Le déclin démographique et l’immigration

Auteur
Gérard MOREAU
 
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Démographie et immigration sont des thèmes qui mêlent étroitement images et réalités. Le titre de cet article associe ainsi limage dun déclin démographique de lEurope qui appellerait le recours à limmigration. Comment lévolution prévisible des mouvements démographiques en Europe est-elle perçue comme un déclin, cest-à-dire par autre chose quune diminution quantitative ? Bien sûr parce que cette évolution saccompagne dun accroissement de la proportion des personnes âgées de plus de 60 ans, ce que lon appelle le vieillissement démographique, et parce que ce vieillissement est connoté néga-tivement. Vieillir serait donc décliner et le vieillissement démographique devien-drait un appauvrissement collectif. Cest un paradoxe un peu ironique de constater que des sociétés, dans lesquelles la part des « seniors » saccroît, se donnent ainsi une image négative et appellent au renouveau des classes dâge jeunes, au moment où celles-ci font si peur, avec la délinquance juvénile, ou restent incomprises par les modes culturelles quelles développent. Faute dune population jeune
en Europe, il faudrait alors la chercher via les courants migratoires,
conçus comme une variable opératoire. Tout a pourtant toujours
démontré que limmigration est une variable démographique
qui répond à de multiples facteurs mal mesurés et
mal maîtrisables par les politiques. Par conséquent, il serait
préférable de les étudier comme les autres facteurs
démographiques et de mieux les prévoir. Sans aucun doute,
lopinion est plus sensible à la variable migratoire quà
la fécondité. Est-il pour autant justifié quelle
soit dissociée des autres variables ? |
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Diagnostic démographique |
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Comment vont évoluer ces données ? Les études projectives sont rares. Seul loffice des statistiques de lUnion européenne (Eurostat) pour les 15 pays actuels et la division de la population des Nations unies ont produit des chiffres homogènes à lhorizon 2050. Eurostat a établi en 1997 des projections pour les Quinze. Pour les Vingt-cinq, parmi les 150 pays membres des Nations unies, la division de la population a actualisé ses prévisions en 2002. Les variantes de ces travaux, qui expriment lincertitude des démographes, introduisent des différences significatives à lhorizon 2050. Pourtant, parce que la majorité des populations qui vivront en 2050 est née ou sera descendante directe de personnes actuellement vivantes, les prévisions démographiques naturelles sont considérées comme fiables ; lincertitude est beaucoup plus grande concernant la variable migratoire. |
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Légère décrue de la population totale |
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Les constats concordants pour 2050 par rapport à 2000 sont alors, pour la variante centrale, les suivants :
On ne rappellera jamais assez que les évolutions démographiques sont lentes, ce qui peut conduire à ne sen préoccuper que tardivement. De ce fait, des corrections éventuelles sen trouvent dautant plus lourdes, mais ne portent effet quà moyen ou long terme. |
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| Effets progressifs | ||
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Lévolution démographique de lEurope nest pas équilibrée parce quune population qui se renouvelle peu, non seulement perd la base de sa pyramide constitutive, ce qui ne chagrine que les statisticiens, mais surtout affiche une méfiance par rapport aux risques de lavenir, ceux quincarnent les enfants et les jeunes. Toutefois de telles prévisions, fondées sur lévolution naturelle, sans variantes migratoires différentes, restent théoriques. Il est pourtant utile de les interpréter. Elles posent deux problèmes immédiats pour lavenir. En premier lieu, la population en âge de travailler, et par conséquent la population active, va diminuer à partir du début des années 2010 dans la plupart des pays de lUnion. Même si lamélioration de la productivité permet de se satisfaire dune moindre population active, les études menées jusquici semblent montrer que le compte ny est pas. Une étude interne de la Commission européenne fait apparaître quentre 2010 et 2030, pour tous les pays de lUnion, des gains de productivité annuels compris entre 2,5 et 3,6 % seraient nécessaires pour obtenir une croissance globale de 3 % par an. Un tel rythme, sur une si longue période et avec des pays aussi divers, napparaît pas réaliste. La croissance économique sen trouverait entravée. En second lieu, le vieillissement de la population pose le problème du financement des retraites, sujet désormais en pleine lumière. Le problème concerne lensemble de lEurope, même sil ne relève pas aujourdhui directement des compétences communautaires. Lorsque le ratio population active/retraités évolue progressivement de 3 à 1, si les « pires » prévisions se réalisent, il est évident que le niveau des retraites, financées de toute manière par les actifs, chutera et quil faudra durgence préparer de nouveaux modes de financement ou organiser cette « chute ». Ou imaginer les moyens de la limiter. Autant de peurs ou dinquiétudes que suscite lévolution démographique. Quelles soient plus marquées encore dans les économies pauvres des nouveaux pays adhérents qui connaissent une certaine forme de dépopulation, de vieillissement accru explique du reste que ces derniers veuillent rejoindre lUnion, mais cette différence ne change pas les questions. De toute façon, une émigration de leur population active vers les autres pays de la Communauté européenne naméliorerait pas davantage leur sort. |
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| Problèmes communs | ||
