Regarder comme un bien précieux tout ce qui a été construit

Auteur
Yves DAUGE
 
|
Ancien délégué interministériel à la Ville, aujourdhui élu local, Yves Dauge plaide pour une urbanisation « culturelle » de la cité et la réutilisation du patrimoine industriel après une vraie démarche de réflexion et programmation. |
||
| Quelle est, pour vous, la problématique du patrimoine industriel ? | ||
|
Pendant longtemps, on ne sest pas occupé du patrimoine industriel. Il nétait pas repéré en tant que patrimoine. Cest une problématique générale qui a conduit à sintéresser à lindustriel qui nest pas forcément exceptionnel. On ne se pose pas vraiment la question de sa qualité mais quand cest classé, on protège Pour ce qui nest pas classé, on a trop souvent tendance à démolir sans se poser le problème de la réutilisation, éventuellement avec ladjonction dune création architecturale contemporaine. |
||
|
Quels sont les rôles respectifs de lEtat et des élus locaux ? |
||
|
LEtat fixe des règles de sécurité et denvironnement. Nous, nous sommes des acteurs locaux de la transformation des lieux. La loi peut nous empêcher de faire quelque chose de contraire à lintérêt général, mais elle ne peut être le seul instrument de la transformation des villes. Cette transformation doit se faire en fonction dun projet politique discuté avec les habitants, accepté par lopinion publique. |
||
| Faut-il conserver ou détruire ? | ||
|
On a construit beaucoup de villes voici trente ou quarante ans à partir de rien. On a urbanisé sans faire de la ville. Mais maintenant, que pouvons-nous faire ? Avant tout, donner à une urbanisation une dimension relationnelle, déchange. Sinterroger avant de détruire un bâtiment. Personnellement, je plaide plutôt pour la création dans la continuité : il faut partir de ce qui existe et remettre en cause la séparation des fonctions transport, habitat et emploi. Ces fonctions doivent être maintenues dans la ville et reliées entre elles : il faut faire revenir lemploi tertiaire et le tramway dans la ville et nourrir ainsi une urbanisation qui ne sépare plus mais relie. Il faut redensifier la ville, la « resserrer », la « retramer », réoccuper les espaces vides. Dans de nombreux quartiers, on trouve des bâtiments industriels ou militaires souvent bien placés et de bonne qualité. Ils peuvent concourir à cette urbanisation qui crée du lien. |
||
|
Il faut regarder comme un bien précieux tout ce qui a été construit et pourrait être réutilisé pour accueillir des activités, un équipement public, des logements Qui ne regrette pas aujourdhui la démolition des Halles de Paris ? A linverse, il y a des exemples formidables de réaffectation : lusine de Noisiel pour le siège de Nestlé, lusine Lu à Nantes, le Pavillon de lArsenal à Paris Les Anglais, les Espagnols, les Italiens ont fait beaucoup de réutilisations de patrimoine industriel car ils disposent, comme nous, dun patrimoine considérable. LEurope des villes historiques fourmille dexemples intéressants. |
||
|
Avant de démolir, il faut beaucoup investir intellectuellement. Il ne faut détruire que si cest inéluctable. Aujourdhui, on manque de matière grise et on va souvent trop vite à la décision. Je milite donc pour un fort investissement de programmation et de conception. Il faut « mettre de lintelligence » dans le montage dune opération, sans pour autant faire de lacharnement thérapeutique. |
||
| Cela a un prix non négligeable | ||
|
Les Régions, les Départements et lEtat doivent dire aux décideurs : nous vous aiderons à réfléchir à vos projets. Aujourdhui, on ninvestit pas assez dans ces métiers de la programmation et du cadre de vie. Or on prend beaucoup de risques en allant trop vite à la décision ! Pour faire un bon projet, il faut compter au moins trois ou quatre ans, car il faut aussi discuter longuement avec les citoyens et les partenaires. Le débat public, cela coûte cher, mais cest indispensable. |
||
| Le temps du mandat municipal est limité | ||
|
Un bon projet, cest un bon facteur de réélection ! Le temps de sa réalisation constitue une sécurité, pour le citoyen comme pour lélu. Moi-même à Chinon, je ne pensais pas quun petit projet prendrait autant de temps. Mais les maires qui travaillent bien sont réélus et ceux qui veulent « court-circuiter » ce temps perdent la considération de leurs administrés. |
||
|
La vraie modernité, ce nest pas la forme dun bâtiment, ses matériaux ou son image contemporaine. Elle naît de lintelligence, de la réflexion, dun projet en adéquation avec ce que les gens attendent. La vraie modernité, cest dêtre au contact des gens en comprenant ce quils veulent. Et pour cela, je le répète, il faut beaucoup de temps, mais au bout dun moment le politique doit prendre sa décision. |
||
|
Vous prenez donc des risques ? |
||
|
De temps en temps, je prends le risque de faire travailler des architectes qui ne sont pas dans la mode néo-classique pour faire avancer un peu de modernité |
||
| Pouvez-vous bénéficier daides européennes ? | ||
|
Oui, bien sûr. LUnion européenne peut intervenir grâce à ses fonds structurels, le Feder, le Fonds social urbain, et pour le financement détudes. Les élus doivent se renseigner sur ces possibilités et apprendre à monter les dossiers. |
||
|
Il y a plus de moyens quon ne limagine. Les collectivités doivent là aussi investir en ingéniérie administrative et financière. Cest souvent dans la coopération quon y parviendra. |
||

