelle pourrait nous étonner en découvrant, mieux à vingt-cinq quà quinze, la sagesse fiscale... Du clan revendiqué des pragmatiques, je me demande si je ne viens pas de passer dans celui des rêveurs. |
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(1)
Caricaturée par certaines administrations en course au moins-disant
fiscal, la concurrence fiscale a le mérite de pousser chacun à
tirer le meilleur parti de son régime et à gérer
au mieux sa dépense publique... Cela semble dactualité
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