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Sagissant de problèmes complexes, il est inévitable de répéter quil faut tenter de développer de manière aussi cohérente que possible toute une gamme dactions. Il est un peu moins banal de rappeler quil sagit plus de faire adhérer les populations concernées aux réformes que de trouver des solutions techniques. Une réforme techniquement intelligente ne produira pas les effets escomptés si elle est mise en uvre à corps social défendant. Il faut donc « travailler », si lon sen tient au domaine démographique, sur la fécondité, sur le taux dactivité et sur les flux migratoires. Il est clair que le redressement de la structure dâge des populations passe par une reprise des naissances, donc de la fécondité. Mais on ne sait pas bien ce qui peut déclencher des évolutions dans ce domaine. Elle a baissé dans des pays riches comme dans des pays pauvres, au même moment, et elle peut augmenter pendant des périodes sombres comme lors dembellies économiques. Pour les pays qui ont connu la transition démographique, on sait du moins ce qui peut aider à une reprise : des politiques familiales actives, des équipements familiaux nombreux, une meilleure conciliation des vies familiale et professionnelle, une politique de logements accessibles, etc. Mais le contexte dune société pacifiée, sans chômage excessif, nest-il pas plus nécessaire encore ? En tout état de cause, les effets de telles politiques ne portent quà long terme, et il faut compter avec le surcoût préalable dune telle politique familiale, à une époque où tout prélèvement fiscal est mal vu. Les taux dactivité sont très variés dun pays à lautre, dun sexe à lautre et selon les classes dâge. Bien des problèmes trouveraient plus facilement solution si le taux dactivité de lUnion se rapprochait de 70 %, voire de 75 %, comme maximum envisageable. Comment y parvenir, sinon en offrant des emplois, avec les formations adéquates, et en améliorant les conditions de travail, ce qui, dans ce domaine, renvoie plus directement à la responsabilité des entreprises privées ou des employeurs publics ? A cet égard, les conditions demploi de la main-duvre vieillissante devraient apparaître au premier plan des préoccupations des employeurs. LEurope est arrivée là aussi au pied du mur, même si ses institutions demeurent encore timides à ce sujet. Reste alors la solution miracle de limmigration : si lon manque de population, il ny a quà la faire venir dailleurs, comme on procède pour un produit dont on a besoin. Lidée nest pas neuve, puisque limmigration fournit en ressources humaines tous les pays en expansion forte (sauf le Japon) depuis longtemps, notamment depuis un demi-siècle. Limmigration sest même renforcée récemment, pour pallier des pénuries sectorielles, qui ne concernent pas seulement la main-duvre qualifiée. Ce renforcement est si net, sans que lon ose trop lafficher, que les prévisions dEurostat, fondées sur des soldes migratoires nets denviron 600 000 personnes par an, se sont déjà trouvées largement dépassées en 2001 et 2002 (entre 1 million et 1,15 million pour chacune de ces deux années)(5). Or la pénurie de main-duvre, on la vu, risque de sétendre. Par ailleurs, limmigration fournit des personnes dont les comportements de fécondité sont nettement plus élevés que ceux des Européens. Enfin, la population active ainsi importée peut servir à rééquilibrer le ratio actifs/retraités. Triple avantage, donc. Malheureusement, les choses ne sont pas si simples. La Commission européenne a calculé que pour permettre, avec un taux dactivité de 70 %, le maintien de la population active dans lEurope des Quinze, sans croissance de lemploi, il faudrait un solde migratoire net de 2,2 millions dimmigrants entre 2010 et 2040, soit le double, pendant trente ans, de ce qui est constaté actuellement. Ce chiffre, qui na rien en soi deffrayant, supposerait évidemment quil faille prendre des mesures daccompagnement. Il fait apparaître quun rééquilibrage démographique reposant sur limmigration serait possible uniquement avec un apport fort assuré pendant un assez grand nombre dannées. Quant à limpact sur la fécondité, il sestompe rapidement, parce que le comportement de fécondité des migrants saligne en quelques années sur celui des populations résidentes. Par ailleurs, des immigrants qui viennent sinstaller pendant trente ans, par exemple, vieillissent, et après avoir cotisé, ils profitent comme tout le monde de leur retraite. Lavantage pour léquilibre des pensions se trouve donc à la fois transitoire et atténué. Par conséquent, on ne peut attendre de limmigration quun effet temporaire. Reste bien évidemment lacceptabilité sociale de ce recours à limmigration. A lévidence, elle ne saurait être spontanée dans une situation politique et sociale encore excessivement marquée par des réflexes xénophobes dans tous les pays dEurope en fonction des traditions ou des histoires locales , comme par le contexte économique actuel. Si lenjeu démographique se révèle important, il faudra une attitude politique déterminée, et délibérément pédagogique, pour maîtriser les réactions. La population de lEurope des Quinze, bientôt des Vingt-cinq, est le résultat dune construction historique et sociale. Lampleur de son déclin dépendra de lesprit collectif qui se formera au vu des données réelles. Ces données se constitueront loin des modèles de prévision, ne serait-ce que du fait de leurs faiblesses concernant limmigration. La réflexion sur ces modèles interpelle nos modes de vie, pour ce qui concerne la naissance de nos enfants, la manière dont nous concevons lactivité au cours de la vie adulte, la prise en charge de nos anciens lorsquils perdent la capacité davoir une activité productive, enfin, dans notre monde devenu ouvert, notre capacité à accueillir les migrants, nouveaux citoyens qui viennent partager dune manière ou dune autre notre destin. Répondre à ce défi de lavenir est à ce prix. |
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A noter que sur la même période, la population totale du monde
augmenterait de 47 %. (2) Le monde, globalement, « vieillit » encore plus vite, mais à partir dune population très jeune qui rencontre la transition démographique, puisque la proportion des plus de 60 ans passerait de 10 % à plus de 21 %. (3) On rappelle quil ne sagit pas ici de la population dite active, que lon limite à la fraction des personnes qui se portent candidates à un emploi. (4) Dans le monde entier, cette strate reste à peu près stable à lhorizon 2050, à près de 60 %. (5) On voit ici apparaître la grande faiblesse des prévisions que lon annonce plus haut : si les chiffres migratoires sont sous-estimés dès les premières années de la prévision, quen sera-t-il pour 2030 ou 2050 ? |
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